Au delà, l'espace paraît désert et privé d'étoiles sur des distances

énormes par rapport aux dimensions de notre Univers lacté tel que nous

venons de le définir. Mais plus loin encore?

Eh bien! plus loin, on trouve ces astres singuliers, que sont les

nébuleuses spirales, posés comme des escargots d'argent dans le jardin

des étoiles et dont on a repéré plusieurs centaines de mille. Certains

astronomes croient que les amas spiraloïdes d'étoiles sont peut-être des

annexes de la Voie Lactée, et des images réduites de celle-ci. Le plus

grand nombre incline à penser, par des raisons très fortes, que les

nébuleuses spirales sont des systèmes en tout analogues à la Voie Lactée

et de dimensions comparables aux siennes.

Dans le premier cas, l'ensemble des astres accessibles à nos télescopes

a des dimensions franchissables à la lumière en quelques centaines

de milliers d'années. Dans la seconde hypothèse les dimensions de

l'Univers stellaire dont nous faisons partie sont encore décuplées et

c'est des millions d'années au moins qu'il faudrait à la lumière pour

les parcourir.

Dans le premier cas, l'Univers stellaire tout entier, tel qu'il nous est

accessible, est constitué par la Voie Lactée et ses annexes,

c'est-à-dire par une concentration locale d'étoiles au delà de laquelle

on n'observe rien. L'Univers stellaire est donc pratiquement limité, ou

du moins fini.

Dans le cas contraire, la Voie Lactée n'est plus qu'une des myriades de

nébuleuses spirales qu'on observe. La nébuleuse spirale (avec ses

centaines de millions d'étoiles) joue dans cet Univers agrandi le même

rôle que l'étoile dans l'Univers lacté. Le problème se pose comme

auparavant, mais sur une plus vaste échelle: de même que la Voie Lactée

est formée d'un amas, d'une concentration d'étoiles en nombre fini—cela

l'observation le prouve,—de même l'Univers accessible est-il formé d'un

amas de nébuleuses spirales en nombre fini?

Sur ce dernier point l'expérience n'a pas encore prononcé. Mais il est

probable, à mon sentiment, que lorsque nos instruments seront d'une

puissance proportionnée à ce vaste problème, c'est-à-dire bientôt...

dans quelques siècles, ils répondront: oui.

S'il en était autrement, si la répartition des nébuleuses spirales

restait toujours à peu près la même, à mesure qu'on s'éloigne, le

calcul montre que, l'attraction étant en raison inverse du carré des

distances, la gravitation croîtrait au delà de toute limite dans cet

univers, par exemple dans la région où nous vivons. Or cela n'est pas.

Ceci prouve: soit que, aux très grandes distances, l'attraction de deux

masses décroît un peu plus vite que suivant l'inverse du carré des

distances (ce qui n'est pas tout à fait impossible), soit que le nombre

des systèmes stellaires et des étoiles est fini. Personnellement

j'incline vers la seconde hypothèse, mais elle est indémontrable. En ces

matières il y a toujours une alternative, toujours un moyen d'échapper

suivant la pente de ses préférences, et rien en somme ne permet

réellement d'affirmer que le nombre des étoiles est fini.

* * * * *

En partant de la valeur moyenne, telle qu'on l'observe, des

mouvements propres des étoiles voisines de nous, Henri Poincaré a

calculé que le nombre total des étoiles de la Voie Lactée doit être

d'environ 1 milliard. Ce nombre concorde bien avec celui qui résulte

expérimentalement des jaugeages astro-photographiques.

Il a montré aussi que les mouvements propres des étoiles devraient être

plus forts, s'il y avait beaucoup plus d'étoiles que nous n'en

voyons! C'est ainsi que les calculs de Poincaré sont contraires à

l'hypothèse d'une extension indéfinie de l'Univers stellaire, puisque le

nombre des étoiles «comptées» concorde à peu près avec le nombre qui a

été «calculé». Mais, encore un coup, ces calculs ne prouvent plus rien

si la loi d'attraction n'est pas tout à fait l'inverse du carré, aux

distances énormes.

