Médéric Gautruche était l'ouvrier noceur, gouapeur, rigoleur, l'ouvrier
faisant de sa vie un lundi. Rempli de la joie du vin, les lèvres
perpétuellement humides d'une dernière goutte, les entrailles crassées
de tartre comme une vieille futaille, il était de ceux que la Bourgogne
appelle énergiquement des _boyaux rouges_. Toujours un peu ivre, ivre de
la veille quand il ne l'était pas du jour, il voyait l'existence au
travers du coup de soleil qu'il avait dans la tête. Il souriait à son
sort, il s'y laissait aller avec l'abandon de l'ivrogne, souriant sur le
pas du marchand de vin vaguement aux choses, à la vie, au chemin qui
s'allonge dans la nuit. L'ennui, les soucis, la _dèche_ n'avaient pas
prise sur lui; et quand par hasard il lui venait une idée noire ou
sérieuse, il détournait la tête, faisait un certain psitt! qui était sa
manière de dire zut! et levant le bras droit au ciel en caricaturant le
geste d'un danseur espagnol, il envoyait par dessus l'épaule sa
mélancolie à tous les diables. Il avait la superbe philosophie d'après
boire, la sérénité gaillarde de la bouteille. Il ne connaissait ni envie
ni désir. Ses rêves lui étaient servis sur le comptoir. Pour trois sous,
il était sûr d'avoir un petit verre de bonheur, pour douze un litre
d'idéal. Content de tout, il aimait tout, trouvait à rire et à s'amuser
de tout. Rien ne lui semblait triste dans le monde--qu'un verre d'eau.
À cet épanouissement de pochard, à la gaieté de sa santé, de son
tempérament, Gautruche joignait la gaieté de son état, la bonne humeur
et l'entrain, de ce métier libre et sans fatigue, en plein air,
mi-ciel, qui se distrait en chantant et perche sur une échelle au-dessus
des passants la blague d'un ouvrier. Peintre en bâtiments, il faisait la
lettre. Il était le seul, l'unique homme à Paris qui attaquât l'enseigne
sans mesure à la ficelle, sans esquisse au blanc, le seul qui du premier
coup mît à sa place chacune des lettres dans le cadre d'une affiche, et,
sans perdre une minute à les ranger, filât la majuscule à main levée. Il
avait encore la renommée pour les lettres _monstres_, les lettres de
caprice, les lettres ombrées, repiquées en ton de bronze ou d'or, en
imitation de creux dans la pierre. Aussi faisait-il des journées de
quinze à vingt francs. Mais comme il buvait tout, il n'en était pas plus
riche, et il avait toujours des ardoises arriérées chez les marchands de
vin.
C'était un homme élevé par la rue. La rue avait été sa mère, sa nourrice
et son école. La rue lui avait donné son assurance, sa langue et son
esprit. Tout ce qu'une intelligence de peuple ramasse sur le pavé de
Paris, il l'avait ramassé. Ce qui tombe du haut d'une grande ville en
bas, les filtrations, les dégagements, les miettes d'idées et de
connaissances, ce que roule l'air subtil et le ruisseau chargé d'une
capitale, le frottement à l'imprimé, des bouts de feuilletons avalés
entre deux chopes, des morceaux de drames entendus au boulevard, avait
mis en lui cette intelligence de raccroc qui, sans éducation, s'apprend
tout. Il possédait une _platine_ inépuisable, imperturbable. Sa parole
abondait et jaillissait en mots trouvés, en images cocasses, en ces
métaphores qui sortent du génie comique des foules. Il avait le
pittoresque naturel de la farce en plein vent. Il était tout débordant
d'histoires réjouissantes et de bouffonneries, riche du plus riche
répertoire de _scies_ de la peinture en bâtiments. Membre de ces bas
caveaux qu'on appelle des _lices_, il connaissait tous les airs, toutes
les chansons, et il chantait sans se lasser. Il était drolatique enfin
des pieds à la tête. Et rien qu'à le voir, on riait de lui comme d'un
acteur qui fait rire.
