Un fait imprévu a contribué à porter ces questions sur un pl

Note de transcription:

Quelques erreurs clairement introduites par le typographe ont

été corrigées. La liste de ces corrections est donnée à la fin

du texte. La ponctuation a fait l'objet de quelques corrections

mineures.

Typographie: caractères en exposant (à part les abréviations

courantes): v^2 etc.

caractères en indice: v_{2} etc.

Mathématiques: √{expression}: racine carrée de {expression}.

EINSTEIN

ET

L'UNIVERS

• LE ROMAN DE LA SCIENCE •

CHARLES NORDMANN

Astronome de l'Observatoire de Paris

EINSTEIN

ET

L'UNIVERS

UNE LUEUR DANS

LE MYSTÈRE DES CHOSES

[Logo de l'éditeur]

LIBRAIRIE HACHETTE

Tous droits de traduction, de reproduction

et d'adaptation réservés pour tous pays,

_Copyright par Librairie Hachette, 1921_.

INTRODUCTION

_Ce livre n'est pas un roman. Et pourtant.... Si l'amour est, comme

l'assure Platon, un élan vers l'Infini, où donc fleurit plus d'amour que

dans cette curiosité passionnée qui nous jette, tête baissée, cœur

haletant, contre le mur mystérieux du monde extérieur? Derrière, nous

sentons qu'il se passe quelque chose de sublime. Quoi? En le cherchant

les hommes ont fondé la Science.

Dans ce mur qui nous masque la réalité un coup gigantesque vient d'être

porté par un homme supérieur, Einstein. Grâce à lui, à travers la brèche

entr'ouverte, un peu des lumières cachées filtre maintenant jusqu'à

nous, et le regard en est charmé, ébloui.

Je voudrais glisser dans ce livre, avec des mots simples et clairs si

je puis, un léger reflet de cet éblouissement.

Les théories d'Einstein causent dans la Science un profond

bouleversement. Grâce à elles le monde nous paraîtra plus simple, plus

coordonné, plus uni. Nous sentirons mieux désormais qu'il est

grandiose, cohérent, réglé par une harmonie inflexible. Un peu de

l'ineffable nous deviendra plus clair.

Les hommes traversent l'Univers, pareils à ces poussières qui, dans

l'or fin du rayon de soleil filtrant par une persienne, dansent un

instant puis retombent aux ténèbres. Est-il une manière plus belle et

plus noble de remplir la vie que de se gorger les yeux, la tête et le

cœur de l'immortel et pourtant si fugitif rayon? Regarder, chercher à

comprendre le magnifique et surprenant spectacle de l'Univers, quelle

plus haute volupté?

Dans la réalité il y a plus de merveilleux, de romanesque que dans

toutes nos pauvres rêveries. Dans la soif de savoir, dans l'élan

mystique qui nous jette au cœur profond de l'Inconnu, il y a plus de

passion et de douceur que dans toutes les fadaises dont s'alimentent

tant de littératures. C'est pourquoi j'ai peut-être tort, après tout, de

dire que ce livre n'est pas un roman.

Je tâcherai d'y faire comprendre, avec exactitude et pourtant sans

l'appareil ésotérique des techniciens, la révolution apportée par

Einstein. Je tâcherai aussi d'en marquer les limites et de préciser ce

que, au total, nous pouvons réellement connaître aujourd'hui du monde

extérieur vu à travers l'écran translucide de la Science.

Il n'est point de Révolution que bientôt ne suive une réaction, suivant

ce rythme sinusoïdal qui semble la démarche éternelle de l'esprit

humain. Einstein est à la fois le Sieyès, le Mirabeau et le Danton

de la Révolution nouvelle. Mais celle-ci déjà connaît des Marat

fanatiques et qui prétendent dire à la Science: «Tu n'iras pas plus

loin.»

C'est pourquoi une opposition se dessine contre les prétentions

d'apôtres trop zélés du nouvel évangile scientifique. A l'Académie des

Sciences, M. Paul Painlevé, avec la force d'un génie mathématique

rigoureux, vient de se dresser entre Newton qu'on croyait écrasé et

Einstein.

J'examinerai dans mes conclusions la pénétrante critique du géomètre

français. Elle m'aidera à situer exactement, dans l'évolution de nos

idées, la splendide synthèse einsteinienne que je veux d'abord exposer

avec tout l'amour qu'il faut vouer aux choses pour les bien comprendre.

Avec Einstein la Science n'a point achevé sa tâche. Il laisse encore

plus d'un «gouffre interdit à nos sondes» et où demain quelque autre

esprit supérieur projettera sa clarté.

Ce qui fait l'adorable et hautaine grandeur de la Science, c'est

qu'elle est un perpétuel devenir. Dans la sombre forêt du Mystère, la

Science est comme une clairière; l'homme élargit sans cesse le cercle

qui la borde; mais en même temps et par cela même, il se trouve en

contact sur un plus grand nombre de points à la fois avec les ténèbres

de l'Inconnu. Dans cette forêt peu d'hommes ont porté la hache

étincelante aussi loin qu'Einstein.

En dépit des basses préoccupations qui, de toutes parts, nous

harcèlent, parmi tant de misérables contingences, le système d'Einstein

apparaît plein de grandeur.

L'actualité est comme cette mousse bruissante et légère qui couronne et

masque un instant l'or du vin généreux. Quand tout le bruit fugace qui

emplit aujourd'hui nos oreilles sera éteint, la théorie d'Einstein se

dressera comme le phare essentiel au seuil de ce triste et petit

vingtième siècle._

CHARLES NORDMANN.

[Cul-de-lampe]

EINSTEIN ET L'UNIVERS

CHAPITRE PREMIER

LES MÉTAMORPHOSES DE L'ESPACE ET DU TEMPS

_Pour écarter les difficultés mathématiques || Les piliers de la

connaissance || Le temps et l'espace absolus, d'Aristote à Newton

|| Le temps et l'espace relatifs, d'Épicure à Poincaré et Einstein

|| La relativité classique || Antinomie de l'aberration des

étoiles et de l'expérience Michelson._

«Avez-vous lu Baruch?» clamait autrefois le bon La Fontaine tout secoué

d'enthousiasme. Aujourd'hui c'est en criant «Avez-vous lu Einstein?»

qu'il eût harcelé ses amis.