Pourtant si l'Univers est fini, dans l'espace tel que le conçoit la

science classique, la lumière des étoiles et les étoiles isolées

elles-mêmes iraient peu à peu se perdre sans retour dans l'infini, et le

cosmos s'évanouirait. Notre esprit répugne à cette conséquence et les

observations astronomiques ne montrent aucun indice d'une telle

dislocation.

En un mot dans l'espace des «absolutistes» l'Univers stellaire ne peut

être infini que si la loi du carré des distances n'est pas tout à fait

exacte pour des masses très éloignées, et il ne peut être fini que s'il

est éphémère dans le temps.

D'ailleurs pour Newton, l'Univers _stellaire_ pourrait être fini dans un

Univers infini, puisque l'espace pour lui ne suppose point la matière.

Pour Einstein au contraire, l'Univers tout court et l'Univers matériel

ou stellaire sont une seule et même chose, puisqu'il n'y a point

d'espace sans matière ou énergie.

* * * * *

Les difficultés et les incertitudes précédentes disparaissent en grande

partie lorsqu'on considère l'espace ou plutôt l'espace-temps du point de

vue einsteinien de la Relativité généralisée.

Que signifient ces mots: l'Univers est infini? Du point de vue

einsteinien, comme du point de vue newtonien, comme du point de vue

pragmatiste cela veut dire: Si je marche droit devant moi, toujours et

jusqu'à la fin de l'éternité, je ne reviendrai jamais à mon point de

départ.

Est-ce possible? Newton dit nécessairement oui, puisque l'espace pour

lui s'étend, indéfini, indépendant des corps qui y sont plongés, que le

nombre des étoiles soit ou non limité.

Mais Einstein dit: non. Pour le relativiste, l'Univers peut n'être pas

infini. Est-il donc borné, limité par je ne sais quelles balustrades?

Non. Il n'est pas limité.

Quelque chose peut être illimité sans être infini. Par exemple un homme

qui se déplace à la surface de la Terre pourra en faire indéfiniment le

tour en tous sens sans être arrêté par une limite. La surface de la

Terre ainsi envisagée, comme la surface d'une sphère quelconque est donc

à la fois finie et illimitée. Eh bien! il suffit de reporter, dans

l'espace à trois dimensions, ce qui se passe dans l'espace à deux

dimensions qu'est la surface sphérique, pour comprendre que l'Univers

puisse être à la fois fini et illimité.

Nous avons vu que, par suite de la gravitation, l'Univers einsteinien

n'est pas euclidien mais incurvé. Il est difficile sinon impossible,

nous l'avons déjà dit, de se représenter, de _visualiser_ une

incurvation de l'espace. Mais cette difficulté ne doit exister que pour

notre imagination limitée par nos habitudes sensibles, non pour notre

raison qui va plus loin et plus haut. Car c'est encore une des erreurs

les plus fréquentes des hommes de croire que l'imagination a des ailes

plus puissantes que la raison. Pour être persuadé du contraire il suffit

de comparer ce que les anciens les plus poétiques avaient pu rêver au

sujet de la voûte étoilée et ce que la science moderne nous y montre....

Voici alors comment notre problème se pose.

Négligeons, pour l'instant, la répartition un peu irrégulière des

étoiles dans notre système stellaire, et supposons-la à peu près

homogène. Quelle est la condition pour que cette répartition des étoiles

sous l'influence de la gravitation demeure stable? La réponse fournie

par le calcul est: pour cela la courbure de l'espace doit être constante

et telle que l'espace se ferme sur lui-même à la manière d'une surface

sphérique.

Les rayons de lumière des étoiles peuvent faire éternellement,

indéfiniment le tour de cet Univers illimité et pourtant fini. Si le

cosmos est sphérique de la sorte, on peut même penser que les rayons

émanés d'une étoile, du Soleil par exemple, iront converger au

point diamétralement opposé de l'Univers après en avoir fait le tour.

On pourrait s'attendre alors à voir, en des points opposés du ciel, des

étoiles dont l'une ne serait que l'image, que le fantôme de l'autre, que

son «double» au sens où les anciens Égyptiens entendaient ce mot. Au

vrai, ce «double», cette étoile-image, nous représenterait, non pas ce

qu'est l'étoile génératrice, l'étoile-objet, mais ce qu'elle était à

l'époque où elle a émis les rayons qui forment cette image, c'est-à-dire

des millions d'années auparavant.

