Veuillez agréer, etc._

Telle était l'invitation adressée à nombre de jolies Parisiennes par la

Société centrale pour l'amélioration des chiens. L'idée de ce concours

de chiens, présentés par leurs maîtresses elles-mêmes, était originale

et ne pouvait manquer d'avoir du succès.

En effet, le chien, que l'on donne avec raison comme l'ami de l'homme,

est bien plus encore celui de la femme: à lui, dans le ménage, les

sourires, les compliments et les caresses les plus sincères. Les accès

de mauvaise humeur contre le mari se traduisent toujours par un

redoublement de tendresse démonstrative pour le chien que monsieur, de

son côté, comble de prévenance pour faire sa cour: c'est évidemment le

plus heureux des trois, dans la famille moderne.

Aussi la veillé du concours les journaux publiaient-ils une note

annonçant «_qu'une centaine de dames du monde_ avaient déjà fait

inscrire leurs chiens, et que les flots de rubans seraient chaudement

disputés.»

[Illustration: L'inscription]

L'annonce était tentante, et rédigée en termes dénotant une connaissance

parfaite de l'esprit féminin. Comment résister au désir de faire admirer

son «toutou» et sa précieuse petite personne un peu aussi, par la même

occasion, en compagnie d'une centaine de dames du monde, auxquelles on

disputera les flots de rubans en question, récompense dont le nom même

sonne agréablement aux oreilles d'une coquette.

Le 25 mai donc, le petit coin des Tuileries, sur la terrasse au bord de

l'eau, offrait un tableau du genre le plus parisien, et dont nos

lecteurs vont retrouver ici les épisodes les plus humoristiques.

A tout seigneur, tout honneur: voici d'abord les concurrents tenus en

laisse.

Au centre du tableau se dresse une de ces petites chiennes havanaises,

idoles habituelles des dames (qui ne sont pas toujours du monde); cette

séduisante créature, tondue en lion, les crins ébouriffés retombant sur

les yeux, excite le plus vif intérêt parmi les roquets de toutes sortes

qui l'entourent et s'efforcent de l'approcher, pour faire connaissance.

C'est une petite séance de _flirt_, en règle. Voici le jeune homme à la

mode sous les traits de l'élégante levrette (sans pal'tot, qui voilerait

ses formes d'un aristocratique efflanquement); l'artiste inspiré,

peintre ou pianiste des salons, étalant dans un désordre savant

l'opulente crinière et la soyeuse barbe du caniche vaniteux; des

seigneurs de moindres importance: griffons, king's-charles, etc., et

enfin au premier plan, à gauche, un carlin de forte encolure, trapu, au

ventre énorme, aux pattes grêles, à la face déprimée, tient assez

brillamment l'emploi des financiers... de comédie, cela va sans dire.

[Illustration: La petite baronne.]

Voici maintenant l'_Inscription_; les dames défilent devant le guichet,

déclinant leurs noms, titres et qualités, ainsi que ceux des concurrents

qu'elles prennent dans leurs bras pour les élever à la hauteur du rayon

visuel d'un grave employé, placé derrière le grillage, et chargé de les

inscrire. A côté du guichet se tient un superbe valet de pied de

l'exposition, correct autant qu'imposant dans sa livrée battant neuve.

Il contemple, avec satisfaction sans doute, la file des gracieuses

silhouettes féminines allongées dans leurs robes-fourreaux, se lorgnant

avec leurs face-à-mains et conduisant en laisse leurs favoris.

A quelques-unes, cependant, cette façon de présenter soi-même leur chien

semblerait un peu vulgaire. «A quoi servirait alors d'avoir des gens, ma

chère?» La _petite baronne_ l'a senti comme il convient: aussi la voilà

qui s'avance, ne portant rien, comme le quatrième officier de

Marlborough, le nez au vent, la taille fine et cambrée.

[Illustration: Admis.]

Derrière marche le valet de pied du style le plus pur: la face rasée et

rubiconde, le torse puissant sanglé dans la redingote de livrée, les

jambes nerveuses moulées par la culotte de peau et les bottes à revers,

notaire par en haut et jockey par en bas, un domestique de grande maison

enfin, parfaitement insolent ou obséquieux, suivant le cas. Dans ses

mains, gantées de frais, repose, sur un coussin de soie, un

microscopique chien havanais, gros comme le poing et hargneux comme un

bull-dog.

