EN QUATORZE CHAPITRES

_Vignettes de LUCIEN MÉTIVET_

[Logo de l'éditeur]

PARIS

PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR

_28 bis_, RUE DE RICHELIEU, _28 bis_

1897

Tous droits réservés.

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART

_25 exemplaires sur papier vélin, numérotés à la presse._

CHACUN DE CES EXEMPLAIRES COMPREND

_Une suite des dessins hors texte aquarellés

par LUCIEN MÉTIVET_

A MON AMI

GEORGES HECQ

_Son dévoué et son reconnaissant_,

_A. S._

I

DU CHOIX

D’UN

AMANT

_Du choix d’un amant_

I

Ce n’est pas la première fois qu’une des aimables personnes qui me

veulent bien poser des cas d’esthétique amoureuse, me confie que la

solitude lui est pesante et qu’elle souhaiterait d’avoir un amant. Il

fut un temps où j’aurais trouvé une réponse immédiate à ce genre de

lettre, et sans avoir besoin de tremper ma plume dans mon écritoire.

Je n’ai plus la fatuité de croire aujourd’hui qu’on me demande une

réponse purement mimée et que c’est tout bonnement une entrée en

relations qu’on me propose. C’est une idée qui ne viendrait plus à une

demoiselle simplement sensée. Je ne vais plus en ville après y avoir

été beaucoup--pas assez encore, puisque c’est le meilleur temps de la

vie que celui qu’on passe en ces villégiatures du cœur.--En ce temps-là

j’écrivais seulement quand j’étais fatigué de mes visites. L’amour

était la pièce, et la littérature n’en était que les entr’actes. Encore

me bornais-je, pour faire œuvre d’écrivain, à réunir en volume les vers

que j’avais faits pour mes bonnes amies. Maintenant la pièce c’est la

littérature, et l’amour c’est les entr’actes. Mon spectacle dans un

fauteuil--et même sur un canapé--y a beaucoup perdu. Mais pourquoi

récriminerais-je? J’aime encore la femme de la même passion sans le lui

prouver par la même éloquence. J’ai beau mettre, comme Démosthène, des

cailloux dans ma bouche, il est certain que mon défaut de prononciation

s’aggrave de jour en jour. Mais je ne bégaye pas encore. Tout au plus

zézayé-je un peu. Ce n’est vraiment pas la peine de m’exposer à avaler

des cailloux.

[Illustration]

Donc, maintenant, c’est sans y chercher un bénéfice personnel que je

réponds, aussi sérieux qu’un candidat qu’on étrille, aux interrogations

du genre de celle qui m’est posée aujourd’hui encore, avec une

franchise à laquelle je veux rendre hommage avant tout. Vous n’y allez

pas par quatre chemins, Madame. Vous me confessez que vous trouvez

votre lit trop large et que vous y voulez un compagnon. C’est à la fois

limpide et perspicace. Mais vous me demandez comment il faut choisir

celui-ci, et cela n’est pas aussi aisé que vous le semblez croire. Je

conviens cependant que votre cas est un des plus simples du monde,

puisque vous êtes seule intéressée dans cette délicate aventure, et

que vous n’avez pas à satisfaire les goûts d’un mari en même temps

que les vôtres, ce qui rend la chose difficile quelquefois. Car les

couples se mettent rarement d’accord, en cette matière, sur un idéal

commun. Certains hommes tiennent absolument à être faits cocus suivant

certains rites et d’une certaine façon, c’est-à-dire seulement par des

gens qui leur conviennent à eux-mêmes,--ce qui est bien le moins--qui,

par exemple, fassent, tous les soirs, leur whist ou leur domino, ou

bien les mènent gratuitement au spectacle, ou encore leur donnent

quelque argent pour leurs menus plaisirs et leurs déplacements. Mais

laissons de côté ces sybarites ou ces indélicats, et ne pensons qu’à

vous, Madame. Vous êtes libre, me dites-vous, et je ne saurais vraiment

trop vous en féliciter. C’est une condition adorable pour se forger

d’agréables chaînes. Car la Liberté, dont les politiciens veulent

faire une force, est tout simplement un milieu, comme la Foi qui n’est

qu’un fait et dont les chrétiens veulent faire une vertu. C’est l’air

respirable et l’espace ouvert devant nos mouvements, voilà tout. C’est

l’atmosphère viable du caprice et de la fantaisie, seuls biens que

nous ayons au monde. La Liberté, c’est cette forme de la sagesse qui

nous permet de faire une bêtise. Je vais vous y aider de mon mieux, ô

créature libre et confiante.

Le Petit Art d'Aimer en quatorze chapitres · 第 3 / 62 题