Si d'un point donné du système stellaire, par exemple de notre planète,

nous observons en même temps l'étoile-objet et l'étoile-image, la

réalité et le mirage, nous les verrons bien différentes l'une de

l'autre, puisque l'image nous montrera l'objet tel qu'il était des

milliers de siècles auparavant. Il pourra même arriver que

l'étoile-image soit plus brillante que l'étoile-objet parce que, dans

l'intervalle, celle-ci se sera éteinte, peu à peu refroidie par les

siècles.

* * * * *

En fait, il est improbable que nous trouvions souvent de ces

astres-fantômes, de ces étoiles-virtuelles, filles lumineuses et

irréelles des lourds soleils. La raison en est que les rayons dans leur

trajet à travers l'univers seront en général déviés par les étoiles

non loin desquelles ils passeront. Leur concentration, leur convergence

sera donc rarement parfaite à l'antipode de l'étoile réelle. Et puis ces

rayons auront été plus ou moins absorbés par les matières cosmiques

rencontrées chemin faisant. Pourtant il n'est point impossible que

quelquefois dans l'avenir les astronomes observent ce phénomène. Il

n'est point impossible qu'ils l'aient déjà, sans le savoir, observé dans

le passé!

Mais ce que les observateurs n'ont pas fait hier, ils le pourront demain

grâce aux suggestions de la science nouvelle, et c'est ainsi qu'elle va

bouleverser peut-être l'astronomie d'observation et y trouver quelque

jour l'éclatante auréole de nouvelles vérifications.

Conséquences étonnantes, follement imprévues, des nouvelles conceptions

et qui dépassent par leur poésie fantastique toutes les constructions

les plus romanesques de l'extrapolation imaginative.

Le réel ou du moins le possible monte à des hauteurs vertigineuses où

jamais n'avaient atteint les ailes dorées de la fantaisie.

J'ai parlé tout à l'heure des millions d'années que la lumière emploie à

faire le tour de notre Univers incurvé. C'est qu'en partant de la valeur

à peu près connue de la quantité de matière incluse dans la Voie Lactée

on peut calculer facilement la courbure du monde et son rayon. On trouve

que ce rayon a une valeur au minimum égale à 150 millions d'années de

lumière.

Il faut donc au moins 900 millions d'années à la lumière pour faire

le tour de l'Univers si celui-ci est limité à la Voie Lactée et à ses

annexes. Le chiffre est parfaitement compatible avec ceux que nous ont

donnés ci-dessus les observations astronomiques pour la dimension du

système galactique, et aussi avec ceux—beaucoup plus grands—que nous

avons obtenus en assimilant les nébuleuses spirales à des Voies Lactées.

Ainsi, pour le relativiste, l'Univers peut être illimité sans être

infini.

Quant au pragmatiste qui marche droit devant lui—c'est-à-dire qui suit

ce qu'il appelle une ligne droite: le trajet de la lumière—il finira

forcément par retrouver l'astre d'où il est parti, pourvu qu'il dispose

d'un temps suffisant. Il dira donc, si telle est la nature des choses:

l'Univers n'est pas infini.

L'infinité ou la finité de l'Univers peut donc en principe être

contrôlée par l'expérience, et on pourra vérifier quelque jour si le

cosmos dans son ensemble et si l'espace sont newtoniens ou einsteiniens.

Malheureusement, c'est une expérience de très longue haleine et qui

soulèvera quelques petites difficultés pratiques.

On peut donc, sans trop se compromettre jusqu'à nouvel ordre, ne pas se

croire obligé de choisir entre les deux conceptions et laisser planer le

bénéfice du doute sur celle des deux qui est fausse....

* * * * *

Il y a d'ailleurs peut-être encore une troisième issue sinon pour le

pragmatiste, du moins pour le philosophe, j'entends par là le

physicien, me souvenant que les Anglais appellent la physique _Natural

Philosophy_.

