Il me souvient que toute cette journée je fus agité par une forte
fièvre. J'éprouvai sûrement le contre-coup des émotions de ma pauvre
Annette.
Annette saisit l'occasion aux cheveux.
Elle se leva résolument et essuya ses yeux d'un revers de main.
«Adieu, ma bonne et chère dame, dit-elle, adieu, monsieur le comte: je
ne vous oublierai jamais.
--Nous allons avec toi, saperbleure!
--Restez. Cela ne se peut pas. Vos dernières paroles sont ma
condamnation.
En quoi? en quoi? s'écria ma mère. Voudrais-tu comparer....?
--Allons donc! l'interrompit mon père, la mésalliance du mâle est
seule une déchéance.
--Et d'ailleurs, reprit la comtesse, ne t'ai-je pas tout dit? Quel
rapport y a-t-il entre toi, pieuse comme un ange, et cette créature?
--Jarnicoton! s'écria mon père, enflammé par la contradiction,
crois-tu me faire tourner comme une toupie? Il faut du monde ici, à
table! Je veux aller chercher ce gaillard-là! Si le chevalier avait
choisi un brin d'amour comme toi, Annaïc, j'aurais été capable....
--Ah! soupira ma mère, si nous avions ce bonheur-là!»
Annette était fort embarrassée. Parmi les lecteurs, il en est qui
penseront que les choses tournaient en sa faveur. Ceux-là se
tromperont. Annette avait compté déchirer le voile dans le paroxysme
d'une grande émotion. Il fallait cela pour que son aveu fît péripétie.
Ses batteries étaient arrangées pour amener une explosion
d'enthousiasme et de larmes. La fantaisie des deux bonnes gens
dérangeait tout. Ils faisaient trop de chemin en avant et brûlaient la
consigne. Le train préparé pour l'embuscade était dépassé. Le drame
rêvé ratait et faisait long feu comme un méchant vaudeville.
Mais Annette était un petit lion pour la bravoure. Dans la vie, comme
à la guerre, les mauvaises positions sont celles où l'on gagne les
batailles décisives. Annette s'écria:
«Vous ne me suivrez pas malgré moi, peut-être!
--Si fait, pardieu!» répondit mon père enchanté.
J'ai parlé de vaudeville; ma mère était le drame, mais mon bon père
était le vaudeville incarné, la gaieté à tout prix, et n'en fût-il
point! Avec lui peut-être que le drame eut échoué. Le vaudeville le
saisit au collet.
«Tiens bon l'aviron, Manon, s'écria-t-il, embarque!
--Et si je vous disais...... commença Annette, épuisant au hasard sa
dernière cartouche.
--Dis tout ce que tu voudras, Annaïc!
--Si je vous disais que je suis votre fille!»
Il y eut un silence. Ma mère crut et murmura:
«Enfant! que Dieu t'entende!
Mon père ne crut pas:
«A d'autres! à d'autres! fit-il. Je t'ai vue à la messe.... et
communier.... A la sainte table, la comédienne serait devenue noire
comme un charbon? Embarque!»
Ma mère serrait Annette contre son cœur et pleurait déjà toutes les
pauvres larmes de sa joie, que mon père chantait encore.
«Allons donc! allons donc! On ne m'en passe pas! Je prends ton
gaillard de mari pour ce qu'il est. Galeux qui s'en dédit! Embarque!»
Ce n'était pas pour rien qu'il avait la réputation d'entêtement la
mieux établie qui fût dans tout le Morbihan.
La voix tremblante de ma mère dit à l'oreille d'Annette dans un
baiser:
«Allons, à la grâce de Dieu!»
Et, ma foi, ils partirent, au complet triomphe de mon père.
Selon le programme, on mangea la soupe à Auray. Mon père s'amusait
comme un bienheureux. Il mit deux assiettes de potage dans ses bottes.
Quelle conscience, à en juger par son appétit! Annette avait déjà tout
le cœur de ma mère, bien qu'elles eussent échangé à peine quelques
rares paroles depuis le départ, mais le brave homme restait
profondément convaincu qu'on lui jouait une niche.
La voiture qu'on avait prise à Vannes dut rester à Auray. D'Auray au
pont Lorois, les chemins étaient alors dans un état si sauvage qu'il
fallait des véhicules d'espèce particulière. Annette et ma mère se
serrèrent dans un petit cabriolet du genre appelé tapecul, sauf le
respect profond qui est dû au lecteur, et il fut convenu que mon père
suivrait à bidet. Jusqu'alors, tout avait marché à souhait; mais ici
était l'écueil. Annette se sentit frémir quand le cabriolet tourna
l'angle de la place d'Auray. Elle aurait voulu mon père à la portière.
«Il va venir tout à l'heure, lui dit ma mère, qui peu à peu rentrait
dans son calme.»
Mais on sortit d'Auray et M. de Kervigné ne vint pas. La route se fit
cahin caha. Ma mère disait toujours: Il va venir, et il ne venait
point.
Il était l'exactitude même. Quel obstacle pouvait donc le retenir?
Le cabriolet venait de disparaître et mon père mettait fidèlement le
pied à l'étrier, lorsqu'il se vit entouré tout à coup par les deux
Bélébon et M. de Laroche, comme on appelait à pleine bouche l'ancien
Potemkin de la présidente. Il valait bien cela. C'était tout à fait un
homme de tenue et il portait je ne sais quel ruban à sa boutonnière.
Les Bélébon cachaient leur terreur sous une apparence fanfaronne, et
M. de Laroche, calme comme il convenait à un personnage de sa dignité,
avait l'air près d'eux d'un homme d'Etat encanaillé par des électeurs.
Ce fut lui qui porta la parole, et sa harangue eut le mérite d'être
courte.
«Monsieur le comte, dit-il, la comédienne a joué la comédie.»
Et les deux Bélébon éclatèrent de rire.
Mon père devint rouge jusqu'au blanc des yeux. Il avait bien dîné. A
ce moment de la digestion, la colère lui était mauvaise.
Le sang qui se précipitait à son cerveau, engourdit sa langue pendant
quelques secondes. Quand il put parler, il s'écria:
«Ce n'est pas vrai! La coquine n'aurait pas osé!
--Tiens bon l'aviron, Manon!» chantonna Vincent.
Mon père lui balafra le visage d'un violent coup de cravache. Le vieux
Bélébon dit:
«Le gars n'est pourtant pas cause si l'on s'est moqué de vous.»