LES PRÉDICATEURS DU CARÊME

On jeûne moins qu'autrefois, mais on prêche autant. Il y a même, depuis

quelques années, un redoublement de zèle apostolique de la part de

l'Église, et, dans le public qui se presse au pied de la chaire

chrétienne, un renouvellement de bienveillante curiosité. «Pourquoi,

écrivait un moraliste, un mauvais prédicateur même est-il écouté avec

plaisir par ceux qui sont pieux? C'est qu'il leur parle, de ce qu'ils

aiment. Mais vous qui expliquez la religion aux hommes de ce siècle, et

leur parlez de ce qu'ils ont aimé peut-être, ou de ce qu'ils voudraient

aimer, songez qu'ils ne l'aiment pas encore, et, pour le leur faire

aimer, ayez soin de bien parler.» Il n'a jamais été plus nécessaire aux

sermonnaires catholiques de bien prêcher. J'ai vu de mes yeux et entendu

de mes oreilles quelques-uns des prédicateurs justement renommés de ce

carême. Voici donc sur eux des notes toutes fraîches où l'on trouvera,

sans passion d'aucune sorte, le témoignage d'un enfant du siècle très

respectueux qui cherche simplement a dire la vérité.

[Illustration: Mgr D'HULST]

C'est Mgr d'Hulst qui a succédé dans la chaire de Notre-Dame au P.

Monsabré. Le souvenir de Lacordaire planait déjà d'une manière un peu

gênante sur le P. Monsabré lui-même. Il est peut-être encore plus

dangereux pour Mgr d'Hulst qui n'a presque rien des dons ni des effets

de l'orateur vibrant. Et d'abord son extérieur, qui commande le respect,

ne s'impose pas tout de suite à l'attention. La figure est très

distinguée, mais froide, sans avoir ce rayonnement apostolique qui brûle

les yeux d'un auditoire, sans que l'autorité ou la séduction du visage,

la noblesse ou la grâce de l'attitude, la flamme ou la douceur du

regardaient une première action, soudaine ou insinuante, sur ceux qui

regardent avant d'écouter. La voix est claire, distincte, un peu sèche.

On l'entend bien, elle ne pénètre pas assez. C'est plutôt la voix d'un

politique que d'un apôtre, ou, en d'autres termes, d'un conducteur

d'hommes que d'un preneur d'âmes; elle n'a rien, même dans ses notes les

plus heureuses, qui domine, qui émeuve ou qui apprivoise. Bonne pour

l'enseignement de la philosophie chrétienne et pour les allocutions

épiscopales, elle résonne, sans retentir, dans le grand vaisseau de la

métropole. Le geste est rare, et, lui aussi, un peu maigre et un peu

étroit. Sans doute, Mgr d'Hulst, qui n'est pas, qui ne veut pas être un

orateur populaire, ne doit aimer ni les grands gestes ni les grandes

phrases; il dédaigne de demander à l'artifice les vibrations que sa

fierté méprise, et que la nature lui a refusées. Il a raison. Et

cependant une action plus ample et plus chaleureuse, une rhétorique plus

ardente ou moins sévère, ne nuiraient ni à sa cause ni à son talent.

Le dimanche 15 février Mgr d'Hulst a prêché sur l'_unité de la morale

dans l'antiquité et dans les siècles chrétiens_. Dimanche 22, sur la

_rupture de l'unité et la crise de la morale_. L'auditoire de Notre-Dame

est un auditoire très nombreux et très recueilli, venu, on s'en aperçoit

immédiatement, dans les dispositions les plus bienveillantes. Avec le P.

Monsabré, la foule était moins choisie et plus agitée, la curiosité

moins contenue et plus frémissante. Quand l'orateur dominicain se

dirigeait vers la chaire, on se pressait davantage pour le voir, et, de

rang en rang, on disait avec plus d'impatience: Le voilà! L'auditoire

plus réservé de Mgr d'Hulst le regarde passer avec moins de désordre et

semble l'écouter avec moins de passion, ou du moins avec une passion

plus refoulée. De temps en temps, tous les quarts d'heure à peu près,

quand l'orateur se repose et reprend haleine, il y a bien, surtout au

milieu de la nef, un petit bourdonnement d'admiration: c'est la manière

d'applaudir dans les églises, comme vous savez; mais cet assentiment

pieux expire bientôt. L'année dernière, je m'en souviens, il était plus

bruyant et plus prolongé.