Voici: si tout ce que nous connaissons d'astres se rattache à notre Voie

Lactée, d'autres Univers très éloignés peuvent nous être inaccessibles

parce qu'ils sont optiquement isolés du nôtre, peut-être par les

phénomènes d'absorption cosmique de la lumière dont nous avons parlé

déjà.

Mais ceci pourrait être aussi causé par autre chose qui choquera

peut-être quelques relativistes mais semblera possible aux newtoniens.

L'éther, ce milieu qui transmet les vibrations lumineuses et dont

Einstein lui-même a fini par réadmettre l'existence tout en lui refusant

ses propriétés cinématiques habituelles; l'éther, dis-je, et la matière,

semblent de plus en plus n'être que des modalités l'un de l'autre. Nous

l'avons expliqué dans un chapitre précédent, d'après les découvertes

physiques les plus récentes. Rien ne prouve donc que ces deux formes de

la substance ne soient pas toujours associées l'une à l'autre.

N'ai-je pas alors le droit de penser que peut-être notre Univers visible

tout entier, concentration locale de matière, n'est qu'une bulle d'éther

isolée? Si l'espace absolu existe (ce qui ne veut pas dire qu'il nous

soit sensible, accessible), il est indépendant non seulement de la

matière, mais de l'éther. Et alors, autour de notre Univers, s'étendent

des espaces vides d'éther. D'autres Univers, peut-être, palpitent au

delà, et ces mondes sont à jamais pour nous comme s'ils n'étaient pas.

Rien de sensible, rien de connaissable ne peut nous en parvenir; rien ne

peut franchir les abîmes noirs et muets qui entourent notre île

stellaire.

Nos regards sont à jamais prisonniers dans cette monade géante... et

déjà trop petite.

«Il y a donc des choses qu'on ne saura jamais et qui, pourtant, existent

peut-être?» vont s'écrier les naïfs étonnés. Plaisante prétention de

vouloir tout contenir dans quelques centimètres cubes de substance

grise....

[Cul-de-lampe]

CHAPITRE HUITIÈME

SCIENCE ET RÉALITÉ

_L'absolu einsteinien || La Révélation par la Science ||

Discussion des bases expérimentales de la relativité || Autres

explications possibles || Arguments en faveur de la contraction

réelle de Lorentz || L'espace newtonien peut être distinct de

l'espace absolu || Le réel est une forme privilégiée du possible

|| Deux attitudes en face de l'inconnu._

Et maintenant il faut conclure.

La réalité, vue à travers le prisme aigu de la science, a-t-elle changé

d'aspect avec les nouvelles théories? Oui, assurément. La doctrine

relativiste prétend avoir rendu plus parfait l'achromatisme de ce

prisme, et rectifié du même coup l'image qu'il nous donne du monde.

Le temps et l'espace, ces deux pôles autour desquels tournait la sphère

des données sensibles, et qu'on croyait inébranlables se sont vus

déposséder de leur puissante fixité. A leur place Einstein fait surgir

ce continuum où baignent les êtres et les phénomènes: l'espace-temps à

quatre dimensions et où le temps et l'espace sont liés à un joug commun.

Mais ce continuum lui-même n'est plus qu'une forme flasque, sans

rigidité et qui docilement s'applique à tout. Plus rien de fixe, puisque

aucun repère défini n'existe, où nous puissions encadrer les phénomènes;

puisque au bord de l'océan où flottent les choses, il ne reste plus

aucun de ces solides anneaux où les marins naguère amarraient les

vaisseaux.

Jusqu'ici la théorie de la relativité mérite bien son nom. Mais voici

que malgré elle, encore que par elle et en dépit de son nom même, surgit

quelque chose qui dans le monde extérieur semble avoir une existence

indépendante et déterminée, une objectivité, une réalité _absolue_.

C'est l'_Intervalle_ des événements qui, lui, à travers toutes les

fluctuations des choses, quelle que soit la diversité infinie des points

de vue, la mobilité des repères, demeure constant, invariable.

De cette donnée, qui, philosophiquement parlant, participe étrangement

des qualités intrinsèques tant reprochées au vieil espace absolu, au

vieux temps absolu, dérive en réalité toute la partie constructive de la

Relativité, toute celle qui a conduit aux splendides vérifications que

nous avons dites.

