XXXVII.

Mentir! elle ne pouvait plus que cela. Elle éprouvait comme une

impossibilité de se retirer d'où elle était. Elle ne soutenait même pas

l'idée d'un effort pour en sortir, tant la tentative lui paraissait

inutile, tant elle se trouvait lâche, abîmée et vaincue, tant elle se

sentait encore toute nouée à cet homme par toutes sortes de chaînes

basses et de liens dégradants, jusque par le mépris qu'il ne lui cachait

plus!

Quelquefois, en réfléchissant sur elle-même, elle était effrayée. Des

idées, des peurs de village lui revenaient. Et ses superstitions de

jeunesse lui disaient tout bas que cet homme lui avait jeté un sort, que

peut-être il lui avait fait manger du _pain à chanter_. Et sans cela,

aurait-elle été comme elle était? Aurait-elle eu, rien qu'à le voir,

cette émotion de tout l'être, cette sensation presque animale de

l'approche d'un maître? Aurait-elle senti tout son corps, sa bouche, ses

bras, l'amour et la caresse de ses gestes aller involontairement à lui?

Lui aurait-elle appartenu ainsi tout entière? Longuement et amèrement,

elle se rappelait à elle-même tout ce qui aurait dû la guérir, la

sauver, les dédains de cet homme, ses injures, la corruption des

plaisirs qu'il avait exigés d'elle, et elle était forcée de s'avouer que

rien ne lui avait coûté à sacrifier pour cet homme et qu'elle avait

dévoré pour lui jusqu'aux derniers dégoûts. Elle cherchait à imaginer le

degré d'abaissement où son amour refuserait de descendre, elle ne le

trouvait pas. Il pouvait faire d'elle ce qu'il voulait, l'insulter, la

battre, elle resterait à lui sous le talon de ses bottes! Elle ne se

voyait pas ne lui appartenant plus. Elle ne se voyait pas sans lui. Cet

homme à aimer lui était nécessaire, elle se réchauffait à lui, elle

vivait de lui, elle le respirait. Autour d'elle, rien ne lui semblait

exister de pareil parmi les femmes de sa condition. Aucune des camarades

qu'elle approchait ne mettait dans une liaison l'âpreté, l'amertume, le

tourment, le bonheur de souffrir qu'elle trouvait dans la sienne. Aucune

n'y mettait cela qui la tuait et dont elle ne pouvait se passer.

À elle-même, elle se paraissait extraordinaire et d'une nature à part,

du tempérament des bêtes que les mauvais traitements attachent. Il y

avait des jours où elle ne se reconnaissait plus, et où elle se

demandait si elle était toujours la même femme. En repassant toutes les

bassesses auxquelles Jupillon l'avait pliée, elle ne pouvait croire que

c'était elle qui avait subi cela. Elle qui se connaissait violente,

bouillante, toute pleine de passions chaudes, de révoltes et d'orages,

elle avait passé par ces soumissions et ces docilités! Elle avait

réprimé ses colères, refoulé les idées de sang qui lui étaient montées

au cerveau tant de fois! Elle avait toujours obéi, toujours patienté,

toujours baissé la tête! Aux pieds de cet homme, elle avait fait ramper

son caractère, ses instincts, son orgueil, sa vanité, et plus que tout

cela, sa jalousie, les rages de son cœur! Pour le garder, elle en était

venue à le partager, à lui permettre des maîtresses, à le recevoir des

mains des autres, à chercher sur sa joue les endroits où ne l'avait pas

embrassé sa cousine! Et maintenant, tout au bout de tant d'immolations

dont elle l'avait lassé, elle le retenait par un plus dégoûtant

sacrifice, elle l'attirait par des cadeaux, elle lui ouvrait sa bourse

pour le faire venir à des rendez-vous, elle achetait son amabilité en

satisfaisant ses fantaisies et ses caprices, elle payait cet homme qui

se faisait marchander ses baisers et demandait des pourboires à l'amour!

Et elle vivait, allant d'un jour à l'autre avec la terreur de ce que le

misérable pourrait lui demander le lendemain.

Germinie Lacerteux(#17285) · 第 45 / 79 题