«Le mariage est nul, l'interdiction est prononcée valablement. J'ai
pris à Vannes un ordre de gendarmerie, en votre nom. La comédie aura
le dénouement que vous voudrez.
--A cheval!» ordonna mon père, qui était en proie à une véritable
rage, et que les gendarmes suivent!
Le jour s'en allait tombant. Au Magoër, nous étions servis les
derniers de la commune: c'était l'heure du facteur. J'attendais des
nouvelles d'Annette, assis sur le seuil de ma porte; les enfants
jouaient autour de moi. Joson Michais avait fait le tour par le pont
Lorois pour aller prendre des hameçons à Etel. La soirée était chaude
et lourde, il me semblait que ma pensée pesait à mon front. Il y avait
maintenant onze jours qu'Annette était absente: j'avais compté les
heures. Dieu sait qu'elle n'avait point menti en disant à ma mère:
«Mon mari souffre loin de moi.» Je souffrais à faire pitié; ces
quelques jours m'avaient brisé comme une longue maladie.
Si l'on m'eût interrogé, cependant, sur la nature de mon supplice, je
n'aurais su nommer aucune des navrantes angoisses qui seules sont
connues pour déchirer le cœur de l'homme. Je n'étais pas même jaloux,
car la jalousie m'eût tué comme un poison foudroyant. Je n'avais aucun
doute concernant la constance d'Annette: il me semblait impossible
qu'elle eût cessé de m'aimer ou que seulement sa tendresse pour moi
fût diminuée. Mais elle n'était pas là, je ne l'avais pas; elle avait
emporté ma vie et mon âme. Je pleurais en regardant les enfants; leurs
sourires ne me consolaient point; je ne savais pas bien aimer sans
elle. J'étais comme un mourant de la fièvre lente dans notre maison
naguère si joyeuse et maintenant plus triste qu'un sépulcre.
Pendant que j'étais là, les mains croisées sur mes genoux et la tête
baissée, un bruit de chevaux se fit dans le sentier qui monte à la
route de Port Louis. Je tournai la tête de ce côté machinalement et je
vis deux gendarmes qui passaient.
La présence d'un gendarme de Magoër est chose aussi rare et presque
aussi solennelle que le passage d'un roi sur le pavé d'une préfecture.
Les enfants et les femmes sortirent au devant des portes; moi je me
replongeai dans mon engourdissement.
Au bout de quelques minutes, autre bruit de chevaux. Le crépuscule
assombri me montra vaguement quatre silhouettes sur la route et un
homme qui soulevait en courant un nuage de poussière.
L'homme était Joson Michais.
«Quoique çâ, me dit-il en arrivant et d'une voix altérée, y a du
tâbâc, monsié el chevâlier!»
Je le regardai tout étonné. Ma pensée ne pouvait aller que vers
Annette.
«As-tu de ses nouvelles? m'écriai-je. Y a-t-il un malheur?»
Joson retournait précipitamment nos ustensiles de pêche, jetés
pêle-mêle dans un coin. Il hésita un instant entre une fouine ou
foaine, emmanchée de long, pour harponner l'anguille sur fond de vase
et un énorme _basse croc_, instrument destiné à lever le gros poisson
dont le poids briserait la ligne.
«Faut pas mentir!» prononça-t-il avec emphase.
Puis il ajouta:
«Ej' vas toujours en descendre un couple! C'est pas péché de démolir
les gendarmes, aussi vrai que Dieu est Dieu!»
Je me levai, saisi d'une crainte vague. Joson s'était planté à mon
côté, l'arme au bras.
«Monsieur le maire a dit comme ça, gronda-t-il, qu'avec les papiers
qu'ils ont levés à Vannes, ils peuvent vous coller en prison....
--A Vannes?» répétai-je.
Les gendarmes avaient disparu, mais les quatre cavaliers approchaient
et l'un d'eux était à plusieurs pas en avant des trois autres. En
regardant celui-là, je crus rêver.
Une voix s'éleva qui tremblait de colère.
«Voilà donc où je devais vous retrouver, monsieur le chevalier de
Kervigné!» dit-elle.
Mon père! C'était mon père!
«Quoique ça.... fit Joson Michais atterré.
«Ça ne fait point rien, reprit-il pourtant par réflexion, ej' vas tout
de même en descendre un couple!»
Et il bondit, brandissant son _bass-croc_.
Distinctement, j'entendis Laroche qui disait:
«Cas de légitime défense! Feu sur cette bête sauvage!»
Un coup de pistolet retentit, mais ce Laroche n'avait pas de bonheur
dans les expéditions nocturnes. Je ne sais où s'égara la balle. Le
_bass-croc_ de Joson le mordit comme s'il eût été un congre et le jeta
sur le sable où Vincent le rejoignit aussitôt. L'oncle Bélébon piqua
des deux en pleine déroute, en criant:
«Gendarmes! à l'assassin! Gendarmes, faites votre devoir!»
Les gendarmes, en effet, postés derrière la dernière maison du
village, arrivèrent au grand trot.
«Saisissez-vous de cet homme!» ordonna mon père en me montrant du
doigt.
Il faut bien, hélas! que je dise les choses telles qu'elles furent.
J'étais debout devant ma porte et je ne bougeais pas. Les deux enfants
s'étaient enfuis au coup de pistolet; je ne savais où ils étaient. Un
gendarme me mit la main au collet; j'étais d'une force peu commune; je
le repoussai d'un geste involontaire et il chancela, c'était le
brigadier. L'autre tira son sabre.