Mais, tandis que, pour accéder à Spinoza, il n'est que d'entendre un peu

de latin, des monstres effrayants montent la garde devant Einstein et

s'efforcent par des grimaces horribles d'en défendre l'approche.

Ils s'agitent derrière d'étranges grilles mouvantes, tantôt

rectangulaires et tantôt curvilignes qu'on appelle des «coordonnées».

Ils portent des noms monstrueux comme eux-mêmes. Ils s'appellent

_vecteurs contrevariants et covariants_, _tenseurs_, _scalaires_,

_déterminants_, _vecteurs orthogonaux_, _symboles à trois indices

généralisés_, que sais-je....

Tous ces êtres, importés du fond le plus sauvage de la jungle

mathématique, s'accolent ou se subdivisent dans une promiscuité étrange,

par ces chirurgies étonnantes qu'on appelle l'_intégration_ et la

_différentiation_.

Bref si Einstein est un trésor, un horrible troupeau de reptiles

mathématiques en éloigne le curieux. Qu'il y ait en eux, comme dans les

gargouilles gothiques, une secrète beauté, c'est certain.

Mais il vaut mieux, armés du fouet éclatant qu'est le verbe, les chasser

loin de nous et monter jusqu'aux splendeurs einsteiniennes par le clair

et noble escalier du langage français.

Qui est le physicien Einstein? Il n'importe point ici. Sachons seulement

qu'il a refusé de signer naguère l'immonde manifeste des 93, ce qui lui

a valu les persécutions des pangermanistes.

Au surplus, les vérités géométriques, les découvertes scientifiques ont

une valeur intrinsèque qui doit être jugée et pesée objectivement, quel

que soit celui qui les a trouvées.

Pythagore eût-il été le dernier des criminels et des malhonnêtes gens,

cela n'enlèverait rien à la validité du carré de l'hypoténuse. Un

théorème est vrai ou faux, que le nez de son auteur ait la ligne

aquiline des fils de Sem, camuse de ceux de Cham ou rectiligne de ceux

de Japhet. Est-ce réellement un signe que l'humanité est asymptote

à la perfection, que d'entendre dire quelquefois: «Dis-moi quel temple

tu fréquentes et je te dirai si ta géométrie est juste»? La Vérité n'a

pas besoin d'état-civil. Passons.

* * * * *

Toutes nos notions, toute la science, toute la vie pratique elle-même

sont fondées sur la représentation que nous nous faisons des aspects

successifs des choses. Notre esprit, aidé par nos sens, classe avant

tout celles-ci dans le temps et dans l'espace, qui sont les deux cadres

où nous fixons d'abord ce qui nous est sensible dans le monde extérieur.

Écrivons-nous une lettre: nous mettons en suscription le lieu et la

date. Ouvrons-nous un journal: ce sont ces indications qui y précèdent

toutes les dépêches. Il en est de même en tout et pour tout. Le temps et

l'espace, la situation des choses et leur époque apparaissent ainsi

comme les piliers jumeaux de toute connaissance, les deux colonnes sur

lesquelles repose l'édifice de l'entendement humain.

Leconte de Lisle l'a bien senti, lorsque avec sa profonde et

philosophique intelligence il écrivait, s'adressant pathétiquement à la

divine mort:

Délivre-nous du temps, du nombre et de l'espace

Et rends-nous le repos que la vie a troublé.

Le nombre n'est ici que pour définir quantitativement le temps et

l'espace, et Leconte de Lisle a bien exprimé, dans ces vers

magnifiques et célèbres, que ce qui existe pour nous dans le vaste

monde, ce que nous y savons, voyons, tout l'ineffable et trouble

écoulement des phénomènes ne nous présente un aspect défini, une forme

précise qu'après avoir traversé ces deux filtres superposés que notre

entendement interpose: le temps et l'espace.

Ce qui donne aux travaux d'Einstein leur importance, c'est qu'il a

montré, comme nous allons voir, que l'idée que nous nous faisions du

temps et de l'espace doit être complètement revisée. Si cela est,

la science tout entière,—et avec elle la psychologie,—doit être

refondue. Telle est la première partie de l'œuvre d'Einstein. Mais là ne

s'est pas bornée l'action de son profond génie. Si elle n'était que

cela, elle n'eût été que négative.

Après avoir démoli, après avoir déblayé nos connaissances de ce qu'on

croyait en être le piédestal inébranlable et qui n'était, selon lui,

qu'un échafaudage fragile masquant les harmonieuses proportions de

l'édifice, il a reconstruit. Il a creusé dans le monument de vastes

fenêtres qui permettent maintenant de jeter un regard émerveillé sur les

trésors qu'il recèle. En un mot, Einstein a d'une part montré, avec une

acuité et une profondeur étonnantes, que la base de nos connaissances

semble n'être pas ce qu'on a cru et doit être refaite avec un nouveau

ciment. D'autre part, il a, sur cette base, renouvelé, rebâti l'édifice

démoli dans ses fondements mêmes, et lui a donné une forme hardie dont

la beauté et l'unité sont grandioses.

Il me reste maintenant à tâcher de préciser, d'une manière concrète

et aussi exacte que possible, ces généralités. Mais je dois insister

d'abord sur un point qui a une signification considérable: si Einstein

s'était borné à la première partie de son œuvre,—telle que je viens

de l'esquisser,—celle qui ébranle les notions classiques de temps et

d'espace, il n'aurait point, dans le monde de la pensée, la gloire qui,

dès aujourd'hui, auréole son nom.

La chose est d'importance, car la plupart de ceux qui,—en dehors des

spécialistes purs,—ont écrit sur Einstein, ont insisté surtout, et

souvent exclusivement, sur ce côté en quelque sorte «démolisseur» de son

intervention. Or, on va voir qu'à ce point de vue, Einstein n'a pas été

le premier ni le seul. Il n'a fait qu'aiguiser davantage et enfoncer un

peu plus, entre les blocs mal joints de la science classique, le burin

que d'autres avant lui, et surtout le grand Henri Poincaré, y avaient

dès longtemps porté. Ensuite il me restera à expliquer, si je puis, le

grand, l'immortel titre d'Einstein à la reconnaissance des hommes, qui

est, sur cette œuvre critique, d'avoir reconstruit, réédifié par ses

propres forces quelque chose de magnifique et de neuf: et ici, sa gloire

est sans partage.

