LES CRIQUETS EN ALGÉRIE

L'Algérie et la Tunisie sont à nouveau éprouvées par les criquets. Par

un de ces caprices auxquels la nature semble se complaire, ce n'est pas

l'ennemi prévu attendu avec un grand déploiement des mesures défensives

qui est venu fondre sur les vertes plantations algériennes; cette fois,

l'ennemi, insoupçonné, inattendu, est venu du dehors, représentant

l'invasion étrangère dans toute sa brutalité.

Avoir lutté pendant des années, organisé le massacre, mobilisé toute une

population, exterminé les criquets jusque dans l'oeuf, et après tant

d'efforts, tant de labeurs, toucher presqu'au bout, entrevoir le jour

prochain où notre colonie serait enfin débarrassée de la race indigène

de sauterelles qui le dévaste, et voir tout d'un coup se ruer sur

l'Algérie comme sur un pays conquis des hordes faméliques d'insectes

venus du désert, n'est-ce pas jeu cruel, épreuve accablante, démontrant

l'inanité des combinaisons humaines et légitimant en quelque sorte la

résignation fataliste avec laquelle les Arabes, eux, acceptent le fléau

ailé?

On l'avait oublié l'insecte nomade, le criquet pèlerin, fils du désert.

Bien dur a été le réveil. Si les incursions de la sauterelle voyageuse

sont moins fréquentes que celles des autres espèces, s'espaçant de

plusieurs années, elles n'en sont que plus redoutables. L'acridien

migrateur, en même temps qu'il est le plus grand parmi ses

congénères--il atteint jusqu'à 6,5 cent.--est aussi le plus vorace, le

plus malfaisant. Déjà la clameur qui nous arrive de l'autre côté de la

Méditerranée accuse de nombreux et irréparables dégâts. Mais ce n'est

rien encore. Dans quelques jours, la ponte faite, éclora une nouvelle

génération de jeunes insectes aptères, mangeurs infatigables qui, si

l'on n'y met ordre, dévoreront jusqu'au chaume des épis qu'auront laissé

leurs parents moins voraces.

Les lecteurs de l'_Illustration_ sont du reste initiés aux faits et

méfaits du criquet pèlerin; nous lui avons consacré un article le 19 mai

1888.

Le dessin que nous donnons complète cette description: le festin est

terminé, les noces sont consommées; les sauterelles repues se sont

abattues sur un sol meuble et perméable; elles procèdent à la ponte;

l'une d'elles plonge son abdomen dans un trou cylindrique, cavité

naturelle ou creusée artificiellement par l'insecte au moyen d'un

appareil fouisseur qui termine son arrière-train. Chacune de ces loges,

larges d'un centimètre environ, et dont notre dessin donne la coupe en

plusieurs endroits, reçoit une certaine quantité d'oeufs (de 80 à 90)

disposées en trois rangées; les oeufs oblongs, de couleur jaunâtre,

mesurent un centimètre chacun: une mucosité sécrétée par l'insecte les

réunit et un bouchon de mucus servira de couvercle à ces nids.

Dans quinze, vingt, vingt-cinq jours, suivant les conditions

climatériques, la nature du sol, le degré d'humidité, écloront les

jeunes criquets, à moins que l'on n'écrase dans l'oeuf la malfaisante

engeance.

L'invasion actuelle révèle une situation précise, un danger sans cesse

menaçant et montre l'insuffisance des mesures prises jusqu'à ce jour. A

quoi sert de détruire les sauterelles indigènes si elles doivent être

remplacées par le flot sans cesse renouvelé de nouveaux envahisseurs. Il

serait temps d'entreprendre contre le criquet pèlerin la même campagne

d'extermination qui a si bien réussi pour le criquet indigène: relevé

topographique des lieux de ponte et destruction des oeufs. Mais le

moyen? Sait-on seulement d'où vient cette multitude d'insectes qui,

obéissant à l'on ne sait quel merveilleux instinct, prennent subitement

et comme à signal donné leur vol vers les campagnes fertiles de

l'Algérie? Du désert, du centre de l'Afrique, répondent avec hésitation

des savants. Voilà qui manque de précision. Or, il importe de connaître

les endroits d'origine de ces acridiens, de découvrir leurs gîtes

habituels, les aires étendues où ils vivent dispersés en temps ordinaire

et d'où la disette seule les chasse. Ce n'est que quand on connaîtra ces

foyers, ces réserves, que l'on pourra songer à faire aux insectes une

guerre méthodique d'extermination.

Il semble, dans ces conditions, que la nomination d'une mission d'études

chargée de relever l'aire distributive des acridiens migrateurs

s'impose. Il n'est pas douteux que cette exploration ne donnerait de

précieux résultats.

Certes, cette nouvelle campagne sera ardue, longue, périlleuse et

nécessitera de grands sacrifices, mais c'est la seule solution

rationnelle possible du problème, et il faut y recourir. Il y va de la

sécurité de nos deux belles colonies.

L'Illustration, No. 2519, 6 Juin 1891 · 第 25 / 33 题