«Allume! cria Joson qui revenait triomphant. Attrape à crocher les
soldats marins! Y a du temps que j'ai envie d'en manger, un morceau de
gendarme! Et houp!»
Je le saisis à bras le corps au moment où il allait _crocher_ le brave
soldat, et j'avoue que, dans cette bataille inégale, je n'aurais pas
parié pour le sabre contre le _bass-croc_.
«Mon père, dis-je, vous n'avez que faire de gendarmes....
--Empoignez toujours le gredin! cria Vincent qui s'était relevé.
Montrez-vous, papa Kervigné! Soyez un mâle une fois en votre vie!»
Mon père étendit la main vers moi: mais, en ce moment, deux ombres
passèrent. Annette et ma mère, dont la voiture restait à Etel,
venaient d'aborder en bateau. Annette me pressait déjà sur son cœur
en pleurant. Ma mère, qui tenait nos enfants dans ses bras, les
offrait, déjà victorieuse, à mon père.
«Qu'est-ce que cela! qu'est-que cela!» disait le bonhomme, essayant de
retenir son courroux qui s'en allait.
Ma mère balbutia, parmi les baisers qu'elle prodiguait aux petits:
«Ne le vois-tu pas, monsieur de Kervigné? C'est mon petit Charlot!
C'est ma petite Mimi que le bon Dieu nous rend! Tu es un honnête
homme! Vas-tu te séparer de ta femme qui t'aime depuis trente ans?
Moi, d'abord, je ne quitterai plus les enfants, jamais, jamais,
jamais!»
Mon père reculait. Ma mère était une grande dame quand elle voulait.
D'un mot et d'un geste, elle écarta les gendarmes, tandis que Vincent,
réduit au silence, dévorait sa rage à l'écart, étroitement surveillé
par Joson, qui grandissait de trois coudées.
«Ce sont eux! disait ma mère. Oh! les pauvres chéris! Charlot! Juste
le même âge! Et Mimi! Te souviens-tu de son sourire? Mes anges! mes
anges bien-aimés!»
Puis, caressante tout à coup comme une jeune femme:
«Ecoute! je ne veux pas mourir loin de toi, Kervigné, mon mari. En
m'épousant, tu as promis de me rendre heureuse....
--Saperbleure!.... commença mon père.
--Nous avons été trompés! As-tu confiance en moi? Notre fille Annaïc
est noble dans son pays. Il n'y a pas si longtemps que les Kervigné
étaient émigrés comme elle. Et le contre-amiral de Kervigné n'a-t-il
pas joué la comédie à Londres pour avoir du pain? Tu l'aimais, notre
Annaïc, avant de savoir qu'elle était à toi! Et pour la religion,
penses-tu que M. Raffroy soit un mauvais prêtre? Eh bien! il est de
son parti! Je la veux! Je veux ses enfants! Je veux mon fils! La
colère de Dieu est passée. Je veux notre maison bénie et tes derniers
jours heureux!»
Je rapporte de mon mieux ses paroles, mais c'était son accent qui
pénétrait. Vous ne l'auriez pas reconnue: la passion débordait de son
cœur. Mon père résistait encore quoiqu'il eût à son insu les deux
petits dans ses bras.
Comme il se roidissait, mon Philippe, qui était un gaillard, le
regarda en face et prit ses cheveux gris à poignée.
«Baise-moi, monsieur, veux-tu?» lui dit-il.
Et la petite Anna, rassurée, saisit ses joues entre ses petites mains
caressantes.
«Saperbleure! murmura le bonhomme, Saperbleure!»
Annette et moi nous vînmes nous agenouiller à ses pieds. Il fronça le
sourcil, il tourna la tête, il fit une grimace qui était peut-être
très comique, mais dont le souvenir me met des larmes dans les yeux,
puis il s'écria:
«Allons! René, garçon, à la soupe! Allume une chandelle et faisons la
_cotriade_.»
La cotriade est aussi célèbre là bas que la bouillabaisse à Marseille.
C'est toujours la soupe au poivre et au poisson. Bon appétit, bonne
conscience.
L'instant d'après, nous ne formions plus qu'un seul groupe, un seul
tas, devrais-je dire, où l'on riait, où l'on pleurait, où l'on
s'embrassait.
«Quoique çâ, dit Joson, il y a quinze livres de poisson dans la
marmite, faut dire la vérité. Puisque vous vous avez comporté
bellement monsié Kervigné, je me refais votre domestique.»
Mon père lui donna un coup de poing qui fit sonner son dos comme un
tambour.
«Va bien, pataud! répliqua-t-il. Ton rata va tomber dans mes bottes?»
Tout était dit. Les gendarmes avaient pris le large, M. Laroche et
Vincent étaient je ne sais où; mais quand nous nous mîmes à table,
l'oncle Bélébon, grand comme un héros d'Homère, sortit de terre et
s'assit au milieu de nous, disant:
«Voilà donc les choses arrangées, à la fin! Qu'est-ce que je prêchais?
Embrassez-vous, et que ça finisse. Et gai, gai, gai, nous en
chanterons de belles, ma nièce. A ta santé, Kervigné, hein? Trois
moines passant, trois poires pendant, chacun en prit une... Eh! eh! si
quelqu'un y trouve à redire à Vannes, je n'ai pas la langue dans ma
poche!»