Mme Jupillon, qui disait avoir été mariée et signait _Veuve Jupillon_,
avait un fils. C'était encore un enfant. Elle l'avait mis
Saint-Nicolas, dans cette grande maison d'éducation religieuse où, pour
trente francs par mois, une instruction rudimentaire et un métier sont
donnés aux enfants du peuple, à beaucoup d'enfants naturels. Germinie
prit l'habitude d'accompagner le jeudi madame Jupillon lorsqu'elle
allait voir _Bibi_. Cette visite devint pour elle une distraction et une
attente. Elle faisait dépêcher la mère, arrivait en avance à l'omnibus,
et elle était toute contente d'y monter avec un gros panier de
provisions sur lequel elle croisait ses bras pendant la route.
Là-dessus, il arriva à la mère Jupillon un mal à la jambe, un anthrax
qui l'empêcha de marcher pendant près de dix-huit mois. Germinie alla
seule à Saint-Nicolas, et comme elle était prompte et facile à se donner
aux autres, elle s'occupa de cet enfant comme s'il lui tenait par
quelque chose. Elle ne manquait pas un jeudi, et arrivait toujours les
mains pleines de la desserte de la semaine, de gâteaux, de fruits, de
sucreries qu'elle achetait. Elle embrassait le gamin, s'inquiétait de sa
santé, tâtait s'il avait son gilet de tricot sous sa blouse, le trouvait
trop rouge d'avoir couru, lui essuyait la figure avec son mouchoir, et
lui faisait montrer le dessous de ses souliers pour voir s'ils n'étaient
pas troués. Elle lui demandait si on était content de lui, s'il faisait
bien ses devoirs, s'il avait eu beaucoup de bons points. Elle lui
parlait de sa mère, et lui recommandait de bien aimer le bon Dieu; et
jusqu'à ce que la cloche de deux heures sonnât, elle se promenait avec
lui dans la cour: l'enfant lui donnait le bras, tout fier d'être avec
une femme mieux habillée que la plupart de celles qui venaient, avec une
femme en soie. Il avait envie d'apprendre le flageolet: cela ne coûtait
que cinq francs par mois. Mais sa mère ne voulait pas les donner.
Germinie, en cachette, lui apporta chaque mois les cent sous. C'était
une humiliation pour lui, quand il sortait en promenade, et les deux ou
trois fois par an qu'il venait chez sa mère, de porter la petite blouse
d'uniforme. À sa fête, une année, Germinie déplia devant lui un gros
paquet: elle lui avait fait faire une tunique; à peine si, dans toute la
pension, vingt de ses camarades étaient de famille assez aisée pour en
porter.
Elle le gâta ainsi quelques années, ne le laissant souffrir du désir de
rien, flattant, dans l'enfant pauvre, les caprices et les orgueils de
l'enfant riche, lui adoucissant les privations et les duretés de cette
école professionnelle qui forme à la vie ouvrière, porte la blouse,
mange à l'assiette de faïence brune, et trempe à son mâle apprentissage
le peuple pour le travail. Cependant le garçon grandissait. Germinie ne
s'en apercevait pas: elle le voyait toujours enfant. Par habitude, elle
se baissait toujours pour l'embrasser. Un jour elle fut appelée devant
l'abbé qui dirigeait la pension. L'abbé lui parla de renvoyer le jeune
Jupillon. Il s'agissait de mauvais livres surpris entre ses mains.
Germinie, tremblante à l'idée des coups qui attendaient l'enfant chez sa
mère, pria, supplia, implora: elle finit par obtenir de l'abbé la grâce
du coupable. En redescendant, elle voulut gronder Jupillon; mais au
premier mot de sa morale, Bibi lui jeta tout à coup en plein visage un
regard et un sourire où il n'y avait plus rien de l'enfant qu'il était
hier. Elle baissa les yeux, et ce fut elle qui rougit. Quinze jours se
passèrent sans qu'elle revînt à Saint-Nicolas.