VIII

CE QU’EST

LA FEMME

POUR QUI L’AIME

VRAIMENT

_Ce qu’est la femme pour qui l’aime vraiment_

I

Il paraît que, de mes humbles écrits sur l’Amour, se dégage un

mépris absolu de la Femme. C’est, au moins, l’opinion d’une Dame

qui ne me l’envoie pas dire, mais charge la poste de m’en informer.

Comme compliment de Jour de l’An c’est médiocre. Je ne connais pas

la donataire de ce généreux aphorisme, mais ce me serait un grand

désespoir d’apprendre qu’elle est un miracle de Jeunesse et de Beauté.

Quant à sa perspicacité j’ai, sur elle, mon opinion faite. Elle

n’entend rien à ce qu’elle dit.

Suis-je assez pusillanime! Je fus si troublé, au premier abord, pour

ne pas dire douloureusement surpris de cette opinion sur mon compte,

que je descendis, sincèrement, résolument, au fond de ma conscience.

Mais je n’y rencontrai qu’une protestation indignée contre ce singulier

jugement, et je me demande encore comment je l’ai pu encourir.

[Illustration]

Est-ce pour avoir insinué, timidement d’ailleurs, que nos terrestres

compagnes n’étaient pas des modèles de fidélité? Je n’ai jamais songé à

leur en faire un reproche, ne trouvant pas que l’homme mérite qu’elles

lui donnent davantage, estimant qu’il ne mérite pas toujours le soin

discret qu’elles mettent à le tromper. Leur plût-il de ne pas même

prendre cette peine et de ne lui éviter aucune torture, qu’il n’aurait

pas encore le courage de se détourner d’un supplice qui est sa vie,

et qu’il tendrait lâchement, à l’affront, une tête résignée. Dans

un monde où les impressions d’autrui se mesurent à mes impressions

propres, la Femme m’apparaît comme l’Être mystérieux qui noue et dénoue

les destinées, suscite les héroïsmes ou les réfrène, précipite les

châtiments, apaise les colères, console les désespoirs et joue, sous

une forme vivante, le rôle implacable et divin de l’antique fatalité.

Je me la représente, comme Hélène sur les ruines d’Ilion, un pied

sur l’humanité vaincue, le front dans la caresse des lumières et des

parfums, élevant, seule, devant l’éternelle beauté des choses, le

spectre d’une beauté supérieure à toutes les autres. En son corps vit

le rythme puissant des lignes et la loi délicate des harmonies; le

secret des dominations superbes, où s’affirment les droits sacrés de la

faiblesse, habite son esprit; son cœur est l’abîme de miséricorde et de

pitié où le pardon attend nos misères. Elle est, par sa fragilité même,

l’image du Rêve que nous portons en nous: rêve de splendeurs abolies,

de Paradis fermés, de destins glorieux entrevus. Elle est, dans notre

vie, comme un hôte du ciel que nous devons traiter en maître.

Sarpejeu, Madame, si tout cela est du mépris, je me demande où

commencent l’admiration et le respect?

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 25 / 62 题