LX.

Au mois d'août, le médecin ne trouvait plus que cela à conseiller,

ordonner: la campagne. Malgré la peine qu'ont les vieilles gens à se

déplacer, à changer le lieu, les habitudes, les heures de leur vie, en

dépit de son humeur casanière et de l'espèce de déchirement qu'elle

ressentait à s'arracher de son intérieur, mademoiselle se décida

emmener Germinie à la campagne. Elle écrivit à une fille de la _Poule_,

qui habitait, avec une nichée d'enfants, une jolie petite propriété dans

un village de la Brie, et qui, depuis de longues années, sollicitait

d'elle une longue visite. Elle lui demanda l'hospitalité pendant un

mois, six semaines pour elle et sa bonne malade.

On partit. Germinie était heureuse. Arrivée, elle se trouva mieux. Sa

maladie, pendant quelques jours, eut l'air de se laisser distraire par

le changement. Mais l'été, cette année-là, était incertain, pluvieux,

tourmenté de soudaines variations et de souffles brusques. Germinie prit

un refroidissement; et mademoiselle entendit bientôt recommencer sur sa

tête, juste au-dessus de l'endroit où elle couchait, l'affreuse toux qui

lui avait été si insupportable et si douloureuse à Paris. C'étaient des

quintes pressées et comme étranglées qui s'arrêtaient un moment, puis

reprenaient, des quintes dont les silences laissaient à l'oreille et au

cœur une attente nerveuse, anxieuse de ce qui allait revenir et de ce

qui revenait toujours, éclatait, se brisait, s'éteignait encore, mais

vibrait, même éteint, sans jamais se taire ni vouloir finir.

Pourtant, de ces horribles nuits, Germinie se relevait avec une énergie,

une activité qui étonnait et, par moment, rassurait mademoiselle. Elle

était debout avec tout le monde. Un matin, à cinq heures, elle alla avec

le domestique dans un char-à-banc, à trois lieues de là, chercher du

poisson dans un moulin; une autre fois, elle se traîna, avec les bonnes

de la maison, au bal de la fête, et ne rentra qu'avec elles au jour.

Elle travaillait, aidait les domestiques. Sur un bout de chaise, dans un

angle de la cuisine, elle était toujours à faire quelque chose de ses

doigts. Mademoiselle fut obligée de la faire sortir, de l'envoyer

s'asseoir dans le jardin. Germinie allait alors se mettre sur le banc

vert, son ombrelle ouverte sur sa tête, avec du soleil dans sa jupe et

sur ses pieds. Ne bougeant plus, elle s'oubliait là à respirer le jour,

la lumière, la chaleur, dans une sorte d'aspiration passionnée et de

bonheur fiévreux. Sa bouche détendue s'entr'ouvrait à l'haleine du grand

air. Ses yeux brûlaient sans remuer; et dans l'ombre éclairée qui

glissait de la soie de l'ombrelle, son visage consumé, décharné,

funèbre, regardait comme une tête de mort amoureuse.

Toute lasse qu'elle était le soir, rien ne pouvait la décider à se

coucher avant sa maîtresse. Elle voulait être là pour la déshabiller.

Assise à côté d'elle, de temps en temps elle se soulevait pour la servir

comme elle pouvait, l'aidait à ôter un jupon, puis se rasseyait,

ramassait un instant ses forces, se relevait, voulait encore servir

quelque chose. Il fallait que mademoiselle la rasseyât de force et lui

ordonnât de rester tranquille. Et tout le temps que durait cette

toilette du soir, c'était toujours dans sa bouche le même rabâchage sur

les domestiques de la maison.--Voyez-vous, mademoiselle, vous n'avez pas

idée des yeux qu'ils se font quand ils croient qu'on ne les voit pas...

la cuisinière et le domestique... Ils se tiennent encore, quand je suis

là; mais l'autre jour, je les ai surpris dans la chambre à four... Ils

s'embrassaient, figurez-vous! Heureusement que madame ici ne s'en doute

pas.--Ah! te voilà encore dans tes histoires! Mais, bon Dieu, faisait

mademoiselle, qu'ils se pigeonnent ou qu'ils ne se pigeonnent pas,

qu'est-ce que ça te fait? Ils sont bons pour toi, n'est-ce pas? Voil

tout ce qu'il faut...--Oh! très-bons, mademoiselle; de ce côté-là, je

n'ai rien à dire... La Marie s'est relevée cette nuit pour me donner

boire... et lui, quand il reste du dessert, c'est toujours pour moi...

Oh! il est très-gentil pour moi... ça n'amuse même pas trop la Marie,

qu'il s'occupe comme ça de moi... Dame! vous comprenez,

mademoiselle...--Allons, tiens! va te coucher avec toutes tes bêtises,

lui disait brusquement sa maîtresse, tristement impatientée de voir chez

une personne si malade une occupation si ardente de l'amour des autres.

Germinie Lacerteux(#17285) · 第 68 / 79 题