Mentir! elle ne pouvait plus que cela. Elle éprouvait comme une
impossibilité de se retirer d'où elle était. Elle ne soutenait même pas
l'idée d'un effort pour en sortir, tant la tentative lui paraissait
inutile, tant elle se trouvait lâche, abîmée et vaincue, tant elle se
sentait encore toute nouée à cet homme par toutes sortes de chaînes
basses et de liens dégradants, jusque par le mépris qu'il ne lui cachait
plus!
Quelquefois, en réfléchissant sur elle-même, elle était effrayée. Des
idées, des peurs de village lui revenaient. Et ses superstitions de
jeunesse lui disaient tout bas que cet homme lui avait jeté un sort, que
peut-être il lui avait fait manger du _pain à chanter_. Et sans cela,
aurait-elle été comme elle était? Aurait-elle eu, rien qu'à le voir,
cette émotion de tout l'être, cette sensation presque animale de
l'approche d'un maître? Aurait-elle senti tout son corps, sa bouche, ses
bras, l'amour et la caresse de ses gestes aller involontairement à lui?
Lui aurait-elle appartenu ainsi tout entière? Longuement et amèrement,
elle se rappelait à elle-même tout ce qui aurait dû la guérir, la
sauver, les dédains de cet homme, ses injures, la corruption des
plaisirs qu'il avait exigés d'elle, et elle était forcée de s'avouer que
rien ne lui avait coûté à sacrifier pour cet homme et qu'elle avait
dévoré pour lui jusqu'aux derniers dégoûts. Elle cherchait à imaginer le
degré d'abaissement où son amour refuserait de descendre, elle ne le
trouvait pas. Il pouvait faire d'elle ce qu'il voulait, l'insulter, la
battre, elle resterait à lui sous le talon de ses bottes! Elle ne se
voyait pas ne lui appartenant plus. Elle ne se voyait pas sans lui. Cet
homme à aimer lui était nécessaire, elle se réchauffait à lui, elle
vivait de lui, elle le respirait. Autour d'elle, rien ne lui semblait
exister de pareil parmi les femmes de sa condition. Aucune des camarades
qu'elle approchait ne mettait dans une liaison l'âpreté, l'amertume, le
tourment, le bonheur de souffrir qu'elle trouvait dans la sienne. Aucune
n'y mettait cela qui la tuait et dont elle ne pouvait se passer.
À elle-même, elle se paraissait extraordinaire et d'une nature à part,
du tempérament des bêtes que les mauvais traitements attachent. Il y
avait des jours où elle ne se reconnaissait plus, et où elle se
demandait si elle était toujours la même femme. En repassant toutes les
bassesses auxquelles Jupillon l'avait pliée, elle ne pouvait croire que
c'était elle qui avait subi cela. Elle qui se connaissait violente,
bouillante, toute pleine de passions chaudes, de révoltes et d'orages,
elle avait passé par ces soumissions et ces docilités! Elle avait
réprimé ses colères, refoulé les idées de sang qui lui étaient montées
au cerveau tant de fois! Elle avait toujours obéi, toujours patienté,
toujours baissé la tête! Aux pieds de cet homme, elle avait fait ramper
son caractère, ses instincts, son orgueil, sa vanité, et plus que tout
cela, sa jalousie, les rages de son cœur! Pour le garder, elle en était
venue à le partager, à lui permettre des maîtresses, à le recevoir des
mains des autres, à chercher sur sa joue les endroits où ne l'avait pas
embrassé sa cousine! Et maintenant, tout au bout de tant d'immolations
dont elle l'avait lassé, elle le retenait par un plus dégoûtant
sacrifice, elle l'attirait par des cadeaux, elle lui ouvrait sa bourse
pour le faire venir à des rendez-vous, elle achetait son amabilité en
satisfaisant ses fantaisies et ses caprices, elle payait cet homme qui
se faisait marchander ses baisers et demandait des pourboires à l'amour!
Et elle vivait, allant d'un jour à l'autre avec la terreur de ce que le
misérable pourrait lui demander le lendemain.