Les automobiles des chefs ronronnaient, lumières éteintes. On sortait
les cartes des poches. Les soldats entraient un par un, car la salle
étant assez petite, on avait distribué les places au compte-gouttes.
Les malchanceux firent contre mauvaise fortune bon cœur. Ils écoutèrent,
assis sur le sable, un camarade réciter des monologues. D'autres
trouaient les planches avec leurs baïonnettes, pour voir se déshabiller
les actrices.
L'orchestre joua les hymnes alliés bout à bout. Ils prenaient feu l'un
à l'autre. Ensuite, les généraux français, anglais et belges s'assirent,
et le spectacle commença.
La troupe interprétait LA PEUR DES COUPS, un acte de l'ÉTINCELLE et un
acte de LA FILLE DU TAMBOUR-MAJOR.
Comme la première de ces comédies parle d'un capitaine et qu'il en
paraît dans les suivantes, les soldats crurent que c'était une pièce en
trois actes. Ils comprirent mal l'intrigue.
En queue des comédies et de l'opérette, où madame Valiche figurait,
travestie en tambour, elle vint seule sur les planches, et récita,
dans ce costume impudique, LA FIANCÉE DU TIMBALIER. Elle plut beaucoup.
À l'aide de grimaces, de sous-entendus, elle finissait par donner à ce
poème un air égrillard et actuel. La cantatrice plut moins. Voulant
faire reprendre à la salle une chanson de route que les militaires ne
chantent pas, elle criait: «En chœur les gars» dans le vide.
Romuald sauva la mise en déclamant la Marseillaise, avec un drapeau
tricolore rejeté sur l'épaule.