* * * * *

La science entière depuis Aristote jusqu'aujourd'hui a été fondée sur

l'hypothèse ou, pour mieux dire, sur les hypothèses qu'il existe un

temps absolu et un espace absolu. Autrement dit, on a fait reposer

nos notions sur l'idée qu'un intervalle de temps et un intervalle

spatial entre deux phénomènes donnés sont toujours les mêmes, pour

quelque observateur que ce soit, et quelles que soient les conditions

d'observation. Par exemple, il ne fût venu à l'esprit de personne, tant

que régna la science classique, que l'intervalle de temps, le nombre de

secondes qui sépare deux éclipses successives de soleil, pût ne pas être

un nombre fixe et identiquement le même pour un observateur placé sur la

terre et un observateur placé sur Sirius (la seconde étant d'ailleurs

définie pour tous deux par le même chronomètre). De même, personne n'eût

imaginé que la distance en mètres de deux objets, par exemple la

distance de la Terre au Soleil à un instant donné, mesurée

trigonométriquement, pût ne pas être la même pour un observateur placé

sur la Terre et un autre placé sur Sirius (le mètre étant d'ailleurs

défini pour tous deux par la même règle).

«Il existe, dit Aristote[1], un seul et même temps qui s'écoulera en

deux mouvements d'une manière semblable et simultanée; et si ces deux

temps n'étaient pas simultanés, ils seraient encore de la même

espèce.... Ainsi, pour des mouvements qui s'accomplissent simultanément,

il y a un seul et même temps, que ces mouvements soient, ou non,

également vites; et cela, lors même que l'un d'eux serait un mouvement

local et l'autre une altération.... Par conséquent, les mouvements

peuvent être autres et se produire indépendamment l'un de l'autre; de

part et d'autre, le temps est absolument le même.» Cette définition

aristotélicienne du temps physique date de plus de deux mille ans. Elle

représente avec beaucoup de clarté l'idée de temps telle qu'elle a été

acceptée jusqu'à ces toutes dernières années par la science classique,

en particulier par la mécanique de Galilée et de Newton.

[1] Aristote, _Physique_, livre IV, chap. XIV.

Pourtant il semble qu'en face d'Aristote, Épicure déjà ait esquissé

l'attitude qui plus tard opposera Einstein à Newton. Voici en effet ce

qu'écrit Lucrèce exposant la doctrine épicurienne:

«Le temps n'existe pas par lui-même, mais par les objets sensibles

seuls, dont résulte la notion de passé, de présent, d'avenir. On ne peut

concevoir le temps en soi et indépendamment du mouvement ou du repos des

choses[2].»

[2] Lucrèce, _De Natura Rerum_, liv. I, vers 460 et suiv.

En fait, l'espace ainsi que le temps ont été considérés par la science

depuis Aristote comme des données invariables, fixes, rigides, absolues.

Newton ne pensait rien dire que d'évident et de banal lorsqu'il écrivait

dans son célèbre Scholie: «Le temps absolu, vrai et mathématique pris en

soi et sans relation à aucun objet extérieur, coule uniformément par sa

propre nature.... L'espace absolu, d'autre part, indépendant par sa

propre nature de toute relation à des objets extérieurs, demeure

toujours immuable et immobile.»

Toute la science, toute la physique et la mécanique, telles qu'on les

enseigne encore aujourd'hui dans les lycées et dans la plupart des

universités, sont fondées entièrement sur ces énoncés, sur ces notions

d'un temps et d'un espace absolus, pris en soi et sans relation à aucun

objet extérieur, indépendants par leur propre nature.

En un mot, et si j'ose employer cette image, le temps de la science

classique était semblable à un fleuve portant les phénomènes ainsi que

des navires, mais qui ne s'écoule pas moins et d'un même mouvement quand

il n'y a pas de navires. Pareillement, l'espace était un peu comme la

rive de ce fleuve et insensible aux navires qui passent.

Pourtant, dès l'époque de Newton, dès même celle d'Aristote, un

métaphysicien un peu réfléchi aurait pu apercevoir qu'il y avait quelque

apparence choquante dans ces définitions.

Le Temps absolu, l'Espace absolu sont de ces «choses en soi» que

l'esprit humain a de tout temps considérées comme lui étant directement

inaccessibles. Les spécifications d'espace et de temps, ces étiquettes

numérotées que nous attachons aux objets du monde extérieur, ainsi qu'on

fait dans les gares aux colis pour ne les point perdre (... et la

précaution n'est pas toujours suffisante), ces données ne nous sont

fournies par nos sens, armés ou non d'instruments, qu'à l'occasion

d'impressions concrètes. En aurions-nous la notion en l'absence de

corps attachés à ces données, ou plutôt auxquels nous attachons ces

données? L'affirmer comme font Aristote, Newton, la science classique,

c'est faire une supposition audacieuse, et non nécessairement fondée.

Le seul temps dont nous ayons la notion, en dehors de tout objet, est le

temps psychologique si lumineusement scruté par M. Bergson, et qui n'a

aucun rapport, que son nom, avec le temps des physiciens, de la science.

C'est en réalité Henri Poincaré, ce grand Français dont la disparition

laisse un vide qui ne sera jamais comblé, qui a le mérite d'avoir, avec

la plus grande netteté et la plus intelligente hardiesse, soutenu la

thèse que le temps et l'espace, tels qu'ils nous sont donnés, ne peuvent

être que relatifs.

Quelques textes ici ne seront pas inutiles; ils montreront qu'Henri

Poincaré a vraiment le mérite de la plupart des choses qu'on attribue,

dans le public, couramment à Einstein. De cette démonstration, le mérite

d'Einstein ne sera pas diminué, car il est ailleurs, nous le montrerons.

Voici comment s'exprimait Henri Poincaré, dont l'enveloppe charnelle a

péri, il y a des années déjà, mais dont la pensée continue à dominer

tous les cerveaux qui réfléchissent, étendant plus loin chaque jour ses

ailes triomphales:

«Il est impossible de se représenter l'espace vide.... C'est de là que

provient la relativité irréductible de l'espace. Quiconque parle de

l'espace absolu emploie un mot vide de sens. Je suis en un point

déterminé de Paris, place du Panthéon, par exemple, et je dis: Je

reviendrai _ici_ demain. Si on me demande: Entendez-vous que vous

reviendrez au même point de l'espace? je serai tenté de répondre: Oui.

