Jupillon promit à Germinie de ne plus retourner au bal. Mais le jeune
homme avait un commencement de réputation à la Brididi, dans ces
bastringues de barrière, à la _Boule-Noire_, à la _Reine Blanche_,
l'_Ermitage_. Il était devenu le danseur qui fait lever les
consommateurs des tables, le danseur qui suspend toute une salle à la
semelle de sa botte jetée à deux pouces au-dessus de sa tête, le danseur
qu'invitent et que rafraîchissent quelquefois, pour danser avec elles,
les danseuses de l'endroit. Le bal pour lui n'était plus seulement le
bal, c'était un théâtre, un public, une popularité, des
applaudissements, le murmure flatteur de son nom dans des groupes,
l'ovation d'une gloire de cancan dans le feu des quinquets.
Le dimanche, il n'alla pas à la _Boule-Noire_; mais le jeudi qui suivit
ce dimanche, il y retourna; et Germinie, voyant bien qu'elle ne pouvait
l'empêcher d'y aller, se décida à l'y suivre et à y rester tout le temps
qu'il y restait. Assise à une table, au fond, dans le coin le moins
éclairé de la salle, elle le suivait et le guettait des yeux pendant
toute la contre-danse; et le quadrille fini, s'il tardait, elle allait
le reprendre, le retirer presque de force des mains et des caresses des
femmes s'obstinant à le tirailler, à le retenir par un jeu de
méchanceté.
Comme bientôt on la connut, l'injure autour d'elle ne fut plus vague,
sourde, lointaine, comme au premier bal. Les paroles l'attaquèrent en
face, les rires lui parlèrent tout haut. Elle fut obligée de passer ses
trois heures dans des risées qui la désignaient, la montraient du doigt,
la nommaient, lui clouaient son âge sur la figure. Elle était à tout
moment obligée d'essuyer ce mot: la vieille! que les jeunes drôlesses
lui crachaient en passant, par-dessus l'épaule. Encore celles-là la
regardaient-elles; mais souvent des danseuses invitées à boire par
Jupillon, amenées par lui à la table où était Germinie, buvant le
saladier de vin chaud qu'elle payait, restaient accoudées, la joue sur
la main, paraissant ne pas voir qu'il y avait une femme là, avançant sur
sa place comme sur une place vide, et ne lui répondant pas quand elle
leur parlait. Germinie eût tué ces femmes que Jupillon lui faisait
régaler et qui la méprisaient tant qu'elles ne s'apercevaient pas
seulement de sa présence.
Il arriva qu'à bout de souffrances, révoltée de tout ce qu'elle buvait
là d'humiliations, elle eut l'idée de danser, elle aussi. Elle ne voyait
que ce moyen de ne pas laisser son amant à d'autres, de le tenir toute
la soirée, peut-être de l'attacher à son succès si elle avait la chance
de réussir. Tout un mois elle travailla, en cachette, pour arriver
danser. Elle répéta les figures, les pas. Elle força son corps, elle sua
à chercher ces coups de reins, ces tours de jupe qu'elle voyait
applaudir. Au bout de cela, elle se risqua: mais tout la démonta et
ajouta à sa gaucherie, le milieu hostile dans lequel elle se sentait,
les sourires d'étonnement et de pitié qui avaient couru sur les lèvres
lorsqu'elle avait pris place dans l'enceinte de la danse. Elle fut si
ridicule et si moquée qu'elle n'eut pas le courage de recommencer. Elle
se renfonça sombrement dans son coin obscur, n'en sortant que pour aller
chercher et ramener Jupillon avec la muette violence d'une femme qui
arrache son homme au cabaret et le remporte par le bras.
Le bruit se répandit bientôt dans la rue que Germinie allait à ces bals,
qu'elle n'en manquait pas un. La fruitière, chez laquelle Adèle avait
déjà bavardé, envoya son fils «pour voir;» il revint en disant que
c'était vrai, et raconta toutes les misères qu'on faisait à Germinie et
qui ne l'empêchaient pas de revenir. Alors il n'y eut plus de doute dans
le quartier sur les relations de la domestique de mademoiselle avec
Jupillon, relations que quelques âmes charitables contestaient encore.
Le scandale éclata, et, en une semaine, la pauvre fille, traînée dans
toutes les médisances du quartier, baptisée et saluée des plus sales
noms de la langue des rues, tomba d'un coup, de l'estime la plus
hautement témoignée, au mépris le plus brutalement affiché.
Jusque-là son orgueil--et il était grand--avait joui de ce respect, de
cette considération qui entoure, dans les quartiers de lorettes, la
domestique qui sert honnêtement une personne honnête. On l'avait
habituée à des égards, à des déférences, à des attentions. Elle était
part de ses camarades. Sa probité insoupçonnable, sa conduite dont il
n'y avait rien à dire, sa position de confiance chez mademoiselle, ce
qui rejaillissait sur elle de l'honorabilité de sa maîtresse, faisaient
que les marchands la traitaient sur un autre pied que les autres bonnes.
Ou lui parlait la casquette à la main; on lui disait toujours:
_mademoiselle Germinie_. On se dépêchait de la servir; on lui avançait
l'unique chaise de la boutique pour la faire attendre. Lors même qu'elle
marchandait, on restait poli avec elle, et on ne l'appelait pas râleuse.
Les plaisanteries un peu trop vives s'arrêtaient devant elle. Elle était
invitée aux grands repas, aux fêtes de famille, consultée sur les
affaires.
Tout changea dès que furent connues ses relations avec Jupillon, ses
assiduités à la _Boule-Noire_. Le quartier se vengea de l'avoir
respectée. Les bonnes éhontées de la maison s'approchèrent d'elle comme
d'une semblable. Une, dont l'amant était à Mazas, lui dit: «Ma chère.»
Les hommes l'abordèrent avec familiarité, la tutoyèrent du regard, du
ton, du geste, de la main. Les enfants mêmes, sur le trottoir, autrefois
dressés à lui faire «un beau serviteur,» se sauvèrent d'elle comme d'une
personne dont on leur avait dit d'avoir peur. Elle se sentait traitée
sous la main, servie à la diable. Elle ne pouvait faire un pas sans
marcher dans le mépris, et recevoir sa honte sur la joue.
Ce fut pour elle une horrible déchéance d'elle-même. Elle souffrit comme
si on lui arrachait, lambeau à lambeau, son honneur dans le ruisseau.
Mais à mesure qu'elle souffrait, elle se serrait contre son amour et se
cramponnait à lui. Elle ne lui en voulait pas, elle ne lui reprochait
rien. Elle s'y attachait par toutes les larmes qu'il faisait pleurer
son orgueil. Et toute repliée, resserrée sur sa faute, on la voyait dans
cette rue où elle passait tout à l'heure fière, et le front haut, aller
furtive et fuyante, l'échine basse, le regard oblique, inquiète d'être
reconnue, pressant le pas devant les boutiques qui lui balayaient leurs
médisances sur les talons.