Le sujet même qu'a choisi Mgr d'Hulst ne prête pas beaucoup à la grande

éloquence pour un orateur qui ne se soucie pas avant tout d'être

éloquent, c'est-à-dire qui aime mieux convaincre son auditoire que

l'étonner. Ce qu'il y a de plus remarquable dans Mgr d'Hulst, ce qui

fait de lui un apologiste magistral de la foi chrétienne, un doctrinaire

de premier ordre, et, quand il le veut, quand il abandonne la défense

pour l'attaque, un champion de l'Église et un polémiste des plus

vigoureux, c'est l'ordonnance et l'enchaînement de son discours, la

trame serrée de ses déductions dont il enveloppe ses adversaires comme

d'un filet, la logique impérieuse et claire, sinon la rigueur absolue de

ses arguments. On sent que ses ennemis les philosophes n'auront pas beau

jeu avec lui, et que, s'il ne les foudroie pas de son éloquence, sa

théologie subtile et pressante essaiera de les emprisonner dans ses

raisons.

* * *

[Illustration: LE R. P. FEUILLETTE]

Le R. P. Feuillette, dominicain, prêche à la Madeleine. Vous n'êtes pas

sans avoir remarqué que les dominicains sont aujourd'hui les plus

sympathiques des prédicateurs, comme, dans un autre ordre d'idées, les

soeurs de charité sont les plus populaires des religieuses. Vous vous

êtes sans doute demandé pourquoi. C'est que peut-être, tout

simplement--et je livre mon idée pour ce qu'elle vaut à vos

réflexions--nous sommes devenus, avec le temps, de plus en plus libéraux

et de plus en plus charitables. Le souvenir de Lacordaire, qui persiste

vaguement dans les foules, et, à plus forte raison, dans les classes

éclairées, comme un de ces bruits lointains dont on ne sait plus

l'origine, mais dont on entend encore les derniers murmures, la robe

blanche du frère prêcheur, plus attrayante à l'oeil que la robe noire ou

même le camail violet, ne sont pas, d'autre part, sans influence. Bien

des gens ignorent que le pape Grégoire IX, en 1233, confia le tribunal

de l'Inquisition, dont personne, je crois, ne voudrait plus, aux frères

prêcheurs; mais bien des gens aussi, et dans le quartier de la Madeleine

particulièrement, inclinent volontiers vers ce catholicisme libéral,

attribué aux dominicains, dont Lacordaire a été jadis le représentant

orthodoxe, et La Mennais l'hérésiarque, si vous voulez. L'auditoire de

la Madeleine est, naturellement, un auditoire mondain, je ne veux pas

dire frivole. Entre la Madeleine et Saint-Pierre de Montrouge, par

exemple, il y a la même différence qu'entre un hôtel de riche et une

cité ouvrière. Peut-être même serait-il paradoxal, mais ingénieux, de

faire le contraire de ce qu'on fait, pour être sûr d'un plein succès?

Envoyer un sermonnaire aristocratique à Montrouge et un prédicateur

populaire à la Madeleine, ne serait pas, je suppose, si maladroit à

l'Église, ni si opposé à l'esprit de l'Évangile.

Le P. Feuillette, que son auditoire paraît goûter beaucoup, non

seulement comme prêtre, mais comme homme--cela n'est pas si

indifférent!--est un prédicateur très agréable, et, ce qui ne gâte rien,

très habile. Il a une grande habitude de la prédication; il en a le don,

le goût et l'art. Je dirais, si j'osais me servir de cette expression

profane, qu'il sait bien son métier, et qu'il le fait bien. Au vrai,

pourquoi ce prêtre éloquent n'aurait-il pas le droit de mettre toutes

ses ressources au service de son ministère et d'employer tout son talent

au service de sa foi? Le P. Feuillette est donc agréable à voir et à

entendre. Il est, comme on dit, bien de sa personne. Sa voix n'est ni

très forte ni très limpide; ce n'est à coup sûr ni une voix de velours,

ni une voix de tonnerre; mais il articule très bien, il parle lentement,

avec une précaution adroite, et l'abondance de son geste vient en aide

autant qu'il est possible et nécessaire à la fragilité de son organe. Il

n'a pas l'air de savoir que la sympathie de son public le soutient, mais

il s'en doute; il ne cesse pas de faire appel à son attention, et quand

il s'arrête, de loin en loin, il ne hait pas de se sentir encouragé.

Sans coquetterie, mais sans inexpérience, il ne sollicite point, mais il

ne fuit pas non plus ces encouragements, et, lorsqu'il le juge à propos,

il leur laisse tout le temps de se produire.

