Je me souviens alors de ce que mon frère avait dit, la veille au soir,
comme nous passions sur la route, entre l'escalier des géants et la
pièce d'eau des Suisses, à Versailles, il avait dit:
«Si nous étions au matin, je me trouverais là tout porté.»
Au régiment, ces fadaises sont des affaires sérieuses. Le colonel
Offroy et mon frère n'avaient certes pas plus envie l'un que l'autre
de se couper la gorge. Mais il y a un mauvais esprit qui veille et une
méchante mémoire qui tient état de ces lugubres promesses. C'était
comme une vieille lettre de change qui arrivait à échéance. Impossible
de la protester.
Je compris bien vite qu'il n'y avait plus à revenir. Les préliminaires
du duel s'étaient en quelque sorte réglés d'eux-mêmes comme si
l'insulte eût été toute fraîche. Je regarde comme parfaitement inutile
de parler ici pour ou contre le duel. Jamais cause n'a suscité
pareille surabondance de plaidoyers prolixes. Puisque le duel n'est
pas mort sous les coups de ses adversaires, puisqu'il vit malgré
l'éloquence de ses défenseurs, il faut croire qu'il est une des
nécessités de notre excellente civilisation. C'est un courtois
appendice à l'héroïsme de cet autre remède: la peine de mort. Pour
divertir une douzaine de subalternes qui prennent aujourd'hui leur
revanche, deux officiers supérieurs, se servent mutuellement de cible.
Cela est bien. Comment notre siècle en progrès résisterait-il à la
tentation de railler les sottises du passé?
Je voulus à tout le moins accompagner mon frère, mais il me fit
aisément comprendre que ma présence était indispensable ici. Là bas,
du reste, il devait trouver tout ce qu'il lui fallait: des témoins et
le chirurgien major.
Dans les montagnes d'Ecosse, ils se battent pour tuer. Au lieu
d'amener ce meuble incroyable, le chirurgien, on prend une autre
précaution qui me paraît bien plus logique: on creuse la fosse
d'avance.
A mon sens, cette fatalité seule de la mort peut expliquer le duel.
Pourquoi, chez nous, prennent-ils des épées (je parle des militaires
surtout) ces deux-là qui, dans leur âme et conscience n'ont pas le
désir de s'exterminer?
Est-ce décidément pour fournir une preuve de leur courage? Notre armée
travaille depuis dix siècles à mériter qu'on veuille bien regarder
cette preuve comme faite. J'ajoute que la preuve est puérile et ne
démontre rien.
L'usage ici vous prend l'homme par les épaules et le mène bon gré, mal
gré. Refusez un duel, vous qui portez l'uniforme et vous serez montré
en foire comme un mouton à cinq pattes.
On a connu des lâches qui se sont battus une bonne fois pour toutes,
afin d'acquérir le droit de ne plus se battre jamais.
Dans la vie civile, on ne peut le nier, le duel a une signification
quelconque. C'est un fait grave que de prendre l'épée quand on ne l'a
pas pendue au côté. Mais sous l'uniforme c'est voler le canon.
Nous allâmes éveiller Joson Michais qui, tout moulu qu'il était, se
déclara prêt à monter à cheval. Quatre heures sonnaient à l'église de
Saint-Cyr quand Gérard, déjà en selle, me tendit la main.
«Je ne crois pas à la Poule-Noire, au moins, me dit-il en souriant,
mais j'ai froid et j'aurais voulu rester avec vous deux.»
C'est toujours ce dernier sourire que je vois quand je pense à mon
frère.
En partant, il me donna rendez-vous à Paris chez M. Laïs.
Moi non plus je ne croyais pas à la Poule-Noire! Encore maintenant, je
ne crois pas plus à la pauvre sibylle de Landeven qu'à ces autres
prophétesses dont les antres bien meublés sont encombrés chaque jour
de Parisiens et de Parisiennes, formant partie intégrante de la
population la plus éclairée de l'univers. Car Paris, superstitieux au
moins autant que Quimper-Corentin, passe sa vie à consulter des
somnambules et à se laisser dire, pour vingt-cinq sous, au Vaudeville,
pour deux sous, dans un journal, qu'il est beau, bien fait, instruit,
galant, vaillant, spirituel surtout. Ah! c'est la prétention de Paris!
Les ânes eux-mêmes y braient avec finesse.
Je ne crois pas à la Poule-Noire; je ne crois qu'en Dieu. La
Poule-Noire avait parlé au hasard, comme elles font toutes. Seulement
les malheurs vont en troupe. Le bataillon des malheurs passa, frappant
à droite et à gauche, dans le rayon indiqué par elle. Ce fut étrange,
ce fut terrible au point qu'on ne saurait blâmer les esprits ignorants
et faibles, qui restèrent effrayés de la coïncidence.