Et cependant j'aurai tort, puisque d'ici à demain la Terre aura marché,

entraînant avec elle la place du Panthéon, qui aura parcouru plus de 2

millions de kilomètres. Et si je voulais préciser mon langage, je n'y

gagnerais rien, puisque ces 2 millions de kilomètres, notre globe les a

parcourus dans son mouvement par rapport au Soleil, que le Soleil se

déplace à son tour par rapport à la Voie Lactée, que La Voie lactée

elle-même est sans doute en mouvement sans que nous puissions connaître

sa vitesse. De sorte que nous ignorons complètement et que nous

ignorerons toujours de combien la place du Panthéon se déplace en un

jour. En somme, j'ai voulu dire: Demain, je verrai de nouveau le dôme et

le fronton du Panthéon, et s'il n'y avait pas de Panthéon, ma phrase

n'aurait aucun sens et l'espace s'évanouirait....»

Poincaré complète ainsi sa pensée:

«Supposons que, dans une nuit, toutes les dimensions de l'Univers

deviennent mille fois plus grandes: le monde sera resté semblable à

lui-même, en donnant au mot de similitude le même sens qu'au troisième

livre de géométrie. Seulement, ce qui avait un mètre de long mesurera

désormais un kilomètre, ce qui était long d'un millimètre deviendra long

d'un mètre. Ce lit où je suis couché, et mon corps lui-même se seront

agrandis dans la même proportion. Quand je me réveillerai le

lendemain matin, quel sentiment éprouverai-je en présence d'une aussi

étonnante transformation? Eh bien! je ne m'apercevrai de rien du tout.

Les mesures les plus précises seront incapables de me rien révéler de

cet immense bouleversement, puisque les mètres dont je me servirai

auront varié précisément dans les mêmes proportions que les objets que

je chercherais à mesurer. En réalité, ce bouleversement n'existe que

pour ceux qui raisonnent comme si l'espace était absolu. Si j'ai

raisonné un instant comme eux, c'est pour mieux faire voir que leur

façon de voir implique contradiction.»

On peut facilement étendre ce raisonnement de Poincaré. Si tous les

objets de l'Univers devenaient par exemple mille fois plus hauts, et

mille fois moins larges, nous n'aurions non plus aucun moyen de nous en

apercevoir, car nous-mêmes et nos rétines et les mètres dont nous nous

servirions pour mesurer les objets, serions déformés en même temps et de

même. Bien plus, si tous les objets de l'Univers subissaient une

déformation spatiale absolument irrégulière, si un génie invisible et

tout-puissant le distordait d'une manière quelconque, en tirant sur lui

comme sur une masse de caoutchouc, nous n'aurions aucun moyen de le

savoir. Rien ne tend mieux à prouver que l'espace est relatif, et que

nous ne pouvons concevoir l'espace en dehors des objets qui servent à le

mesurer. Pas de mètre, pas d'espace.

Poincaré a poussé si loin ses déductions dans ce domaine, qu'il en

est arrivé à affirmer que la rotation même de la Terre autour du Soleil

n'est qu'une hypothèse plus commode que l'hypothèse inverse, mais non

point plus vraie, car elle impliquerait sans cela l'existence d'un

espace absolu.

Certains polémistes peu avertis ont même,—on s'en souvient,—voulu

tirer argument de cette démonstration poincariste pour justifier la

condamnation de Galilée. Rien de plus amusant que les efforts faits

alors par l'illustre mathématicien-philosophe pour se défendre de ce

grief, et, ma foi, il faut bien reconnaître que la défense ne fut pas

parfaitement convaincante. C'est qu'on ne fait pas à l'agnosticisme sa

part.

Poincaré est donc à la tête de ceux pour qui l'espace n'est rien qu'une

propriété que nous donnons aux objets. Pour lui, la notion que nous en

avons n'est, si j'ose dire, que la résultante héréditaire des

tâtonnements sensuels par quoi nous essayons péniblement d'embrasser le

monde extérieur à un moment donné.

Après l'Espace, le Temps. A cet égard aussi les objections du

relativisme philosophique étaient depuis longtemps dans l'air. Mais

c'est Poincaré qui leur a donné leur forme définitive. Nous ne le

suivrons pas dans ses lumineuses démonstrations qui sont bien connues.

Retenons-en seulement que, pour le temps comme pour l'espace, on peut

supposer un rétrécissement ou un allongement de l'échelle, auquel nous

serions tout à fait insensibles et qui semble montrer l'impossibilité,

pour les hommes, de concevoir un temps absolu.

Si quelque génie malicieux s'amusait une nuit à rendre mille fois

plus lents tous les phénomènes de l'Univers, nous n'aurions aucun moyen

de nous en apercevoir à notre réveil et le monde ne nous paraîtrait pas

changé. Et pourtant chacune des heures marquées par nos horloges

durerait mille fois plus qu'une des heures anciennes. Les hommes

vivraient mille fois plus longtemps, et n'en sauraient rien, car leurs

sensations seraient ralenties d'autant.

Lorsque Lamartine s'écriait: «O temps, suspends ton vol!» il proférait

une chose charmante, mais qui n'était peut-être qu'une niaiserie. Si le

temps avait obéi à cette objurgation passionnée, à cet ordre,—les

poètes ne doutent de rien!—Lamartine et Elvire n'eussent pu le savoir

ni en jouir. Le batelier du lac du Bourget qui promenait les deux

amoureux, n'eût réclamé le paiement d'aucune heure supplémentaire; et

pourtant il aurait, de ses rames, frappé bien plus longtemps les flots

harmonieux.

Si j'ose résumer tout cela d'un mot moins paradoxal qu'il ne semblera à

première vue: aux yeux des relativistes ce sont les mètres qui créent

l'espace, les horloges qui créent le temps.

Tout cela, Poincaré et d'autres l'ont soutenu bien longtemps avant

Einstein, et c'est faire tort à la vérité que de le lui attribuer. Je

sais bien qu'on ne prête qu'aux riches, mais c'est aussi faire injure

aux riches que de leur prêter ce dont ils n'ont que faire, ce dont ils

n'ont pas besoin pour être riches.

