Au mois d'août, le médecin ne trouvait plus que cela à conseiller,
ordonner: la campagne. Malgré la peine qu'ont les vieilles gens à se
déplacer, à changer le lieu, les habitudes, les heures de leur vie, en
dépit de son humeur casanière et de l'espèce de déchirement qu'elle
ressentait à s'arracher de son intérieur, mademoiselle se décida
emmener Germinie à la campagne. Elle écrivit à une fille de la _Poule_,
qui habitait, avec une nichée d'enfants, une jolie petite propriété dans
un village de la Brie, et qui, depuis de longues années, sollicitait
d'elle une longue visite. Elle lui demanda l'hospitalité pendant un
mois, six semaines pour elle et sa bonne malade.
On partit. Germinie était heureuse. Arrivée, elle se trouva mieux. Sa
maladie, pendant quelques jours, eut l'air de se laisser distraire par
le changement. Mais l'été, cette année-là, était incertain, pluvieux,
tourmenté de soudaines variations et de souffles brusques. Germinie prit
un refroidissement; et mademoiselle entendit bientôt recommencer sur sa
tête, juste au-dessus de l'endroit où elle couchait, l'affreuse toux qui
lui avait été si insupportable et si douloureuse à Paris. C'étaient des
quintes pressées et comme étranglées qui s'arrêtaient un moment, puis
reprenaient, des quintes dont les silences laissaient à l'oreille et au
cœur une attente nerveuse, anxieuse de ce qui allait revenir et de ce
qui revenait toujours, éclatait, se brisait, s'éteignait encore, mais
vibrait, même éteint, sans jamais se taire ni vouloir finir.
Pourtant, de ces horribles nuits, Germinie se relevait avec une énergie,
une activité qui étonnait et, par moment, rassurait mademoiselle. Elle
était debout avec tout le monde. Un matin, à cinq heures, elle alla avec
le domestique dans un char-à-banc, à trois lieues de là, chercher du
poisson dans un moulin; une autre fois, elle se traîna, avec les bonnes
de la maison, au bal de la fête, et ne rentra qu'avec elles au jour.
Elle travaillait, aidait les domestiques. Sur un bout de chaise, dans un
angle de la cuisine, elle était toujours à faire quelque chose de ses
doigts. Mademoiselle fut obligée de la faire sortir, de l'envoyer
s'asseoir dans le jardin. Germinie allait alors se mettre sur le banc
vert, son ombrelle ouverte sur sa tête, avec du soleil dans sa jupe et
sur ses pieds. Ne bougeant plus, elle s'oubliait là à respirer le jour,
la lumière, la chaleur, dans une sorte d'aspiration passionnée et de
bonheur fiévreux. Sa bouche détendue s'entr'ouvrait à l'haleine du grand
air. Ses yeux brûlaient sans remuer; et dans l'ombre éclairée qui
glissait de la soie de l'ombrelle, son visage consumé, décharné,
funèbre, regardait comme une tête de mort amoureuse.
Toute lasse qu'elle était le soir, rien ne pouvait la décider à se
coucher avant sa maîtresse. Elle voulait être là pour la déshabiller.
Assise à côté d'elle, de temps en temps elle se soulevait pour la servir
comme elle pouvait, l'aidait à ôter un jupon, puis se rasseyait,
ramassait un instant ses forces, se relevait, voulait encore servir
quelque chose. Il fallait que mademoiselle la rasseyât de force et lui
ordonnât de rester tranquille. Et tout le temps que durait cette
toilette du soir, c'était toujours dans sa bouche le même rabâchage sur
les domestiques de la maison.--Voyez-vous, mademoiselle, vous n'avez pas
idée des yeux qu'ils se font quand ils croient qu'on ne les voit pas...
la cuisinière et le domestique... Ils se tiennent encore, quand je suis
là; mais l'autre jour, je les ai surpris dans la chambre à four... Ils
s'embrassaient, figurez-vous! Heureusement que madame ici ne s'en doute
pas.--Ah! te voilà encore dans tes histoires! Mais, bon Dieu, faisait
mademoiselle, qu'ils se pigeonnent ou qu'ils ne se pigeonnent pas,
qu'est-ce que ça te fait? Ils sont bons pour toi, n'est-ce pas? Voil
tout ce qu'il faut...--Oh! très-bons, mademoiselle; de ce côté-là, je
n'ai rien à dire... La Marie s'est relevée cette nuit pour me donner
boire... et lui, quand il reste du dessert, c'est toujours pour moi...
Oh! il est très-gentil pour moi... ça n'amuse même pas trop la Marie,
qu'il s'occupe comme ça de moi... Dame! vous comprenez,
mademoiselle...--Allons, tiens! va te coucher avec toutes tes bêtises,
lui disait brusquement sa maîtresse, tristement impatientée de voir chez
une personne si malade une occupation si ardente de l'amour des autres.