LA MI-CARÊME AU LAVOIR

[Illustration: Les derniers coups de battoir.]

Depuis qu'est défunt le pauvre carnaval, la journée qui n'en était que

l'ombre a pris les proportions d'un événement. A nous les grelots de la

folie, pour la mi-carême! Et les voix qui poussent cet appel joyeux sont

de rudes voix, et les gars qui veulent «s'en fourrer jusque-là» des

joies bruyantes, sont de rudes gars, et leurs compagnes de plaisir ne

sont pas des poules mouillées. Tout les lavoirs sont en l'air, garçons

et blanchisseuses ont résolu de se divertir; ils y vont avec le même

entrain qu'à leur ouvrage.

Dans l'atmosphère âcre de la coulerie, à travers le buée qui monte de la

cuve, et la pluie de gouttelettes d'eau distillée retombant des

poutrelles du toit; tout le long de la grande salle où s'alignent les

baquets, où gicle l'eau chaude; au plein du travail, quand les brosses

frottent énergiquement; à l'heure du déjeuner sur le pouce, on sentait,

ces jours derniers qu'il se passait quelque chose. Il s'agissait d'élire

un roi et une reine. Que de compétitions, que de diplomatie, que de faux

fuyants! Donner sa voix, n'est pas une petite affaire. Déjà quand il est

question d'un député... donc pour un roi!

Enfin! il a bien fallu aboutir. Du reste, au lavoir comme ailleurs, il

est des personnalités qui s'imposent. Au parlement, on dit de certains

de nos représentants qu'ils sont ministrables: il y a des rois de race

dans le savon et la lessive. Ici, c'est le patron de l'établissement, un

bon gros qui ne refoulera pas sur le question des litres--toute gloire

se paye!--là on s'arrêtera à un garçon de coulerie, jarret infatigable

et, dit-on, un coeur d'or. Reste la reine. Branche aînée ou branche

cadette? La forte commère qui tiendra tête au roi, premier modèle, ou la

jeune femme plus délurée qui formera un joli couple, avec l'élu genre

numéro deux? Si ce sont les vieux partis qui l'emportent, si l'on plaide

la cause de la raison, en convenant qu'il faut se faire représenter par

quelqu'un «ayant de la tenue» alors nous aurons le duo solennel,

redingote et robe de soie noire, à peine un bouquet, et un grand cordon

en bandoulière. Les freluquets--la partie un peu antique du lavoir

traite ainsi la jeunesse--abordent plus aisément le costume.

Les dames s'habillent chez elles, et arrivent régulièrement en retard

pour produire leur effet; quant aux garçons, après bien des

tâtonnements, ils ont loué un tas de défroques chez le fripier voisin,

et, finalement, malgré leurs prodiges d'inventions, on les verra

apparaître en Porthos barbus, en mignons Henri III glabres, en

mousquetaires d'opérette horriblement tragiques. L'habillage ne va pas

sans difficultés. On peut enlever un paquet de linge gros comme une

maison à la force du poignet, et n'avoir que des notions vagues sur

l'art d'agrafer le pourpoint de soie et de velours. Attention!... Est-ce

bien de ce côté que ça s'enfile? Ah! les bons éclats de rire, lorsque le

camarade fait craquer son maillot et ne se retrouve plus dans les

fanfreluches! Tout s'arrange néanmoins, et vite au coup de l'étrier: A

la tienne!... A la nôtre!

[Illustration: La transformation des buandiers.]

[Illustration: Grands seigneurs accomplis.]

--Silence! messieurs, la Reine!

Parfaitement. C'est elle. C'est Louison, la laveuse; une gaillarde qui

vous manie un drap trempé, à tour de bras, et ne craint pas de rivale

quand il s'agit d'échanger un mot leste, voire un horion. Oui, c'est

Louison, et ce n'est pas Louison. Louison en falbalas! Passer du

cotillon relevé sur les hanches, du tablier en toile d'emballage, des

sabots, du fichu jeté négligemment sur les épaules, à une Marie Stuart

de satin, couverte de perles, de broderies, et avec un diadème dans les

cheveux au lieu d'un peigne cassé au cours d'une bagarre! On s'y fait.

La reine sait rester bonne fille! Peu à peu le cortège se complète, le

char est à la porte, tout garni de drapeaux et de feuillages, les

chevaux piaffent; un mouvement dans la foule: c'est le lavoir qui

envahit le véhicule. En passant, la reine, agacée que tant de monde la

regarde sous le nez, a laissé tomber de sa bouche souveraine un: «Tas

d'imbéciles! On dirait qu'ils n'ont jamais rien vu!» très accentué.

Le char est parti au grand trot, les cors emplissent l'air de leurs

éclatantes fanfares, les gamins suivent en criant, les curieux

s'amassent, le boulevard envahi représente une mer humaine. Cinq cent

mille spectateurs attendent cinquante ou soixante chars! Et l'on est

content, et l'on rit à qui mieux mieux! Parce que les grandes pensées,

les réflexions amères ont besoin d'être coupées de temps en temps par un

vent de folie. C'est humain.

Autrefois les chars se répandaient par la ville à leur gré. On a voulu

cette fois les réunir en cortège officiel et stimuler le zèle des

organisateurs par une distribution de primes.

Ce sera-t-il plus gai, étant plus beau? C'est à voir. Mais on ne

s'ennuiera pas tout de même ce jour-là dans le monde des lavoirs. Après

la promenade, banquet, toasts nombreux au roi et à la reine; après le

banquet, bal; après le bal, les huîtres et la soupe à l'oignon pour se

réconforter. Vingt-quatre heures de sommeil par là-dessus, et il n'y

paraîtra plus.

Et comme me disait un Charles IX convaincu de qui je sollicitais des

explications: «On se tient admirablement, oui, monsieur, rien n'est plus

difficile que d'avoir son plumet. La preuve, c'est que quand on l'a, on

l'égare--en même temps que sa coiffure!»

Ç'était un farceur!

Edmond Renoir,

[Illustration: La reine et son cortège.]

L'Illustration, No. 2506, 7 Mars 1891 · 第 6 / 30 题