Nous partîmes, Annette et moi, de Saint-Cyr dans la calèche de la
présidente. Elle ne nous parla même plus du couvent. Sa principale
préoccupation, pendant le voyage, fut de chercher le coin le plus
obscur de la calèche et de laisser tomber en double son visage, à
cause du lamentable état de ses peintures. La tableau avait coulé
complétement. Elle était d'une humeur massacrante.
Laroche avait disparu. Je ne sais comment il avait déjà trouvé
moyen de se mettre en relations avec les Bélébon. Ces braves
s'entre-devinent. Sans doute, il était à faire son rapport.
En passant à Versailles, je ne pus résister au désir de prendre
langue. J'entrai dans un café qui s'ouvrait et où se trouvaient déjà
des militaires, mais rien n'avait encore transpiré de ce que je
voulais savoir.
Aurélie nous mit à la porte de M. Laïs et nous quitta en nous
souhaitant bonne chance. Elle avait réellement de l'amitié pour moi,
et pour Annette un petit peu de sympathie combattue par beaucoup de
jalousie. Aurélie aurait eu le meilleur cœur du monde si elle avait
pu passer définitivement la trentaine.
Pendant tout le voyage, j'avais vu Annette silencieuse et triste. Je
savais qu'elle pensait à son père et je partageais très-sérieusement
ses inquiétudes. Gérard avait promis à M. Laïs que sa fille serait de
retour avant minuit; il était huit heures du matin, quand nous
passâmes la barrière. Il y a longtemps que je n'ai parlé de la santé
du père: il allait mal: ses forces déclinaient et le médecin redoutait
pour lui la moindre émotion. Dans l'état où il était, ce long retard
pouvait déterminer une crise funeste. Déjà bien des fois, cette nuit,
j'avais eu l'idée de monter à cheval et de courir à Paris lui porter
des nouvelles. Mais ma confiance en Gérard n'était pas revenue tout
d'un coup et j'avais toujours peur d'Aurélie. L'idée d'abandonner la
garde de mon cher trésor m'avait trouvé sans force.
Je comptais d'ailleurs sur l'élément chevaleresque, qui était le fond
du caractère des Laïs, surtout chez le père et qui éloignait d'eux
sans cesse la pensée d'une trahison. La première parole d'Annette, dès
que nous fûmes seuls, me témoigna que cet espoir était précisément le
sien.
«Le père m'a dit hier, murmura-t-elle en s'appuyant sur mon bras pour
descendre de voiture: Je douterais de moi même avant de rien craindre
de ce soldat français, de ce gentilhomme breton, de ce jeune homme qui
a son cœur dans ses yeux et qui est le frère de notre ami René.»
Je ne répondis point, mais je pensai: «Quand on parle ainsi, c'est que
déjà la crainte est née.»
Nous montâmes. Malgré tout, quelque chose nous serrait le cœur. Dans
la chambre d'entrée, nous trouvâmes Philippe tout seul. C'était une
bien pauvre maison: ils mettaient le bois à brûler dans l'antichambre:
Philippe était assis sur le bois et tenait sa tête entre ses deux
mains.
Eu nous voyant, il tendis ses bras vers nous et un sourire éclaira ses
larmes.
«Il a sa connaissance, nous dit-il d'une voix qui me navra jusqu'au
fond de l'âme. Vous n'arriverez pas trop tard.»
Je soutins, chancelant que j'étais, Annette qui s'affaissait à la
renverse.
Philippe ajouta:
«Il est avec le prêtre.»
En même temps, il me présenta un papier qui contenait ces mots sans
signature:
«Mademoiselle Annette Laïs était vouée aux Kervigné. Le président de
Kervigné l'a inventée, René de Kervigné l'a promenée, Gérard de
Kervigné l'a enlevée.»
Je n'ai jamais su qui avait écrit cet infâme billet. Ma première
pensée alla vers l'oncle Bélébon, mais malgré tout le mal qu'il
m'avait fait déjà, j'écartai mes soupçons de la tête de ce vieillard.
Restaient Vincent et Laroche. Ils étaient, l'un et l'autre, capables
de tout. Cela était trop bien fait pour Vincent, lourde brute dont la
plume n'aurait su tracer que de grossières injures, derrière l'abri de
l'anonyme. Quant à Laroche....
Mais il eût fallu ici des preuves certaines. Il s'agissait de
condamner un homme à mort.
