Quand le printemps fut venu:--Si nous allions à l'entrée des champs?
disait presque tous les soirs Germinie à Jupillon.
Jupillon mettait sa chemise de flanelle à carreaux rouges et noirs, sa
casquette en velours noir; et ils partaient pour ce que les gens du
quartier appellent «l'entrée des champs.»
Ils montaient la chaussée Clignancourt, et avec le flot des Parisiens de
faubourg se pressant à aller boire un peu d'air, ils marchaient vers ce
grand morceau de ciel se levant tout droit des pavés, au haut de la
montée, entre les deux lignes des maisons, et tout vide quand un omnibus
n'en débouchait pas. La chaleur tombait, les maisons n'avaient plus de
soleil qu'à leur faîte et à leurs cheminées. Comme d'une grande porte
ouverte sur la campagne, il venait du bout de la rue, du ciel, un
souffle d'espace et de liberté.
Au Château-Rouge, ils trouvaient le premier arbre, les premières
feuilles. Puis, à la rue du Château, l'horizon s'ouvrait devant eux dans
une douceur éblouissante. La campagne, au loin, s'étendait, étincelante
et vague, perdue dans le poudroiement d'or de sept heures. Tout flottait
dans cette poussière de jour que le jour laisse derrière lui sur la
verdure qu'il efface et les maisons qu'il fait roses.
Ils descendaient, suivaient le trottoir charbonné de jeux de _marelle_,
de longs murs par-dessus lesquels passait une branche, des lignes de
maisons brisées, espacées de jardins. À leur gauche, se levaient des
têtes d'arbres toutes pleines de lumière, des bouquets de feuilles
transpercés du soleil couchant qui mettait des raies de feu sur les
barreaux des grilles de fer. Après les jardins, ils passaient les
palissades, les enclos à vendre, les constructions jetées en avant dans
les rues projetées et tendant au vide leurs pierres d'attente, les
murailles pleines à leur pied de tas de culs de bouteille, de grandes et
plates maisons de plâtre, aux fenêtres encombrées de cages et de linges,
avec l'Y d'un plomb à chaque étage, des entrées de terrains aux
apparences de basse-cour avec des tertres broutés par des chèvres.
Çà et là, ils s'arrêtaient, sentaient les fleurs, l'odeur d'un maigre
lilas poussant dans une étroite cour. Germinie cueillait une feuille en
passant et la mordillait.
Des vols d'hirondelles, joyeux, circulaires et fous, tournaient et se
nouaient sur sa tête. Les oiseaux s'appelaient. Le ciel répondait aux
cages. Elle entendait tout chanter autour d'elle, et elle regardait d'un
œil heureux les femmes en camisole aux fenêtres, les hommes en manches
de chemise dans les jardinets, les mères, sur le pas des portes, avec de
la marmaille entre les jambes.
La descente finissait, le pavé cessait. À la rue succédait une large
route, blanche, crayeuse, poudreuse, faite de débris, de platras,
d'émiettements de chaux et de briques, effondrée, sillonnée par les
ornières, luisantes au bord, que font le fer de grosses roues et
l'écrasement des charrois de pierres de taille. Alors commençait ce qui
vient où Paris finit, ce qui pousse où l'herbe ne pousse pas, un de ces
paysages d'aridité que les grandes villes créent autour d'elles, cette
première zone de banlieue _intra muros_ où la nature est tarie, la terre
usée, la campagne semée d'écailles d'huîtres. Ce n'était plus que des
terrains à demi clos, montrant des charrettes et des camions les
brancards en l'air sur le ciel, des chantiers à scier des pierres, des
usines en planches, des maisons d'ouvriers en construction, trouées et
tout à jour, portant le drapeau des maçons, des landes de sable gris et
blanc, des jardins de maraîchers tirés au cordeau tout en bas des
fondrières vers lesquelles descend, en coulées de pierrailles, le
remblayage de la route.
Bientôt se dressait, le dernier réverbère pendu à un poteau vert. Du
monde allait et venait toujours. La route vivait et amusait l'œil.
Germinie croisait des femmes portant la canne de leur mari, des lorettes
en soie au bras de leurs frères en blouse, des vieilles en madras se
promenant, avec le repos du travail, les bras croisés. Des ouvriers
tiraient leurs enfants dans de petites voitures, des gamins revenaient,
avec leurs lignes, de pêcher à Saint-Ouen, des gens traînaient au bout
d'un bâton des branches d'acacia en fleur.
Quelquefois une femme enceinte passait tendant les bras devant elle à un
tout petit enfant, et mettait sur un mur l'ombre de sa grossesse.
Tous allaient tranquillement, bienheureusement, d'un pas qui voulait
s'attarder, avec le dandinement allègre et la paresse heureuse de la
promenade. Personne ne se pressait, et sur la ligne toute plate de
l'horizon, traversée de temps en temps par la fumée blanche d'un train
de chemin de fer, les groupes de promeneurs faisaient des taches noires,
presque immobiles, au loin.
