Le miracle de cette vie de désordre et de déchirement, de cette vie
honteuse et brisée, fut qu'elle n'éclatât pas. Germinie n'en laissa rien
jaillir au dehors, elle n'en laissa rien monter à ses lèvres, elle n'en
laissa rien voir dans sa physionomie, rien paraître dans son air, et le
fond maudit de son existence resta toujours caché à sa maîtresse.
Il était bien arrivé quelquefois à Mlle de Varandeuil de sentir à côté
d'elle vaguement un secret dans sa bonne, quelque chose qu'elle lui
cachait, une obscurité dans sa vie. Elle avait eu des instants de doute,
de défiance, une inquiétude instinctive, des commencements de perception
confuse, le flair d'une trace qui va en s'enfonçant et se perd dans du
sombre. Elle avait cru par moments toucher dans cette fille à des choses
fermées et froides, à un mystère, à de l'ombre. Par moments encore, il
lui avait semblé que les yeux de sa bonne ne disaient pas ce que disait
sa bouche. Sans le vouloir, elle avait retenu une phrase que Germinie
répétait souvent: «Péché caché, péché à moitié pardonné.» Mais ce qui
occupait surtout sa pensée, c'était l'étonnement de voir que malgré
l'augmentation de ses gages, malgré les petits cadeaux journaliers
qu'elle lui faisait, Germinie n'achetait plus rien pour sa toilette,
n'avait plus de robes, n'avait plus de linge. Où son argent passait-il?
Elle lui avait presque avoué avoir retiré ses dix-huit cents francs de
la Caisse d'épargne. Mademoiselle ruminait cela, puis se disait que
c'était là tout le mystère de sa bonne, c'était de l'argent, des
embarras, sans doute des engagements pris autrefois pour sa famille, et
peut-être de nouveaux envois «à sa canaille de beau-frère.» Elle avait
si bon cœur et si peu d'ordre! Elle savait si peu ce qu'était une pièce
de cent sous! Ce n'était que cela: mademoiselle en était sûre; et comme
elle connaissait la nature entêtée de sa bonne et qu'elle n'espérait pas
la faire changer, elle ne lui parlait de rien. Quand cette explication
ne satisfaisait pas complètement mademoiselle, elle mettait ce qui était
inconnu et mystérieux pour elle dans sa bonne sur le compte d'une nature
de femme un peu cachotière, gardant du caractère et des méfiances de la
paysanne, jalouse de ses petites affaires et se plaisant à enfouir un
coin de sa vie tout au fond d'elle, comme au village on entasse des sous
dans un bas de laine. Ou bien, elle se persuadait que c'était la
maladie, son état de souffrance continuel qui lui donnait ces lubies et
cette dissimulation. Et sa pensée, dans sa recherche et sa curiosité,
s'arrêtait là, avec la paresse et aussi un peu l'égoïsme des pensées de
vieilles gens, qui, craignant instinctivement le bout des choses et le
fond des gens, ne veulent point trop s'inquiéter ni trop savoir. Qui
sait? Peut-être toute cette cachoterie n'était-elle rien qu'une misère
indigne de l'inquiéter ou de l'intéresser, une chamaillade, une
brouillerie de femmes. Elle s'endormait là-dessus, rassurée, et cessait
de chercher.
Et comment mademoiselle eût-elle pu deviner les dégradations de Germinie
et l'horreur de son secret? Dans ses chagrins les plus poignants, dans
ses ivresses les plus folles, la malheureuse gardait l'incroyable force
de tout retenir et de tout renfoncer. De sa nature passionnée, débordée,
qui se versait si naturellement dans l'expansion, jamais ne s'échappait
une phrase, un mot qui fût un éclair, une lueur. Déboires, mépris,
chagrins, sacrifices, mort de son enfant, trahison de son amant, agonie
de son amour, tout demeura en elle silencieux, étouffé, comme si elle
appuyait des deux mains sur son cœur. Les rares défaillances qui lui
prenaient et où elle semblait se débattre avec des douleurs qui
l'étranglaient, ces caresses fiévreuses, furieuses à Mlle de Varandeuil,
ces effusions subites, ressemblant à des crises voulant accoucher de
quelque chose, finissaient toujours sans paroles et se sauvaient dans
des larmes.
La maladie même avec ses affaiblissements et ses énervements ne tira
rien d'elle. Elle ne put entamer cette héroïque volonté de se taire
jusqu'au bout. Les crises de nerfs lui arrachaient des cris, et rien que
des cris. Jeune fille, elle rêvait tout haut; elle força ses rêves à ne
plus parler, elle ferma les lèvres de son sommeil. Comme à son haleine
mademoiselle aurait pu s'apercevoir qu'elle buvait, elle mangea de l'ail
et de l'échalotte, et cacha avec leur empuantissement l'odeur de ses
ivresses. Ses ivresses mêmes, ses torpeurs saoûles, elle les dressa à se
réveiller au pas de sa maîtresse et à rester éveillées devant elle.
Elle menait ainsi comme deux existences. Elle était comme deux femmes,
et à force d'énergie, d'adresse, de diplomatie féminine, avec un
sang-froid toujours présent dans le trouble même de la boisson, elle
parvint à séparer ces deux existences, à les vivre toutes les deux sans
les mêler, à ne pas laisser se confondre les deux femmes qui étaient en
elle, à rester auprès de Mlle de Varandeuil la fille honnête et rangée
qu'elle avait été, à sortir de l'orgie sans en emporter le goût,
montrer quand elle venait de quitter son amant une sorte de pudeur de
vieille fille dégoûtée du scandale des autres bonnes. Elle n'avait ni un
propos, ni un genre de tenue qui éveillât le soupçon de sa vie
clandestine; rien en elle ne sentait ses nuits. En mettant le pied sur
le paillasson de l'appartement de Mlle de Varandeuil, en l'approchant,
en se trouvant en face d'elle, elle prenait la parole, l'attitude, même
de certains plis de robe qui écartent d'une femme jusqu'à la pensée des
approches de l'homme. Elle parlait librement de toutes choses, comme
n'ayant à rougir de rien. Elle était amère aux fautes et aux hontes
d'autrui, ainsi qu'une personne sans reproche. Elle plaisantait de
l'amour avec sa maîtresse, gaiement, sans embarras, d'une façon
détachée: on aurait cru l'entendre causer d'une vieille connaissance
qu'elle aurait perdue de vue. Et il y avait autour de ses trente-cinq
ans, pour tous ceux qui ne la voyaient que comme Mlle de Varandeuil et
chez elle, une certaine atmosphère de chasteté particulière, le parfum
d'honnêteté sévère et insoupçonnable, spécial aux vieilles bonnes et aux
femmes laides.
Cependant tout ce mensonge d'apparences n'était pas de l'hypocrisie chez
Germinie. Il ne venait pas d'une duplicité perverse, d'un calcul
corrompu: c'était son affection pour mademoiselle qui la faisait être ce
qu'elle était chez elle. Elle voulait à tout prix lui éviter le chagrin
de la voir et de pénétrer au fond d'elle. Elle la trompait uniquement
pour garder sa tendresse, avec une sorte de respect; et dans l'horrible
comédie qu'elle jouait, un sentiment pieux, presque religieux, se
glissait, pareil au sentiment d'une fille mentant aux yeux de sa mère
pour ne pas lui désoler le cœur.