LE PETIT-TRIANON

On a dit avec raison: «le Petit-Trianon c'est Marie-Antoinette.» Louis

XVI avait offert ce palais, dont nous donnons la gravure, à la reine de

la façon la plus galante: Vous aimez les fleurs, eh bien! j'ai un

bouquet à vous donner, c'est le Petit-Trianon.» Marie-Antoinette en prit

possession immédiatement, et elle y vécut au milieu de ses familiers, en

l'agrandissant et en l'embellissant chaque jour.

Elle y fit construire, notamment, le Petit-Théâtre où elle voulait jouer

en personne la comédie. Bâtie par Mique, la petite salle s'élève sur un

des côtés du jardin Français. Notre gravure en figure l'entrée. C'est

une sorte de petit temple en rotonde, au fronton porté par deux colonnes

ioniennes avec un Apollon porte-ivre et porte-couronne. La salle est

blanc et or. Les sièges sont de velours bleu. Trois étages de galerie:

le premier s'appuie sur des pilastres sculptés; la seconde repose sur

des trophées de mufles de lion, terminés en dépouilles et en manteaux

d'Hercule branchages de chêne; la troisième est une suite de loges en

oeil-de-boeuf. Le plafond est de Lagrenée: l'Olympe danse sur des nuages.

Des nymphes en torchés soulèvent le rideau de la scène; au-dessus, deux

muses portent l'écusson de Marie-Antoinette.

La petite salle fut inaugurée solennellement le 1er août 1780, devant

quelques intimes, devant ceux et celles qu'on appelait la société de la

reine, devant les trois Coigny, le prince d'Hénin, le duc de Guiches, le

bailli de Crussol, le duc de Polignac, le prince de Ligne, le prince

Esterhazy, la comtesse de Polastron. On donna la _Gageure imprévue_, de

Sedaine, et l'opéra-comique, _le Roi et le fermier_. La reine jouait

dans la première pièce le rôle de Jenny, dans la seconde celui de la

soubrette.

Pendant cinq ans, les représentations continuèrent, et, tour à tour,

Marie-Antoinette y fut Rosine et Babet, Colette et Jenny. Elles se

terminèrent subitement au mois d'août 1785, par une représentation du

Barbier de Séville, qui eut lieu quatre jours après l'arrestation du

cardinal de Rohan, et dans laquelle la reine jouait Rosine...

Et depuis lors, en un siècle plein, la petite salle ne s'est rouverte

que trois fois, en 1811, sur l'ordre de Napoléon Ier, qui y fit donner

une représentation à Marie-Louise; en 1846, sur l'ordre de

Louis-Philippe, qui voulut apporter une distraction à sa bru, la

duchesse d'Orléans, qui pleurait encore la mort terrible de son mari, et

en 1848, pour une représentation organisée par les républicains

versaillais au profit des pauvres.

Le comité qui a organisé une souscription en faveur de Houdon, et que

préside si intelligemment M. Alphonse Bertrand, a pris l'initiative

d'une nouvelle résurrection de la petite salle. Elle a eu lieu devant

une assistance d'élite: on y remarquait l'empereur dom Pedro, le comte

et la comtesse d'Eu. Les artistes de la Comédie-Française, arrivés de

Paris tout costumés par des landaus, ont joué la _Gageure imprévue_ de

Sedaine: on a fort applaudi Mlles Marsy, Ludvig, Muller; MM. Prudhon, de

Féraudy, Truffler et Joliet. Le corps de ballet de l'Opéra a dansé un

divertissement réglé par M. Hansen sur la musique du maître du temps, et

intitulé _Psyché et l'Amour_: nombreux bravos pour Mlles Othalini,

Hobstein, Chabot, Invernizzi, Salle, etc... Le spectacle s'est terminé

par le _Devin du village_, musique et paroles de Jean-Jacques Rousseau,

supérieurement conduit par M. Danbé et interprété par Mme Molé-Truffler,

MM. Soulacroix et Carbonne.

On nous avait promis des vers inédits de M. Jules Clarétie: M. Delaunay

souffrant n'a pu venir les réciter. On nous avait annoncé aussi que, par

une faveur spéciale de M. Yves Guyot, les grandes eaux du parc

marcheraient en notre honneur. A la sortie, hélas! nous avons trouvé la

pluie et l'orage. Il pleuvait tellement que quelques-uns des artistes,

ne retrouvant plus leurs voitures pour rentrer directement à Paris, s'en

sont revenus par le chemin de fer, tout costumés qu'ils étaient:

épilogue amusant de cette délicieuse journée. Car ce fut une délicieuse

journée; et, au retour, les allées mouillées des bois de Saint-Cloud et

de Boulogne fleuraient bon, et, tandis que la voiture nous ramenait

vite, tout ce passé charmant, que la représentation donnée au petit

théâtre avait évoqué, revivait à notre esprit. Combien ils furent

heureux, les heureux de cette époque si délicieuse du dix-huitième

siècle! Talleyrand le disait:

«Ceux qui n'ont point vécu dans les dernières années qui précédèrent la

révolution n'ont pas connu la douceur de vivre.»

Adolphe Aderer.

L'Illustration, No. 2519, 6 Juin 1891 · 第 21 / 33 题