XI.

Au bout de quelques mois, la vie, toute la vie de Germinie appartint

la crémière. Le service de mademoiselle n'était guère assujettissant et

lui prenait bien peu de temps. Un merlan, une côtelette, c'était toute

la cuisine à faire. Le soir, mademoiselle aurait pu la garder auprès

d'elle pour lui tenir compagnie: elle aimait mieux l'envoyer promener,

la pousser dehors, lui faire prendre un peu d'air, de distraction. Elle

ne lui demandait que d'être rentrée à dix heures pour l'aider à se

mettre au lit; et encore quand Germinie se trouvait en retard,

mademoiselle se déshabillait et se couchait fort bien toute seule.

Toutes ces heures que lui laissait sa maîtresse, Germinie vint les vivre

et les passer dans la boutique. Elle descendait maintenant à la

crémerie, dès le matin, à l'ouverture des volets que la plupart du temps

elle rentrait, prenait son café au lait, restait jusqu'à neuf heures,

remontait pour le chocolat de mademoiselle, et du déjeuner au dîner elle

trouvait moyen de revenir deux ou trois fois, s'attardant et bavardant

dans l'arrière-boutique pour la moindre commission.--Quelle pie borgne

tu fais! lui disait mademoiselle avec une voix qui grognait et un regard

qui souriait.

À cinq heures et demie, le petit dîner desservi, elle descendait quatre

à quatre les escaliers, s'installait chez la mère Jupillon, y attendait

dix heures, regrimpait les cinq étages, et en cinq minutes déshabillait

sa maîtresse qui se laissait faire, tout en étant un peu étonnée de la

voir si pressée d'aller se coucher: elle se rappelait le temps où

Germinie avait la manie de porter son sommeil de fauteuil en fauteuil,

et de ne jamais vouloir monter à sa chambre. La bougie soufflée fumait

encore sur la table de nuit de mademoiselle que Germinie était déjà chez

la crémière, cette fois pour jusqu'à minuit, une heure: elle ne partait

souvent que quand un sergent de ville, voyant de la lumière, cognait aux

volets et faisait fermer.

Pour être toujours là et avoir le droit de toujours y être, pour

s'incruster dans cette boutique, ne jamais quitter des yeux l'homme de

son amour, le couver, le garder, se frotter perpétuellement à lui, elle

s'était faite la domestique de la maison. Elle balayait la boutique,

elle préparait la cuisine de la mère et la pâtée des chiens. Elle

servait le fils; elle faisait son lit, elle brossait ses habits, elle

cirait ses chaussures, heureuse et fière de toucher à ce qu'il touchait,

émue de mettre la main où il mettait son corps, prête à baiser sur le

cuir de ses bottes la boue qui venait de lui!

Elle faisait l'ouvrage, elle tenait la boutique, elle servait les

pratiques: Mme Jupillon se reposait de tout sur elle; et tandis que la

bonne fille travaillait et suait, la grosse femme, se donnant sur sa

porte de majestueux loisirs de rentière, échouée sur une chaise en

travers du trottoir, humant la fraîcheur de la rue, tâtait et retâtait

sous son tablier, dans sa poche de marchande, ce délicieux argent de

gain, l'argent de la vente qui sonne si doux à l'oreille du petit

commerce de Paris que le boutiquier retiré reste tout mélancolique aux

premiers jours de n'en avoir plus sous les doigts le tintement et le

frétillement.

Germinie Lacerteux(#17285) · 第 18 / 79 题