Un homme de cette gaieté, de cet entrain, «allait» à Germinie.
Germinie n'était pas la bête de service qui n'a rien que son ouvrage
dans la tête. Elle n'était pas la domestique «qui reste de là» avec la
figure alarmée et le dandinement balourd de l'inintelligence devant des
paroles de maîtres qui lui passent devant le nez. Elle aussi s'était
dégrossie, s'était formée, s'était ouverte à l'éducation de Paris. Mlle
de Varandeuil, inoccupée, curieuse à la façon d'une vieille fille des
histoires du quartier, lui avait longtemps fait raconter ce qu'elle
glanait de nouvelles, ce qu'elle savait des locataires, toute la
chronique de la maison et de la rue; et cette habitude de conter, de
causer comme une sorte de demoiselle de compagnie avec sa maîtresse, de
peindre les gens, d'esquisser les silhouettes, avait développé à la
longue en elle une facilité d'expressions vives, de traits heureux et
échappés, un piquant et parfois un mordant d'observation singuliers dans
une bouche de servante. Elle était arrivée à surprendre souvent Mlle de
Varandeuil par sa vivacité de compréhension, sa promptitude à saisir des
choses à demi dites, son bonheur et sa facilité à trouver des mots de
belle parleuse. Elle savait plaisanter. Elle comprenait un jeu de mots.
Elle s'exprimait sans _cuir_, et quand il y avait une discussion
d'orthographe chez la crémière, elle décidait avec une autorité égale
celle de l'employé aux décès de la Mairie qui venait y déjeuner. Elle
avait aussi ce fond de lectures brouillées qu'ont les femmes de sa
classe quand elles lisent. Chez les deux ou trois femmes entretenues
qu'elle avait servies, elle avait passé ses nuits à dévorer des romans;
depuis elle avait continué à lire les feuilletons coupés au bas des
journaux par toutes ses connaissances; et elle en avait retenu comme une
vague idée de beaucoup de choses, et de quelques rois de France. Il lui
en était resté ce qu'il faut pour avoir envie d'en parler avec d'autres.
Par une femme de la maison qui faisait dans la rue le ménage d'un
auteur, et qui avait des billets, elle avait été souvent au spectacle;
elle en revenait en se rappelant toute la pièce, et les noms des acteurs
qu'elle avait vus sur le programme. Elle aimait à acheter des chansons,
des romances à un sou, et à les lire.
L'air, le souffle vif du quartier Breda plein de la verve de l'artiste
et de l'atelier, de l'art et du vice, avait aiguisé, dans Germinie, ces
goûts d'esprit, et lui avait créé des besoins, des exigences. Bien avant
ses désordres, elle s'était détachée des sociétés honnêtes, des
personnes «bien» de son état et de sa caste, des braves gens imbéciles
et niais. Elle s'était écartée des milieux de probité rangée et terre
terre, des causeries endormantes autour des thés que donnaient les vieux
domestiques des vieilles gens que connaissait mademoiselle. Elle avait
fui l'ennui des bonnes hébétées par la conscience de leur service et la
fascination de la caisse d'épargne. Elle en était venue à exiger des
gens pour en faire sa société une certaine intelligence répondant à la
sienne et capable de la comprendre. Et maintenant, quand elle sortait de
son abrutissement, quand, dans la distraction et le plaisir, elle se
retrouvait et renaissait, il fallait qu'elle pût s'amuser avec des égaux
à sa portée. Elle voulait, autour d'elle, des hommes qui la fissent
rire, des gaietés violentes, de l'esprit spiritueux qui la grisât avec
le vin qu'on lui versait. Et c'est ainsi qu'elle roulait vers cette
bohème canaille du peuple, bruyante, étourdissante, enivrante comme
toutes les bohèmes: c'est ainsi qu'elle tombait à un Gautruche.