Il est d'ailleurs un point où Galilée et Newton, tout en croyant à

l'existence de l'espace et du temps absolus, admettaient déjà une

certaine relativité. C'est l'impossibilité, reconnue par eux, de

distinguer les uns des autres, les mouvements de translation uniformes;

c'est l'équivalence de toutes ces translations; c'est par conséquent

l'impossibilité de mettre en évidence une translation absolue.

C'est cela qu'on appelle le principe de relativité classique.

* * * * *

Un fait imprévu a contribué à porter ces questions sur un plan nouveau,

et amené Einstein à donner une extension inattendue au principe de

relativité de la mécanique classique: c'est le résultat d'une expérience

célèbre de Michelson, qu'il importe de décrire brièvement.

On sait que les rayons lumineux se propagent dans le vide interastral;

c'est ce qui nous permet d'apercevoir les étoiles. Cela a conduit depuis

longtemps les physiciens à admettre que ces rayons se propagent dans un

milieu dénué de masse et d'inertie, infiniment élastique, n'opposant

aucune résistance au déplacement des corps matériels qu'il pénètre de

toute part. Ce milieu les savants l'appellent l'éther. La lumière s'y

propage à la manière des ondes dans l'eau, avec une vitesse voisine de

300 000 kilomètres par seconde et que je désignerai abréviativement par

la lettre V.

La Terre circule autour du Soleil dans un véritable océan d'éther et

avec une vitesse de translation d'environ 30 kilomètres par seconde. A

cet égard la rotation de la Terre peut être négligée car elle imprime à

la surface terrestre dans l'éther une vitesse inférieure à 2 kilomètres

par seconde.

Depuis longtemps la question suivante s'est posée: la Terre

entraîne-t-elle, dans son mouvement orbital autour du Soleil, l'éther

qui est à son contact, de même qu'une éponge lancée d'une fenêtre

emporte avec elle l'eau dont elle est imbibée? L'expérience a montré,

ou plutôt les expériences ont montré (elles sont variées et

concordantes) que la question doit être résolue par la négative.

Cela a été établi d'abord par les observations astronomiques. Il existe

en astronomie un phénomène bien connu, découvert par Bradley, et qu'on

appelle l'aberration. Il consiste en ceci: lorsqu'on observe une étoile

avec une lunette, l'image de l'étoile ne se forme pas exactement dans la

direction de la visée. En voici la raison: pendant que les rayons

lumineux de l'étoile, qui ont pénétré dans la lunette, parcourent

celle-ci dans sa longueur, la lunette s'est légèrement déplacée,

entraînée qu'elle est par le mouvement de la Terre. Au contraire, le

rayon lumineux dans la lunette n'a pas participé à ce mouvement, ce qui

cause précisément la petite déviation appelée aberration. Preuve que le

milieu dans lequel se propage la lumière, l'éther qui remplit la lunette

et entoure la Terre, ne participe pas au mouvement de celle-ci.

Beaucoup d'autres expériences ont établi d'une manière aussi nette

que l'éther, qui sert de véhicule aux ondes lumineuses n'est pas

entraîné par la Terre dans son mouvement. Mais alors, puisque la Terre

est mouvante dans l'éther, puisqu'elle y avance comme un navire dans un

lac immobile (et non pas comme un flotteur porté par le courant d'un

fleuve), il doit être possible de mettre en évidence cette vitesse de la

Terre par rapport à l'éther.

Un des moyens qu'on peut imaginer dans ce dessein est le suivant. On

sait que la Terre tourne de l'Ouest à l'Est sur elle-même et dans le

même sens autour du Soleil. Par conséquent, au milieu de la nuit, la

révolution de la Terre autour du Soleil l'entraîne dans un sens tel que

Paris se déplace, d'Auteuil vers Charenton, avec une vitesse d'environ

30 kilomètres par seconde (le jour, c'est le contraire, Paris se déplace

autour du Soleil, de Charenton vers Auteuil). Supposons donc qu'au

milieu de la nuit un physicien placé à Auteuil envoie un signal

lumineux; le physicien de Charenton (ceci, encore un coup, est une

hypothèse), qui mesure la vitesse de ce rayon lumineux, devra trouver

qu'elle est égale à V – 30 kilomètres.

En effet, par suite du mouvement de la Terre, Charenton fuit devant le

rayon lumineux. Par conséquent, puisque celui-ci se propage dans un

milieu, dans un éther qui ne participe pas au mouvement de la Terre,

l'observateur de Charenton devra trouver que ce rayon lui arrive avec

une vitesse plus faible que si la Terre était immobile. C'est un

peu comme un train rapide devant lequel fuirait un observateur à

bicyclette; si le train rapide fait 30 mètres à la seconde, si le

cycliste fait 3 mètres à la seconde, la vitesse du train par rapport au

cycliste sera 30 – 3 = 27 mètres à la seconde; elle serait nulle si

train et cycliste avaient même vitesse.

Au contraire, si le cycliste va à la rencontre du train, la vitesse du

train par rapport à lui sera 30 + 3 = 33 mètres par seconde.

Pareillement, si c'est le physicien de Charenton, qui au milieu de la

nuit, envoie un signal lumineux, et le physicien d'Auteuil qui le

reçoive, celui-ci devra trouver que ce rayon lumineux possède une

vitesse égale à V + 30 kilomètres.

On peut encore exprimer autrement tout cela. Supposons qu'il y ait

exactement 12 kilomètres entre l'observateur d'Auteuil et celui de

Charenton. Pendant que le rayon lumineux venu d'Auteuil se propage vers

Charenton, Charenton fuit devant lui d'une petite quantité. Par

conséquent ce rayon aura parcouru un peu plus de 12 kilomètres avant

d'arriver au physicien de Charenton. Il aura au contraire parcouru un

peu moins dans le cas contraire.

Or, appliquant une belle idée française de Fizeau, le physicien

américain Michelson a réussi à mesurer avec une grande précision les

longueurs, au moyen des franges d'interférence de la lumière. Toute

variation de la longueur mesurée se traduit par un déplacement d'un

certain nombre de ces franges que l'on peut observer facilement avec un

microscope.

Imaginons maintenant qu'au lieu d'expérimenter entre Charenton et

Auteuil, nos deux physiciens opèrent dans les limites d'un laboratoire.