* * *

[Illustration: LE R. P. GARDET]

Un autre dominicain, le R. P. Gardet, prêche à Sainte-Clotilde.

L'orateur est grand, un peu maigre; il a des lunettes; mais il a aussi

une jolie main, pour souligner sa parole, toujours élégante, et un joli

organe, pour la rendre plus attrayante encore et plus persuasive. Ou je

me trompe fort, ou le P. Gardet, qui est assez jeune, doit être une des

espérances de son ordre, et son nom, moins connu actuellement que celui

du P. Monsabré ou du P. Feuillette, ne tardera pas à se répandre. Sa

modestie ne s'offensera pas, je l'espère, de cet éloge mérité, s'il lui

tombe sous les yeux. Il aura toujours la ressource de me répondre ce que

Massillon répondit à un auditeur qui venait de lui adresser des

compliments: «Ce que vous me dites là, le diable me l'avait déjà dit

avant vous.» Le public de Sainte-Clotilde ressemble beaucoup à celui de

la Madeleine. C'est le même monde, ou à peu près; c'est par suite la

même attitude, et la même disposition d'esprit et d'âme. C'est un public

croyant, en général, sympathique à la personne et à l'enseignement

religieux du prédicateur, mais dont la foi est une foi moderne, un peu

endormie, et assez oublieuse, en temps ordinaire, de l'idéal évangélique

que le prédicateur du carême a mission de lui rappeler.

* * *

[Illustration: L'’ABBÉ PERRAUD]

Je n'ai pu entendre l'abbé Perraud, chanoine d'Autun, frère de Mgr

Perraud, évêque d'Autun et membre de l'Académie française, prêcher à

Saint-Roch que mercredi soir à 8 heures et demie. Ces conférences du

soir, réservées surtout aux hommes, mais où les femmes peuvent venir, et

où elles viennent, sont très suivies. En raison de l'heure, et peut-être

de l'auditoire, elles n'ont pas tout à fait le caractère des grands

sermons du dimanche où il doit y avoir plus de solennité; elles sont

intimes et familières. Si j'ai bien compris l'intention et l'accent de

l'abbé Perraud, ces conférences sont de véritables causeries du soir

auxquelles se laisse aller sans apparat, sinon sans étude, un excellent

prêtre, qui ne cherche pas trop à bien parler, et qui veut moins

préciser le dogme dans des esprits un peu éloignés du catéchisme, que

réveiller la religion dans des âmes restées pieuses, malgré

l'incertitude de leur foi et l'intermittence de leurs pratiques.

L'abbé Perraud est un homme charmant, plein d'une onction vraie où l'on

ne sent rien de fade, ni de mielleux, plein d'une candeur et d'une

simplicité tout évangéliques, qui doivent agir sur ceux mêmes qu'il ne

persuade pas et lui faire un ami inconnu de l'auditeur dont il n'a point

modifié les convictions. Sa figure respire et sa voix exprime une

charité parfaite. On entre tout de suite en communication, sinon en

accord, avec lui. Je lui ai entendu louer, sans embarras, la pureté

morale d'un païen, Cicéron, et la fierté morale d'un protestant, Ernest

Naville. Ce libéralisme, moins rare que ne le croient les esprits forts,

mais qui n'en est pas pour cela moins méritoire, m'a vivement touché.

L'abbé Perraud nous a parlé doucement, posément, pendant près d'une

heure, sans faire une phrase qui visât à être une phrase, des devoirs de

l'homme, devoirs envers Dieu, envers la famille, la patrie et

l'humanité. Ce n'est pas, me direz-vous, un sujet bien neuf. Eh! mon

Dieu, non, et l'abbé Perraud lui-même ne le pense pas; c'est une leçon

de philosophie morale faite par un prêtre, mais très bien faite, je vous

assure, très pénétrante et très persuasive. Les patriotes de

profession--et il y en a--ne parlent pas tous de la patrie avec autant

de chaude simplicité que l'abbé Perraud. J'ai entendu, en différents

endroits, bien des philanthropes; je n'en sais guère, non plus, pour

parler mieux que lui, plus dignement et plus fortement, de nos devoirs

humanitaires. J'ignore et je n'ai pas à chercher si ces conférences de

Saint-Roch opéreront des conversions nombreuses. Ce que je puis dire et

ce que je tiens à dire, c'est qu'elles sont intéressantes et salutaires,

en tout état de cause, comme de pures homélies dont la pureté même est

déjà un premier rafraîchissement.