Ainsi la théorie de la Relativité, dans ce qui en fait un monument

scientifique utile, un outil constructif, un instrument de découverte,

semble renier son nom et sa source même. Elle est une théorie d'un

nouvel absolu: l'Intervalle représenté par les géodésiques de l'Univers

quadridimensionnel. Elle est une nouvelle théorie absolue. Tant il est

vrai que, même dans la science, on ne construit rien sur la

négation pure.

Pour créer il faut affirmer.

La théorie de la Relativité a obtenu des victoires éclatantes que la

sanction impérieuse des faits a couronnées. Nous en avons donné, dans

les chapitres précédents, les exemples les plus étonnants. Mais dire de

cette théorie qu'elle est vraie parce qu'elle a prédit des phénomènes

vérifiés ensuite, ce serait la juger d'un point de vue trop étroitement

pragmatiste. Ce serait aussi—et il y a là un danger—barrer la route à

des élans de la pensée vers d'autres chemins où il y aura encore des

fleurs à cueillir. Gardons-nous-en bien.

Il importe donc en dépit et à cause même de ses succès, de diriger sur

les bases de la doctrine nouvelle le faisceau lumineux de la critique.

César montant au Capitole devait entendre auprès de son char les soldats

plaisanter ses travers et rabattre sa superbe. La théorie de la

Relativité, si magnifiquement qu'elle avance sur la voie triomphale,

doit elle aussi connaître qu'elle a des limites et peut-être des

faiblesses.

* * * * *

Avant de la fouiller pourtant, avant d'y projeter une lumière crue, une

remarque s'impose.

Quelles que soient les incertitudes des théories physiques, quelle que

soit l'imperfection éternelle et fatale de la science, une chose doit

être ici affirmée: Les vérités scientifiques sont les mieux

fondées, les plus certaines, les moins douteuses des vérités que nous

puissions connaître touchant le monde extérieur. Si la science ne peut

nous dévoiler tout à fait la nature des choses, il n'est rien qui puisse

nous la faire connaître autant qu'elle. Les vérités du sentiment, de la

foi, de l'intuition sont irréductibles à celles de la science tant

qu'elles restent des vérités du monde intérieur; elles sont sur un autre

plan.

Mais si elles prétendaient se montrer adéquates au monde extérieur—ce

qui serait leur seule cause de faiblesse—elles se subordonnent dès cet

instant à la réalité sensible, à la recherche scientifique de la vérité.

C'est donc un non-sens de vouloir opposer la prétendue «faillite de la

science» à la certitude que d'autres disciplines nous apportent touchant

le monde extérieur. La faillite de l'une entraîne celle des autres. Tant

qu'il ne s'agit plus de l'oasis intime où fleurissent les sereines

réalités du sentiment, mais du désert aride et mal exploré du monde

extérieur, les données scientifiques sont la base de toutes les autres.

Ébranler celles-là, c'est ébranler celles-ci. Un coup de bélier dans un

rez-de-chaussée, s'il le fait écrouler, démolit sûrement aussi les

étages supérieurs.

Au vrai, il semble que rien ne manifeste ici-bas la présence mystique du

divin autant que cette harmonie éternelle et inflexible qui lie les

phénomènes et qu'expriment les lois scientifiques. La science qui nous

montre le vaste univers ordonné, cohérent, harmonieux, mystérieusement

uni, organisé comme une vaste et muette symphonie, dominé par la loi et

non par le caprice, par des règles inéluctables et non par des volontés

particulières, la science n'est-elle pas, après tout, une Révélation?

Là doit être, là sera la conciliation nécessaire entre les esprits

dociles à la réalité sensible et ceux qu'obsède le mystère métaphysique.

Proclamer la faillite de la science, si cela veut dire autre chose que

proclamer la faiblesse humaine, dont nul ne doute hélas! c'est en

réalité dénigrer cette part du divin qui est accessible à nos sens,

celle que la science nous dévoile.

* * * * *

En somme, toute la synthèse einsteinienne découle du résultat de

l'expérience de Michelson, ou du moins d'une interprétation particulière

de ce résultat.

