Dans le temps où le fils Jupillon sortit de pension, la bonne d'une
femme entretenue qui demeurait au-dessous de mademoiselle venait
quelquefois passer la soirée chez Mme Jupillon avec Germinie. Originaire
de ce grand-duché de Luxembourg qui fournit Paris de cochers de coupé et
de bonnes de lorettes, cette fille était ce que l'on appelle
populacièrement «une grande bringue;» elle avait un air de cavale, des
sourcils de porteur d'eau, des yeux fous. Elle se mit bientôt à venir
tous les soirs. Elle payait des gâteaux et des petits verres à tout le
monde, s'amusait à faire gaminer le petit Jupillon, jouait avec lui
des jeux de main, s'asseyait sur lui, lui jetait au nez qu'il était
beau, le traitait en enfant, et le plaisantait, en polissonnant, de
n'être pas encore un homme. Le jeune garçon, heureux et tout fier de ces
attentions de la première femme qui s'occupait de lui, laissait voir au
bout de peu de temps ses préférences pour Adèle: ainsi s'appelait la
nouvelle venue.
Germinie était passionnément jalouse. La jalousie était le fond de sa
nature; c'était la lie et l'amertume de ses tendresses. Ceux qu'elle
aimait, elle voulait les avoir tout à elle, les posséder absolument.
Elle exigeait qu'ils n'aimassent qu'elle. Elle ne pouvait admettre
qu'ils pussent distraire et donner à d'autres la moindre parcelle de
leur affection: cette affection, depuis qu'elle l'avait méritée, n'était
plus à eux; ils n'étaient plus maîtres d'en disposer. Elle détestait les
gens que sa maîtresse avait l'air de recevoir mieux que les autres, et
d'accueillir intimement. Par sa mine de mauvaise humeur et son air
rechigné, elle avait éloigné, à peu près chassé de la maison, deux ou
trois vieilles amies de mademoiselle dont les visites la faisaient
souffrir comme si ces vieilles femmes venaient dérober quelque chose
dans l'appartement, lui prendre un peu de sa maîtresse. Des gens qu'elle
avait aimés lui étaient devenus odieux: elle n'avait pas trouvé qu'ils
l'aimassent assez; elle les haïssait pour tout l'amour qu'elle avait
voulu d'eux. En tout, son cœur était exigeant et despote. Donnant tout,
il demandait tout. Dans ses affections, au moindre indice de
refroidissement, au moindre signe de partage, elle éclatait et se
dévorait, passait des nuits à pleurer, prenait le monde en exécration.
Voyant cette femme s'installer dans la boutique, se familiariser avec le
jeune homme, toutes les jalousies de Germinie s'inquiétèrent et se
tournèrent en rage. Sa haine se souleva et se révolta, avec son dégoût,
contre cette créature affichée, éhontée, que l'on voyait le dimanche
attablée sur les boulevards extérieurs avec des militaires, et qui avait
le lundi des bleus au visage. Elle employa tout pour la faire éloigner
par Mme Jupillon; mais c'était une des meilleures pratiques de la
crémerie, et la crémière se refusa tout doucement à l'écarter. Germinie
se retourna vers le fils, lui dit que c'était une malheureuse. Mais cela
ne fit qu'attacher le jeune homme à cette vilaine femme dont la mauvaise
réputation le flattait. D'ailleurs, il avait les cruelles taquineries de
la jeunesse, et il redoublait d'amabilité auprès d'elle, rien que pour
voir «le nez» que faisait Germinie, et jouir de la désoler. Bientôt
Germinie s'aperçut que cette femme avait des intentions plus sérieuses
qu'elle ne se l'était d'abord imaginé: elle comprit ce qu'elle voulait
de cet enfant, car c'était toujours un enfant pour elle que ce grand
jeune homme de dix-sept ans. Dès lors, elle s'attacha à leurs pas; elle
ne les quitta plus, elle ne les laissa pas un moment seuls, elle se mit
de leurs parties, au théâtre, à la campagne, entra dans toutes leurs
promenades, fut toujours là, présente et gênante, essayant de retenir la
bonne et de lui rendre la pudeur avec un mot à voix basse:--Un enfant!
tu n'as pas honte? lui disait-elle. L'autre, comme à une bonne farce,
partait d'un gros rire. Dans ces sorties du spectacle, animées,
échauffées par la fièvre de la représentation et l'excitation du
théâtre, dans ces retours de la campagne, chargés du soleil de tout le
jour, grisés de ciel et de grand air, fouettés du vin du dîner, au
milieu des jeux et des libertés auxquels s'enhardissent à la nuit les
ivresses de plaisir, les joies de ripaille et les sens en goguette de la
femme du peuple, Germinie essayait d'être toujours entre la bonne et
Jupillon. Elle tâchait à chaque minute de rompre ces amours bras dessus,
bras dessous, de les délier, de les désaccoupler. Sans se lasser, elle
les séparait, les retirait continuellement l'un de l'autre. Elle mettait
son corps entre ces corps qui se cherchaient. Elle se glissait entre ces
gestes qui voulaient se toucher; elle se glissait entre ces lèvres
tendues et ces bouches qui s'offraient. Mais de tout ce qu'elle
empêchait, elle avait l'effleurement et l'atteinte. Elle sentait le
frôlement de ces mains qu'elle séparait, de ces caresses qu'elle
arrêtait au passage et qui se trompaient en s'égarant sur elle. Des
baisers qu'elle dénouait, il lui passait contre la joue le souffle et
l'haleine. Sans le vouloir, et troublée d'une certaine horreur, elle se
mêlait aux étreintes, elle prenait une part des désirs dans ce
frottement et cette lutte qui diminuaient chaque jour autour de sa
personne le respect et la retenue du jeune homme.
Il arriva qu'un jour elle fut moins forte contre elle-même qu'elle
n'avait été jusque-là. Cette fois, elle ne se déroba pas si brusquement
aux avances. Jupillon sentit qu'elle s'y arrêtait. Germinie le sentit
mieux que lui; mais elle était à bout d'efforts et de tourments, épuisée
de souffrir. Cet amour d'une autre, qu'elle avait détourné de Jupillon,
elle se l'était lentement entré tout entier dans le cœur. Maintenant, il
y était enfoncé, et toute saignante de jalousie, elle se trouvait
affaiblie, sans résistance, défaillante comme une personne blessée
mort devant le bonheur qui lui venait.
Pourtant elle repoussa les tentatives, les hardiesses du jeune homme,
sans rien dire, sans parler. Elle ne songeait pas à lui appartenir
autrement ni à se livrer davantage. Elle vivait de la pensée d'aimer,
croyant qu'elle en vivrait toujours. Et dans le ravissement qui lui
soulevait l'âme, elle écartait sa chute et repoussait ses sens. Elle
demeurait frémissante et pure, perdue et suspendue dans des abîmes de
tendresse, ne goûtant et ne voulant de l'amant que la caresse, comme si
son cœur n'était fait que pour la douceur d'embrasser.