«Voici bien des embarras, se dit, en regardant cette entrée à sensation,

la dame qui a beaucoup de chiens (beaucoup plus que de chien, dirait

Boireau), et qui les apporte elle-même, tous. Notre collaborateur a

croqué sur le vif sa massive silhouette, et cependant, gageons qu'elle

ne se reconnaîtra pas. Nous ne la voyons que de dos, il est vrai, mais

quel dos! mafflu, et débordant de cet étonnant pourpoint, orné de

soutaches qui figurent deux points d'interrogation! Deux chiens sous

chaque bras, deux autres tenus à chaque main, tirant chacun de son côté,

et entortillant leur laisse autour des piliers qui servent de jambes à

la séduisante personne, voilà certes un équipage un peu bien gênant pour

circuler dans Paris, mais confier à un domestique les «pauvres chéris»,

jamais, madame; il faudrait n'avoir pas de coeur! et la _dame qui a

beaucoup de chiens_ peut, en effet, avoir également beaucoup de coeur.

[Illustration: Une femme qui a beaucoup de chiens.]

Mais tous les chiens ne sont pas admis à concourir; il faut, devant le

gentleman du guichet, justifier de la pureté de la race, et des qualités

de l'individu (au point de vue plastique, bien entendu). Aussi y a-t-il

des grincements de dents et des froissements d'amour-propre, à côté des

vanités satisfaites. Voici les deux types représentant ces sentiments:

Admis! la jolie propriétaire du chien passe souriante, serrant

tendrement le précieux animal, sous son long mantelet aux entournures

surélevées qui lui fait des épaules délicieusement difformes.

Refusé! Jamais Mme Gibou ne digérera cette avanie. Refuser sa Liline!

(une abominable mâtine sans forme ni race), tandis qu'on reçoit des

horreurs pareilles; il est vrai que certaines personnes effrontées ont

des manigances pour disposer en leur faveur les membres du jury. On sait

comment; mais Mme Gibou ne mange pas de ce pain-là. la voilà donc, la

justice des hommes! Mme Gibou commence à entrevoir l'urgence d'une

réforme sociale.

[Illustration: Le concours.]

Suivons sa rivale plus favorisée, et pénétrons enfin dans l'enceinte

réservée au concours.

C'est une sorte d'allée fermée par des toiles rayées aux couleurs vives.

De chaque côté sont assises en deux longues haies se faisant face les

dames qui tiennent leurs chiens en laisse! Les «toutous», étonnés et

ravis de se trouver réunis en si grand nombre, tirent sur les cordes,

jappent, grondent, s'élancent, etc. Les membres du jury circulent

derrière chaque rangée, regardant attentivement les chiens, et quelque

peu aussi les propriétaires, quand elles sont jolies, et prenant des

notes avec toute la gravité désirable.

Enfin, pour terminer, voici l'_intruse_: figure sèche, tenue de

marchande à la toilette, contenance embarrassée et cauteleuse. C'est une

marchande de chiens qui s'est glissée parmi les «dames du monde», au

mépris des règlements. Elle espère qu'un de ses pensionnaires remportera

un prix qui doublera sa valeur.

En attendant, craignant que la fraude ne soit démasquée, elle se fait

petite, se faufile, et pour éviter d'attirer l'attention des

surveillants recommande à ses roquets d'être bien sages. Que le succès

vienne, elle relèvera la tête et retrouvera toute l'insolence des

parvenus. Que de mortelles sont marchandes de chiens en ce point!

[Illustration: Refusé.]

Les opérations du jury ont duré une heure environ. Pendant ce temps, les

dames restaient assises, tenant leurs chiens, et s'étudiant à garder une

attitude gracieuse devant la galerie, ce qui ne laissait pas que de

devenir un peu embarrassant.

Enfin l'on proclame les prix; on remet aux heureux vainqueurs les flots

de rubans convoités.

Puis, satisfaite ou mécontente, chacune se retire, non sans avoir jeté

un coup-d'oeil sur les vastes chenils de l'exposition, où, moins heureux

que leurs congénères de luxe, les chiens de chasse, prisonniers,

bâillent à se démonter les mâchoires, avec des gémissements plaintifs.

Louis d'Hurcourt.

[Illustration: Une intruse.]

[Illustration: LE SOUS-LIEUTENANT ORSAT Tué le 8 avril à

Bissandougou.--Phot. Bar et Couadou.]

L'Illustration, No. 2519, 6 Juin 1891 · 第 14 / 33 题