Le phénomène de l'aberration des étoiles prouve que le milieu qui

transmet leur lumière jusqu'à notre œil ne participe pas à la

translation de la Terre autour du Soleil. Ce milieu les physiciens

l'appellent l'éther. Lord Kelvin qui a mérité l'honneur de reposer à

Westminster sous la dalle contiguë à celle où gît Newton, considérait

avec raison l'existence de l'éther interstellaire comme aussi bien

prouvée que celle de l'air que nous respirons; car sans ce milieu la

chaleur solaire, mère et nourrice de toute vie terrestre, ne

parviendrait pas jusqu'à nous.

Dans la théorie de la relativité restreinte, Einstein, nous l'avons

vu, interprète les phénomènes sans faire intervenir l'éther, ou du moins

sans faire intervenir les propriétés cinématiques habituellement

attribuées à cette substance. Autrement dit la relativité restreinte

n'affirme ni ne nie l'éther classique; elle l'ignore.

Mais cette indifférence à l'égard de l'éther, ce dédain disparaît dans

la théorie de la Relativité généralisée. Nous avons vu dans un chapitre

précédent que les trajectoires des corps gravitants et de la lumière

procèdent directement, d'après cette théorie, d'une courbure

particulière et du caractère non euclidien du milieu qui, dans le vide,

avoisine les corps massifs, c'est-à-dire de l'éther. Celui-ci, bien que

ses propriétés cinématiques ne soient pas pour Einstein ce qu'elles sont

pour les classiques, devient le substratum de tous les événements de

l'Univers. Il reprend son importance, sa réalité objective. Il est le

milieu continu où évoluent les faits spatio-temporels.

Donc sous sa forme générale, et en dépit de l'attitude cinématique

nouvelle qu'elle lui attribue, la théorie générale d'Einstein admet

l'existence objective de l'éther.

L'aberration des étoiles montre ce milieu immobile par rapport à la

translation de la Terre sur son orbite.

Le résultat négatif de l'expérience de Michelson tend au contraire à

prouver qu'il participe à ce mouvement de la Terre. L'hypothèse de

Fitzgerald-Lorentz concilie cette antinomie en admettant que l'éther ne

participe réellement pas à la translation terrestre, mais que tous les

corps qui s'y déplacent subissent dans le sens de ce déplacement une

contraction. Celle-ci croît avec leur vitesse dans l'éther, ce qui

explique le résultat négatif de Michelson.

L'explication de Lorentz a paru inadmissible à Einstein, à cause de

quelques invraisemblances que nous avons signalées, et surtout parce

qu'elle suppose l'existence dans l'Univers d'un système de références

privilégiées qui ressuscite l'_espace absolu_ de Newton. Einstein en

vertu du principe que tous les points de vue sont également relatifs,

n'admet pas qu'il y ait dans l'Univers des observateurs

privilégiés—ceux qui sont immobiles dans l'éther—qui verraient les

choses telles qu'elles sont tandis que ces choses seraient déformées

pour tout autre observateur.

Et alors, tout en conservant la contraction de Lorentz et les formules

qui l'expriment, Einstein affirme que cette contraction existe, mais

n'est qu'une apparence, une sorte d'illusion d'optique provenant de ce

que la lumière qui nous définit les objets ne se propage pas

instantanément, mais avec une vitesse finie. Cette propagation de la

lumière se fait suivant des lois telles que précisément l'espace et le

temps apparent soient déformés conformément aux formules de Lorentz.

Telle est la base de la relativité spéciale d'Einstein.

Ainsi les deux premières explications possibles du résultat négatif de

l'expérience de Michelson sont:

1º Il y a une contraction des objets mobiles dans l'éther immobile,

substratum fixe des phénomènes. Cette contraction est réelle, croît

avec la vitesse du mobile par rapport à l'éther. C'est l'explication de

Lorentz.

2º Il y a une contraction des objets mobiles par rapport à un

observateur quelconque. Cette contraction n'est qu'une apparence due aux

lois de la propagation de la lumière. Elle croît avec la vitesse du

mobile par rapport à l'observateur. C'est l'explication d'Einstein.

* * * * *

Einstein et l'univers: Une lueur dans le mystère des choses · 第 10 / 12 段