LA BECQUÉE

Les méandres du parc ont conduit la jeune fille près du vieux mur tout

ébréché, où la futaie est plus touffue, où les buissons de ronces et de

lierres cachent les plus délicieux mystères. Entre deux branches, une

construction singulièrement intéressante s'est élevée. Non que les

matériaux qui la composent soient d'une matière bien précieuse: quelques

fétus d'herbes sèches, de la laine tombée de la toison des troupeaux, et

par-dessus le plus doux des duvets, celui que la pinsonne a emprunté à

sa parure pour faire moelleuse la couchée des petits. Mais l'habile

architecte l'a placée admirablement, au beau milieu du grenier

d'abondance le mieux approvisionné. Aux alentours, chenilles,

vermisseaux, libellules, ne manquent pas, et le ménage, en acceptant sa

lourde responsabilité, s'est entouré de précautions.

Cependant, si retiré soit, le nid, si épaisse la broussaille, les allées

et venues du mari prévenant, les appels plaintifs de la femelle dévouée

à ses devoirs d'épouse et de mère, ont éveillé l'attention de quelqu'un.

Heureusement ce quelqu'un n'est ni un importun ni un ennemi. Au

contraire. Peut-être qu'au fond, en gens tranquilles, pinson et pinsonne

préféreraient éviter ces relations de bon voisinage. Mais comment en

vouloir à la gracieuse enfant qui s'est aventurée souriante, parmi les

branchages épineux, et a risqué plus que sa vie, le velouté de sa peau

délicate, sans compter sa fraîche robe de mousseline, pour se mêler de

donner la becquée à la nichée dont l'appétit est insatiable? Une grosse

affaire a dû être d'apporter jusque dans cet endroit inaccessible la

grosse échelle qui a permis cette ascension périlleuse. Le jardinier

bourru s'y est prêté moitié grognant, moitié satisfait, vaincu par ce

qu'il y a de plus puissant au monde: le charme.

Cette jolie composition de M. Staples traduit à la perfection

l'événement qui est considérable: ces enfantillages-là, c'est déjà la

mère apparaissant sous la jeune fille!

L'Illustration, No. 2519, 6 Juin 1891 · 第 24 / 33 题