Imaginons qu'ils mesurent, au moyen des franges d'interférence, l'espace

parcouru par un rayon lumineux produit dans ce laboratoire, et selon

qu'il s'y propage dans le sens du mouvement de la Terre ou dans le sens

contraire. Nous aurons ainsi, réduite à ses éléments essentiels, et

simplifiée pour la clarté de cet exposé, la célèbre expérience de

Michelson. On devrait trouver de la sorte une différence facilement

mesurable avec l'appareil précis utilisé.

Eh bien! pas du tout. Contrairement à toute attente, et à la profonde

stupéfaction des physiciens, on a trouvé que la lumière se propage

rigoureusement avec la même vitesse lorsque celui qui la reçoit

s'éloigne d'elle avec la vitesse de la Terre, ou au contraire lorsqu'il

s'en rapproche avec cette vitesse. Conséquence inéluctable: _l'éther

participe au mouvement de la Terre_. Mais nous venons de voir que

d'autres expériences, non moins précises, avaient établi que _l'éther ne

participe pas au mouvement de la Terre_.

C'est de cette contradiction, du choc de ces deux faits inconciliables

et pourtant réels, qu'est sortie la splendide synthèse d'Einstein, de

même que, fulgurante, l'étincelle jaillit du choc de deux silex heurtés.

[Cul-de-lampe]

CHAPITRE DEUXIÈME

LA SCIENCE DANS UNE IMPASSE

_La vérité scientifique et les mathématiques || Le rôle exact

d'Einstein || L'expérience de Michelson, nœud gordien de la

Science || Les hésitations de Poincaré || L'hypothèse étrange mais

nécessaire de Fitzgerald-Lorentz || La contraction des corps en

mouvement || Difficultés philosophiques et physiques._

Ce serait folie de prétendre pénétrer dans les moindres recoins des

nouvelles théories d'Einstein, sans le secours de la tarière

mathématique. Je crois pourtant qu'on peut donner au moyen du langage

ordinaire, c'est-à-dire par des images et des raisonnements verbaux, une

idée assez approchée de ces choses dont la complexité se modèle

d'habitude sur le jeu infiniment subtil et souple des formules et des

équations analytiques.

Après tout, la mathématique n'est pas, n'a jamais été et ne sera jamais

autre chose qu'un langage particulier, une sorte de sténographie de la

pensée et du raisonnement. Son objet est de franchir les méandres

compliqués des raisonnements superposés, avec une rapide hardiesse que

ne connaissent pas la lourdeur et la lenteur mérovingiennes des

syllogismes exprimés par des mots.

Si paradoxal que cela puisse paraître à ceux qui considèrent les

mathématiques comme étant _par elles-mêmes_ une source de découverte, on

n'en sortira jamais autre chose que ce qui était implicitement inhérent

aux données jetées dans la double mâchoire des équations. Pour employer

une image triviale qu'on me pardonnera, j'espère, les raisonnements

mathématiques sont tout à fait analogues à ces machines qu'on voit à

Chicago—à ce que disent les hardis explorateurs de l'Amérique,—à

l'entrée desquelles on met des bestiaux vivants et qui restituent à la

sortie d'odorantes charcuteries. Nul parmi les spectateurs n'eût pu ou

du moins n'eût voulu tenter d'absorber l'animal vivant, tandis que, sous

la forme où il se présente à la sortie, il est immédiatement assimilable

et digéré. Pourtant ceci n'est que cela convenablement trituré. Ce n'est

pas autre chose que font les mathématiques. Elles extraient des

_données_ toute leur substantifique moelle, par le moyen d'une

machinerie merveilleuse. Celle-ci est efficace là où les rouages du

raisonnement verbal, là où l'imbrication des syllogismes seraient

bientôt arrêtés et coincés.

Faut-il en conclure que les mathématiques ne sont pas, à proprement

parler, des sciences? Faut-il du moins en conclure qu'elles ne sont

sciences qu'autant qu'elles se modèlent sur la réalité et se

nourrissent de données expérimentales, puisque «l'expérience est la

source unique de la vérité», et puisque la science est la recherche de

la vérité? Je me garderai bien de répondre à cela, étant de ceux qui

pensent que tout est matière de science. Cette question n'en méritait

pas moins d'être posée, car on a peut-être un peu trop tendance chez

nous à considérer une éducation purement mathématique comme constituant

une éducation scientifique. Rien n'est plus faux. La mise en équations

n'est par elle-même qu'une forme abréviative donnée au langage et à la

pensée logique. Elle ne peut rien nous apprendre intrinsèquement sur le

monde extérieur; elle ne peut nous renseigner sur lui qu'autant qu'elle

s'y lie docilement. C'est de la mathématique surtout qu'on pourrait

dire: _naturæ non imperatur nisi parendo_.

Les théories d'Einstein ne sont-elles, comme certaines personnes mal

informées l'ont prétendu, qu'un jeu de formules transcendantes (et

j'entends ce mot à la fois dans le sens des mathématiciens et dans celui

des philosophes)? Si elles n'étaient qu'un vertigineux édifice

mathématique où les _x_ enroulent leurs volutes en arabesques

étourdissantes, où les intégrales au col de cygne dessinent des motifs

Louis XV, elles ne seraient pas, elles ne seraient guère intéressantes

pour le physicien, pour celui qui regarde et examine la nature des

choses avant d'en disserter. Elles ne seraient, comme toutes les

métaphysiques cohérentes, qu'un système plus ou moins plaisant,

mais dont on ne peut démontrer l'exactitude ou la fausseté.

La théorie d'Einstein est bien autre chose, bien plus que cela. C'est

sur les faits qu'elle se fonde. C'est aussi à des faits, à des faits

nouveaux qu'elle aboutit. Jamais une doctrine philosophique, jamais non

plus une construction mathématique purement formelle n'ont fait

découvrir des phénomènes nouveaux. Parce qu'elle en a fait découvrir la

théorie d'Einstein n'est ni l'une ni l'autre. Là est ce qui différencie

la théorie scientifique de la spéculation pure et qui fait, j'ose le

dire, la supériorité de celle-là.

