a dit un vieux poète français dont je consentirais volontiers à être le
petit-fils. Mais un autre a écrit, dont j’aimerais mieux encore être le
filleul:
Corps féminin qui tant est tendre,
Polly, souëf et prétieulx!
[Illustration]
Un premier point à connaître, Madame, et vous ne pouvez le négliger,
parce que vous vous dites personnellement intéressée dans la question,
c’est quel est l’homme dont il s’agit d’assurer le bonheur sensuel.
Car cela dépend, avant tout, de la délicatesse plus ou moins grande
de ses sens. Un hasard malheureux (on devrait bien avoir le droit de
choisir la date de sa naissance) m’a fait le contemporain d’un monde
de bêtes politiques pour lesquelles je professe un mépris cordial,
surtout parce qu’elles n’apportent aux choses de la passion--les seules
intéressantes ici-bas--aucune préoccupation artistique. Dans mon for
intérieur, je préfère infiniment, à ces animaux parlementaires, les
ruminants et les fauves qui choisissent leurs femelles avec une liberté
autrement désintéressée. Oui, Madame, j’en fais l’aveu humiliant, mais
les hommes d’aujourd’hui manquent absolument, en général, de goût et
de délicatesse en matière de beauté. Ils manquent surtout de ce noble
emportement qui, dans les races supérieures, prosternait, aux pieds
de la femme divinisée, l’or vivant des lauriers et le sang rouge des
victoires. Dans ce temps-là, qui était le beau, on brûlait Ilion pour
Hélène. C’est maintenant pour des questions de douanes qu’on incendie
les cités. Avouez, avec moi, que ces goujats n’ont pas le droit d’être
bien difficiles. A un vague besoin de reproduction, qu’ils partagent
avec les bacilles en leur demeurant inférieurs dans l’espèce, ils
ajoutent une pointe d’amour-propre qui en fait des citoyens. Une
femme d’une structure quelconque, avec un visage qui fasse dire aux
imbéciles qu’elle est jolie, est tout ce qu’il leur faut. Ce n’est
pas, je le suppose, de cette racaille passionnelle que vous voulez
assurer le bonheur. Non! vous n’avez pas cette modestie et il s’agit
d’un homme--mari ou amant--comme il en est peu d’ailleurs aujourd’hui,
c’est-à-dire ayant un tempérament sincère, un amour vrai de la femme et
une âme, au moins inconsciente, d’artiste. Celui-là vaut seul que sa
félicité sensuelle vous intéresse un instant. Eh bien! pour celui-là,
la beauté suprême du corps est une compensation plus que suffisante
des irrégularités du visage et son choix, s’il est vraiment libre et
éclairé, n’hésitera jamais. L’abus scandaleux des vêtements nous a
conduits à cet état singulier de n’apprécier dans la femme, que la
tête. Mais, en réalité, celle-ci n’a qu’une importance (l’anatomie dans
les ateliers la fixe à un septième de l’ensemble) proportionnée à la
place qu’elle occupe. Tout le reste est susceptible, non seulement
de beauté, cela va sans dire, mais de physionomie. Victor Hugo a
lyriquement dit qu’il y avait des ventres «tragiques». Il y en a
aussi d’idylliques et de sublimes. J’ai connu des jambes qui étaient
tellement spirituelles qu’on regrettait que leurs propriétaires ne
s’en servissent pas pour écrire. Le nombril est un œil mélancolique
comme celui du nénuphar. Chaque fossette de la croupe, des reins et
des épaules est creusée par un invisible, mais caressant sourire. Tout
regarde, tout attire, dans la femme. Tout est vivant. L’attraction
mystérieuse des lèvres est un poème où l’esprit s’élève davantage que
par les plus nobles entretiens. La splendeur des formes fait plus,
pour la sérénité de nos esprits, que l’inutile musique des mots et la
fumée des pensées. La femme est vraiment l’unique livre de ceux qui ne
conçoivent que dans l’amour la destinée de notre âme.
[Illustration]
Ah! vous doutez de ma sincérité. Eh bien, j’ai connu beaucoup d’hommes
qui recherchaient l’obscurité presque complète pour leurs plaisirs.
Mais je ne suis pas de leur goût que je trouve offensant pour leurs
maîtresses. J’adore la lumière qui prodigue à mes yeux la beauté
de celle qui repose entre mes bras. Si j’avais été roi, j’aurais
voulu fonder ma dynastie au milieu du bouquet d’un feu d’artifice.
Mais je sais que cette impatience du soleil, là où l’ombre est plus
généralement appréciée, m’est une particularité de nature, un atavisme
amoureux dans les cultes lointains de Zoroastre. Pour ceux qui
estiment, comme les matous, que la nuit est le meilleur temps pour
aimer,--et encore les chats dédommagent leurs oreilles de ce que ne
voient pas leurs yeux--la question que vous posez, Madame, se résout
évidemment d’elle-même. Le visage, qu’il soit beau ou défectueux,
disparaît; mais, sous le toucher, la perfection savoureuse du corps
demeure; la source des joies infinies et des impressions ineffables
ne se tarit pas dans les ténèbres; le sentiment divin des formes
triomphantes ne s’abolit pas dans l’ombre. C’est là vraiment qu’est
la victoire de la femme dont les reliefs tentants ne sont ni des
illusions ni des mensonges. La main tremblante fait revivre tous les
souvenirs des yeux charmés, en égrainant le rosaire des admirations
mystiques et des ferventes caresses. Joies sublimes d’Homère aveugle
s’acharnant au seul poème immortel, l’Iliade des féminines grâces.