Ils arrivaient derrière Montmartre à ces espèces de grands fossés, à ces
carrés en contre-bas où se croisent de petits sentiers foulés et gris.
Un peu d'herbe était là frisée, jaunie et veloutée par le soleil qu'on
apercevait se couchant tout en feu dans les entre-deux des maisons. Et
Germinie aimait à y retrouver les cardeuses de matelas au travail, les
chevaux d'équarrissage pâturant la terre pelée, les pantalons garance
des soldats jouant aux boules, les enfants enlevant un cerf-volant noir
dans le ciel clair. Au bout de cela, l'on tournait, pour aller traverser
le pont du chemin de fer, par ce mauvais campement de chiffonniers, le
quartier des limousins du bas de Clignancourt. Ils passaient vite contre
ces maisons bâties de démolitions volées, et suant les horreurs qu'elles
cachent; ces huttes, tenant de la cabane et du terrier, effrayaient
vaguement Germinie: elle y sentait tapis tous les crimes de la Nuit.
Mais aux fortifications, son plaisir revenait. Elle courait s'asseoir
avec Jupillon sur le talus. À côté d'elle, étaient des familles en tas,
des ouvriers couchés à plat sur le ventre, de petits rentiers regardant
les horizons avec une lunette d'approche, des philosophes de misère,
arc-boutés des deux mains sur leurs genoux, l'habit gras de vieillesse,
le chapeau noir aussi roux que leur barbe rousse. L'air était plein de
bruits d'orgue. Au-dessous d'elle, dans le fossé, des sociétés jouaient
aux quatre coins. Devant les yeux, elle avait une foule bariolée, des
blouses blanches, des tabliers bleus d'enfants qui couraient, un jeu de
bague qui tournait, des cafés, des débits de vin, des fritureries, des
jeux de macarons, des tirs à demi cachés dans un bouquet de verdure d'où
s'élevaient des mâts aux flammes tricolores; puis au-delà, dans une
vapeur, dans une brume bleuâtre, une ligne de têtes d'arbres dessinait
une route. Sur la droite, elle apercevait Saint-Denis et le grand
vaisseau de sa basilique; sur la gauche, au-dessus d'une file de maisons
qui s'effaçaient, le disque du soleil se couchant sur Saint-Ouen était
d'un feu couleur cerise et laissait tomber dans le bas du ciel gris
comme des colonnes rouges qui le portaient en tremblant. Souvent le
ballon d'un enfant qui jouait passait une seconde sur cet éblouissement.
Ils descendaient, passaient la porte, longeaient les débits de saucisson
de Lorraine, les marchands de gaufres, les cabarets en planches, les
tonnelles sans verdure et au bois encore blanc où un pêle-mêle d'hommes,
de femmes, d'enfants, mangeaient des pommes de terre frites, des moules
et des crevettes, et ils arrivaient au premier champ, à la première
herbe vivante: sur le bord de l'herbe, il y avait une voiture à bras
chargée de pain d'épice et de pastilles de menthe, et une marchande de
coco vendait à boire sur une table dans le sillon... Étrange campagne où
tout se mêlait, la fumée de la friture à la vapeur du soir, le bruit des
palets d'un jeu de tonneau au silence versé du ciel, l'odeur de la
poudrette à la senteur des blés verts, la barrière à l'idylle, et la
Foire à la Nature! Germinie en jouissait pourtant; et poussant Jupillon
plus loin, marchant juste au bord du chemin, elle se mettait à passer,
en marchant, ses jambes dans les blés pour sentir sur ses bas leur
fraîcheur et leur chatouillement.
Quand ils revenaient, elle voulait remonter sur le talus. Il n'y avait
plus de soleil. Le ciel était gris en bas, rose au milieu, bleuâtre en
haut. Les horizons s'assombrissaient; les verdures se fonçaient,
s'assourdissaient, les toits de zinc des cabarets prenaient des lumières
de lune, des feux commençaient à piquer l'ombre, la foule devenait
grisâtre, les blancs de linge devenaient bleus. Tout peu à peu
s'effaçait, s'estompait, se perdait dans un reste mourant de jour sans
couleur, et de l'ombre qui s'épaississait commençait à monter, avec le
tapage des crécelles, le bruit d'un peuple qui s'anime à la nuit, et du
vin qui commence à chanter. Sur le talus, le haut des grandes herbes se
balançait sous la brise qui les inclinait. Germinie se décidait
partir. Elle revenait, toute remplie de la nuit tombante, s'abandonnant
à l'incertaine vision des choses entrevues, passant les maisons sans
lumière, revoyant tout sur son chemin comme pâli, lassée par la route
dure à ses pieds, et contente d'être lasse, lente, fatiguée, défaillante
à demi, et se trouvant bien.
Aux premiers réverbères allumés de la rue du Château, elle tombait d'un
rêve sur le pavé.