Amyle crut en ces paroles et rentra au village d'un seul temps de galop.
Une fois arrivé, il piqua le bâton en un vase plein de terre grasse et
se présenta au Château-de-Velours.
--Voici ce que j'apporte pour votre belle Ydoine, dit-il au baron.
--Quoi? ce vilain bâton noir, tortu et noueux! Tu mériterais, insolent,
qu'il te fût rompu sur le dos!
--Gardez-vous-en bien! Il n'est point pour frapper, mais pour faire
sourire et mettre en joie votre belle Ydoine, assura hardiment Amyle.
J'ai le droit de concourir comme les autres, et vous devez suspendre
tout jugement jusqu'au jour fixé.
Le baron, étant juste, se rendit à cette raison. Il conduisit Amyle dans
une pièce élevée du donjon, où le bâton et le vase furent déposés contre
la fenêtre. Ensuite Amyle ferma lui-même la porte et en conserva les
clefs.
Les jours s'écoulèrent.
Dès le commencement du mois d'avril, on vit arriver des chariots pesants
traînés par quatre, six, huit et dix chevaux. Puis les seigneurs
prétendants apparurent; ils étaient partis dix-huit et ne revenaient que
trois, les autres s'étant découragés ou ayant perdu soit la vie, soit la
liberté dans leurs voyages. Les trompes cornèrent de nouveau pour
annoncer l'ouverture du concours et ameuter le peuple. Dans la salle des
gardes, un trône avait été dressé où s'assit Ydoine encore vêtue de
blanc.
Et les seigneurs déployèrent leurs richesses.
Le premier ouvrit des coffres qu'il renversa ensuite sur le tapis; une
cascade de perles, de pierreries, jaillit, lumineuse et scintillante:
diamants de Golconde, agates orientales, émeraudes du Pérou, améthystes
des Indes et de Sibérie, escarboucles rayonnantes, jades de Chine,
saphirs de Ceylan, turquoises de Perse, oeils-de-serpent, oeils-de-chat,
lapis-lazzuli, grenats et rubis, topazes de Bohème.
Ydoine regarda attentivement mais sans sourire, puis, prenant son
miroir, elle vit ses dents de perles, ses yeux d'azur, et elle dédaigna
les pierreries.
Le second étala de somptueuses étoffes: brocarts, écarlates, velours,
soies, satins, peluches, les merveilles d'Ispahan, de Tyr, d'Alexandrie,
les mousselines de Sirinagor; puis, des fourrures précieuses, hermines
royales, robes de peaux de léopard, férédjés turcs, vitchouras de
Pologne, rosereaux d'Arkhangel.
Ydoine estima plus belles la blancheur duvetée de ses joues et la soie
or de sa chevelure; elle dédaigna les étoffes somptueuses.
Le dernier rapportait toutes sortes de bijoux. Ydoine consentit à
essayer un bracelet d'or, mais aussitôt elle le rejeta, trouvant que son
poignet délié perdait à être ainsi caché.
A considérer ces richesses, Amyle avait cru cent fois mourir de chagrin
et de dépit. Hélas! que pourrait son pauvre bâton contre ces incroyables
merveilles? Voyant l'indifférence d'Ydoine, il reprit courage.
--A mon tour! s'écria-t-il, c'est à mon tour, n'est-ce pas?
Le baron Thiébault, infiniment désolé, n'eut même pas la force de lui
répondre. Amyle, au milieu de la stupeur générale, fendit la foule et
disparut pour aller quérir son bâton. Dans un mortel silence on
attendit.
Enfin la porte s'ouvrit et Amyle parut portant le bâton piqué dans le
vase plein de terre. Mais combien changé, ce bâton! Des feuilles vert
tendre avaient poussé, des rameaux s'étaient développés et, tout en
haut, tremblait une large rose blanche.
Ydoine s'était dressée et, fixant la fleur, devint d'abord tout pâle;
puis vivement, amoureusement, elle se pencha attirée par le frais
parfum; chacun des pétales exhalait un épithalame de grisantes odeurs,
et Ydoine savourait cette chose si douce, si suave, si belle, qui,
jusqu'alors, lui avait été inconnue. Elle se pencha davantage et ses
lèvres se détendirent.
--Que c'est joli! murmura-t-elle d'une voix tremblante d'émotion.
Elle se pencha, plus près encore, posa sa bouche sur la fleur, et ses
lèvres enfin sourirent dans un baiser.
--Que le ciel soit béni! cria le baron transporté d'allégresse.
Ydoine releva la tête pour sourire à tous et à toutes, puis,
délicatement, elle cueillit la rose, et la piqua dans ses cheveux.
Alors, elle s'avança vers Amyle, lui prit la main, et dit:
--Venez donc, mon fiancé, et regardez-moi en ce moment que je suis tout
à fait belle!
Telle est l'histoire d'Ydoine qui, dédaignant les diamants et les
pierreries, les étoffes somptueuses et les bijoux précieux, se donna
pour une rose blanche...
Le fait peut paraître invraisemblable--mais il s'est passé au temps où
la reine Berthe filait.
Gustave Guesviller.