Ainsi qu'un audacieux pont suspendu jeté à travers l'abîme, la synthèse

d'Einstein s'appuie d'un côté sur des phénomènes expérimentaux, pour

aboutir, par son côté opposé, à d'autres phénomènes jusque-là

insoupçonnés, et que grâce à elle on découvre. Entre ces deux solides

piliers phénoménaux, le raisonnement mathématique est l'enchevêtrement

merveilleux des milliers de croisillons d'acier qui dessinent

l'architecture élégante et translucide du pont. Il est cela, il n'est

que cela. Mais l'agencement des poutrelles et des croisillons pourrait

être différent et le pont réunir quand même,—avec moins de gracieuse

légèreté peut-être,—les faits où il s'arc-boute des deux parts.

Bref le raisonnement mathématique n'est en physique qu'une induction,

dans un langage particulier, entre des prémisses expérimentales et des

conclusions justiciables de l'expérience et vérifiables par elle. Or il

n'est point de langage qui,—tant bien que mal,—ne puisse être

traduit dans un autre langage. Les hiéroglyphes eux-mêmes ont dû céder

devant Champollion. C'est pourquoi, finalement, je suis persuadé que les

difficultés mathématiques des théories d'Einstein seront un jour

remplacées par un jeu de formules plus simples et plus accessibles.

C'est pourquoi je crois aussi qu'il est dès maintenant possible de

donner, au moyen du langage ordinaire, une idée peut-être un peu

superficielle mais pourtant exacte dans les grandes lignes, de ce

merveilleux monument einsteinien où toutes les conquêtes de la science

viennent se classer, ainsi qu'en un admirable musée, selon un ordre

nouveau et d'une splendide unité. Essayons.

* * * * *

On peut récapituler très brièvement de la manière suivante ce qui a été

l'origine, la tranchée de départ du système d'Einstein: 1º l'observation

des astres prouve que l'espace interplanétaire n'est pas vide, mais est

occupé par un milieu particulier, l'éther, dans lequel se propagent les

ondes lumineuses; 2º l'existence de l'aberration et d'autres phénomènes

semble prouver que l'éther n'est pas entraîné par la Terre dans son

mouvement circumsolaire; 3º l'expérience de Michelson semble prouver au

contraire que l'éther est entraîné par la Terre dans ce mouvement.

Cette contradiction entre des faits également bien établis a fait

pendant des années le désespoir et l'étonnement des physiciens. Elle fut

le nœud gordien de la science. On chercha longtemps et en vain à le

dénouer, jusqu'à ce qu'Einstein, d'un seul coup de son esprit

merveilleusement aiguisé, le tranche net.

Pour comprendre comment cela se fit,—et là est le point vital de tout

le système,—il nous faut revenir un peu sur les conditions exactes de

la fameuse expérience de Michelson.

J'ai indiqué dans le chapitre précédent que Michelson s'est proposé

d'étudier la vitesse de propagation d'un rayon lumineux que l'on produit

au laboratoire et qui est dirigé de l'Est à l'Ouest ou de l'Ouest à

l'Est, c'est-à-dire suivant la direction même où la Terre se meut à la

vitesse de 30 kilomètres environ par seconde, dans son mouvement autour

du Soleil.

Mais en réalité l'expérience de Michelson est un peu plus compliquée que

cela et il importe d'y revenir.

En fait, elle revient à disposer dans le laboratoire quatre miroirs

équidistants et se faisant face deux à deux. Deux des miroirs opposés

sont placés suivant la direction Est-Ouest, direction du mouvement de

translation de la Terre autour du Soleil; les deux autres sont placés

suivant la direction perpendiculaire à la précédente, la direction

Nord-Sud. On produit deux rayons lumineux se propageant respectivement

suivant les directions des deux couples de miroirs. Le rayon provenant

du miroir Est va au miroir Ouest, est réfléchi par lui et revient

au miroir Est. Ce rayon est amené à coïncider avec celui qui a fait le

trajet aller et retour entre les miroirs Nord-Sud; il interfère avec lui

en produisant des franges d'interférences, qui, ainsi que je l'ai

expliqué, permettent de connaître exactement la différence des trajets

parcourus par les deux rayons entre les miroirs. S'il se produisait une

variation de la différence entre ces deux distances, on verrait

immédiatement se déplacer un certain nombre des franges d'interférences,

ce qui fournirait la grandeur de cette variation.

Et maintenant une analogie va nous faire comprendre ce qui se passe.

Supposons qu'un vent violent et régulier Est-Ouest souffle au-dessus de

Paris et qu'un avion se propose de faire le trajet d'Auteuil à Charenton

et retour sans escale, c'est-à-dire contre le vent à l'aller et avec le

vent en poupe au retour. 12 kilomètres séparent Auteuil de Charenton.

Supposons qu'en même temps un autre avion identique au premier se

propose de franchir, en partant également d'Auteuil, un trajet aller et

retour entre Auteuil et un point situé à 12 kilomètres au Nord. De la

sorte ce deuxième avion aura, à l'aller comme au retour, un trajet

perpendiculaire à la direction du vent. Ces deux avions étant supposés

partir en même temps et faire demi-tour instantanément, seront-ils de

retour en même temps à Auteuil, et sinon, quel est celui qui aura fini

son double parcours le premier?

S'il n'y avait pas de vent, il est clair que les deux avions

seraient de retour en même temps, puisqu'ils parcourent tous deux 24

kilomètres à la même vitesse, que je suppose, pour fixer les idées, de

200 mètres à la seconde.

Mais il n'en sera plus de même s'il y a du vent soufflant dans la

direction Est-Ouest, ainsi que je l'ai admis. Il est facile de voir,

dans ces conditions, que l'avion qui va d'Auteuil à Charenton et retour

aura fini son parcours plus tard que l'autre avion. En effet, imaginons,

pour fixer les idées, que le vent ait la même vitesse que l'avion (200

mètres par seconde). L'avion, qui va perpendiculairement au vent, sera

déporté vers l'Ouest de 12 kilomètres, pendant qu'il franchit lui-même

12 kilomètres du Sud au Nord. Il aura donc franchi _dans le vent_ une

distance réelle égale à la diagonale d'un carré de 12 kilomètres de

côté. Au lieu de franchir 24 kilomètres, il en aura franchi réellement

34 dans le vent, qui est le milieu par rapport auquel il possède sa

vitesse.

En revanche, l'avion qui part d'Auteuil vers l'Est n'arrivera jamais à

Charenton, puisqu'il est déporté vers l'Ouest, chaque seconde, d'une

quantité égale à celle dont il progresse vers l'Est; il restera sur

place; il lui faudrait donc franchir _dans le vent_ une distance

_infinie_ pour effectuer son voyage.