* * *

[Illustration: L'ABBÉ BRETTES]

L'abbé Brettes, le prédicateur de Saint-Thomas-d'Aquin, est un

sermonnaire assez coloré. Sa voix est pleine et sonore, un peu grasse et

un peu molle par moments, du moins pour mon goût, mais qui ne manque ni

de charme, quand elle s'adoucit, ni d'éclat, quand elle s'élève. Sa

parole est abondante et imagée, un peu familière quelquefois et un peu

lâche, mais agréable, en somme, et dont l'impression, sans être

ineffaçable, n'est pas déplaisante. Il prêchait sur la transfiguration

de Jésus où il montrait le symbole de la transformation même du chrétien

par la pénitence, la prière et le recueillement. Il avait pris pour

texte ces lignes empruntées au chapitre XVI, l de l'Évangile selon

Saint-Mathieu: «Jésus, ayant avec lui Pierre, Jacques et Jean, les mena

à l'écart sur une haute montagne, et il se transfigura en leur présence.

Son visage parut resplendissant comme le soleil, et ses vêtements

devinrent blancs comme la neige.» C'était un beau sujet et un beau

texte, trop beau peut-être, car on s'attend à être ébloui. Un peu de la

poésie religieuse d'un Châteaubriand ou d'un Lamartine n'aurait pas nui,

en pareil cas, au sermon de l'abbé Brettes. Mais c'est là probablement

un voeu trop profane! Le devoir d'un chrétien n'est pas d'être lettré,

mais d'être attentif et soumis, ce qui n'est pas la même chose.

Un correspondant aimable m'envoie de Versailles des notes utiles sur le

R. P. Ollivier qui prêche là-bas dans la vieille église bâtie par

Mansard. Le P. Ollivier est un moine robuste, carré d'épaules, dont la

figure pleine et massive respire la force. On sait que la parole

familière et mordante de ce sermonnaire plantureux effarouche et va même

jusqu'à scandaliser de bonnes âmes qui ont les oreilles timides. Les

expressions énergiques ne l'épouvantent pas. C'est ainsi qu'il appellera

le «dévotisme» une «hystérie religieuse». Il ne craint pas de s'attaquer

aux ultra-catholiques, plus intolérants et plus vétilleux que l'Église

elle-même, et il s'écrie: «J'irai au but, comme un boulet de canon. Rien

ne m'arrêtera dans ce que je crois être ma tâche. Tant pis pour ceux que

j'atteins en passant!» J'imagine que cette éloquence en boulet de canon

ferait plus plaisir à sainte Barbe qu'à saint Jean Chrysostome; mais il

paraît que, lorsqu'il le veut, cet orateur foudroyant et tonitruant est

le plus tendre, le plus suave et le plus évangélique des missionnaires.

* * *

[Illustration: LE R. P. OLLIVIER]

Vous avez certainement entendu parler des sermons contradictoires de

Saint-Pierre de Montrouge qui sont un des attraits, et parfois, par la

faute de l'auditoire, mais aussi de l'institution, un des scandales de

la prédication, durant ce carême. Vous savez que pendant qu'il y a en

chaire un prédicateur, en bas, au banc-d'oeuvre, devant la chaire, un

contradicteur, bienveillant du reste, un prêtre également, se lève pour

répliquer, et développe, ou plutôt présente de brèves objections. Vous

avouerai-je que cette coutume nouvelle qui me fait penser malgré moi aux

réunions publiques n'a pas le don de me plaire, et que je la trouve

déplacée et dangereuse: déplacée, parce qu'elle dénature l'église où

elle se produit et la transforme en une salle quelconque de discussion;

dangereuse, parce qu'elle trouble le lieu saint, et, par conséquent, le

compromet, en paraissant offrir à des malveillants ou à des mal appris

une occasion plus ou moins justifiée de faire du tapage!

J'ai essayé, dans ces lignes rapides, de donner une idée sommaire, et à

peu près juste, comme toutes les idées sommaires, du présent Carême. Je

voudrais n'avoir irrité ni attristé personne, respecté toutes les

opinions, ménagé même, ce qui est encore plus délicat, tous les

amours-propres. Un prêtre ne pouvait se charger de cette besogne, et un

laïque est toujours incompétent. Ceux dont la foi aurait été par hasard

blessée excuseront notre bonne foi--et prieront pour nous.

Henri Chantavoine.

L'Illustration, No. 2506, 7 Mars 1891 · 第 5 / 30 题