Si, au lieu de supposer au vent une vitesse égale à celle de l'avion (ce

qui est un cas limite choisi pour la clarté de ma démonstration), je lui

avais attribué une vitesse plus faible, on trouverait pareillement, et

par un calcul très simple, que, pour effectuer son trajet aller et

retour, l'avion Nord-Sud parcourt dans le vent un espace moins grand que

l'avion Est-Ouest.

Remplaçons nos avions par des rayons lumineux, le vent par l'éther, et

nous aurons presque exactement les conditions de l'expérience de

Michelson. Un courant d'éther, un vent d'éther (puisque celui-ci a été

antérieurement reconnu immobile par rapport à la translation terrestre),

va de l'un à l'autre de nos deux miroirs Est-Ouest. Donc le rayon

lumineux qui fait le trajet aller et retour entre ces deux miroirs doit

parcourir dans l'éther un trajet plus long que le rayon qui fait le

trajet aller et retour entre les miroirs Nord-Sud. Comment mettre en

évidence cette différence, assurément très faible, puisque la Terre a

une vitesse infime par rapport à celle de la lumière, 10 000 fois plus

petite?

Il y a pour cela un moyen très simple, un de ces artifices ingénieux

chers à la malice des physiciens, un de ces procédés différentiels dont

l'élégance et la netteté donnent toute sécurité.

Supposons que mes quatre miroirs soient collés, placés rigidement sur un

plateau un peu semblable aux tourniquets numérotés des loteries

foraines. Supposons qu'on puisse faire tourner ce plateau à volonté,

sans choc et sans le déformer, ce qui est aisé si on le fait flotter sur

un bain de mercure. J'observe à la loupe les franges d'interférences

immobiles qui définissent la différence des trajets parcourus par mes

rayons lumineux Nord-Sud et Est-Ouest. Puis, sans perdre de

l'œil ces franges, je fais tourner mon plateau d'un quart de cercle.

Cette rotation fait que les miroirs qui étaient Est-Ouest deviennent

Nord-Sud et réciproquement. Le double trajet parcouru par le rayon

lumineux Nord-Sud est devenu Est-Ouest, s'est donc soudain allongé; au

contraire, le double trajet du rayon Est-Ouest est devenu Nord-Sud,

s'est donc soudain raccourci. Les franges d'interférences, qui indiquent

la différence de longueur de ces deux trajets, laquelle a soudain

beaucoup varié, doivent nécessairement s'être déplacées, et d'une grande

quantité, ainsi que le montre le calcul.

Eh bien! pas du tout. On constate une immobilité complète des franges.

Elles n'ont pas plus bougé que souches. C'est renversant, révoltant

même, car enfin la précision de l'appareil est telle que, si la Terre

n'avançait dans l'éther qu'à la vitesse de 3 kilomètres par seconde (dix

fois moins que sa vitesse réelle!), le déplacement des franges serait

suffisant pour manifester cette vitesse.

* * * * *

Lorsque fut connu le résultat négatif de cette expérience, ce fut

presque de la consternation parmi les physiciens. Puisque l'éther,—cela

avait été prouvé par l'observation,—n'était pas entraîné par la

Terre, comment était-il possible qu'il se comportât comme s'il avait

participé à son mouvement? Casse-tête chinois, qui ébranla mainte tête

chenue et vénérable.

Il fallait à toute force sortir de cette inexplicable contradiction,

venger ce paradoxal pied de nez que les faits décochaient aux prévisions

les plus sûres du calcul. C'est ce qu'on fit. Comment? Mais par la

méthode habituelle en pareil cas, par des hypothèses supplémentaires.

Les hypothèses sont dans la science une sorte de mortier souple et

rapidement durci à l'air libre, qui permet d'une part de joindre les

blocs disparates d'un édifice, d'autre part de remplir par du faux, que

le passant superficiel prendra demain pour de la pierre de taille, les

brèches creusées dans la muraille par les projectiles adventices. Et

c'est parce que les hypothèses sont dans la science quelque chose qui

ressemble à cela, que les meilleures théories scientifiques sont celles

dont l'assemblage comporte le moins d'hypothèses.

Mais j'ai tort d'écrire, à propos de tout ceci, ce mot au pluriel, car

il se trouva finalement qu'une seule et unique hypothèse permettait, à

l'exclusion de toute autre, d'expliquer convenablement le résultat

négatif de l'expérience de Michelson. Ceci d'ailleurs est rare et

remarquable, car en général les hypothèses poussent comme des

champignons dans chaque coin un peu sombre de la science, et on en

trouve tout de suite vingt différentes pour expliquer la moindre

incertitude.

Cette hypothèse unique, qui semblait pouvoir tirer les physiciens de

l'embarras où les avait plongés Michelson, fut imaginée d'abord par le

savant irlandais Fitzgerald, puis reprise et fécondée par

l'illustre Hollandais Lorentz, le Poincaré néerlandais, qui est un des

plus merveilleux cerveaux de ce temps, et sans qui Einstein n'aurait pas

plus existé que Képler sans Copernic et Tycho-Brahé.

Voici maintenant en quoi consiste l'hypothèse aussi simple qu'étrange de

Fitzgerald-Lorentz....

Mais auparavant, une remarque importante s'impose. Beaucoup de bons

esprits ont,—d'ailleurs après coup,—prétendu que le résultat de

l'expérience de Michelson ne pouvait être que négatif _a priori_. En

effet,—ont-ils raisonné, ou à peu près,—le principe de relativité

classique, celui que Galilée et Newton connaissaient déjà, veut qu'il

soit impossible à un observateur participant à la translation uniforme

d'un véhicule, de mettre en évidence, par des faits observés sur le

véhicule, les mouvements de celui-ci. Cela fait que quand deux navires

ou deux trains se croisent[3], il est impossible aux passagers de

connaître lequel est en mouvement, lequel va plus vite: tout ce qu'ils

peuvent connaître, c'est la vitesse de l'un des trains ou des navires

par rapport à l'autre. On ne peut connaître que des vitesses relatives.

[3] On suppose, bien entendu, qu'il n'y a ni roulis ni tangage

dans le navire ni trépidation dans le train.

Einstein et l'univers: Une lueur dans le mystère des choses · 第 1 / 12 段