M. Laïs avait reçu cette lettre la veille, vers onze heures avant
minuit, c'est-à-dire à l'heure où Gérard et moi nous montions à cheval
après notre explication terminée. Il avait passé une journée
excellente; la visite de Gérard l'avait charmé; il ne parlait que de
Gérard. Il disait à Philippe: «René nous a toujours dit que ses
parents avaient bon cœur; cela doit être vrai puisqu'ils ont élevé de
pareils enfants. Le colonel de Kervigné ressemble à ces jeune héros de
nos poèmes, princes par le sang et par la vaillance. Il est de ceux
qu'on ne peut voir sans les aimer.»
Puis il reprenait, joyeux et attendri de ses espérances:
«Notre Annette n'est-elle pas ainsi! N'avons-nous pas un trésor dans
notre humble maison? De loin, ils l'ont répudiée, mais il leur suffira
d'un coup d'œil pour l'aimer. Cette Bretagne est un noble pays.»
Cependant, ce ne fut pas sans inquiétude qu'il vit partir Annette, non
point que Gérard lui inspirât aucune défiance personnelle, mais parce
qu'il lui parut étrange que je ne fusse pas venu moi-même chercher ma
fiancée. Philippe était plus inquiet que lui.
Toute la soirée, ils essayèrent de se rassurer mutuellement et de se
consoler aussi, car le père disait:
«Il faut nous habituer à être seuls et à nous suffire désormais l'un à
l'autre. La femme suit son mari. Je crois bien que la volonté de René
est de ne nous abandonner jamais. Je le crois: c'est mon autre fils;
mais peut-on compter pour rien les parents de Bretagne? Ils auront
leurs prétentions naturelles et justes comme les nôtres; ils
souhaiteront d'avoir leurs enfants auprès d'eux. Philippe, Philippe,
que sera notre maison sans le sourire d'Annette!»
Ce fut une voisine qui apporta la lettre anonyme: il n'y avait pas de
concierge. M. Laïs examina l'adresse longuement. Il mit la lettre sur
la table et la reprit par deux fois avant de l'ouvrir. En l'ouvrant,
il dit:
«Ceci contient l'annonce d'un grand malheur.»
Philippe le vit pâlir terriblement. Il était en quelque sorte frappé
avant d'avoir lu.
Il passa le papier à Philippe. Pendant que celui-ci en parcourait le
contenu d'un seul regard, M. Laïs glissa de côté sur la chaise et
tomba évanoui.
Cette première syncope dura peu. Il reprit ses sens au bout de
quelques minutes et se reprocha sa faiblesse amèrement. Croit-on aux
lettres anonymes? Mais pendant qu'il parlait avec énergie, plaidant
contre lui-même la cause de notre loyauté bretonne, une seconde
syncope survint. Philippe, ayant desserré ses vêtements, vit que sa
blessure rendait du sang frais en abondance. Il porta le père évanoui
sur son lit. En quelques minutes, le lit fut inondé.
Le médecin, qu'on avait été querir en toute hâte arriva sur le minuit.
M. Laïs avait recouvré sa connaissance; comme il demandait un prêtre,
le médecin dit; «Si nous n'arrêtons pas l'hémorragie avant le lever du
jour, il y aura lieu.»
Philippe acheva en disant que, depuis une heure environ, le prêtre
était avec M. Laïs.
Annette avait écouté, immobile et silencieuse. Elle était assise entre
nous et tenait nos mains serrées contre sa poitrine. Le prêtre sortit
et nous dit:
«Allez voir mourir un saint.»
Philippe le pria de rentrer pour annoncer à son père le retour
d'Annette et le mien.
Nous entendîmes presque aussitôt après la voix de M. Laïs, forte et
profonde, qui disait:
«Béni soit le nom de Dieu! qu'ils viennent, qu'ils viennent!»
Nous fûmes obligés de porter Annette. M. Laïs était soulevé sur son
séant. Ce qui me frappa, ce fut l'idéale beauté de ce visage de
vieillard. C'était un buste de marbre, illuminé par l'auréole. Nulle
contraction ne dérangeait le dessin correct et antique de ses traits;
les masses de ses cheveux blancs tombaient, comme la veille, sur la
blancheur de ses joues: rien ne me semblait changé, sinon le regard de
ses yeux agrandis.
«René, me dit-il, comme je m'agenouillais, baisant sa pauvre main
froide et mouillée, je crois que je vous aime mieux que mes propres
enfants. Je vous aime pour vous et pour Annette. Vous avez deux parts
dans mon cœur. René, mon cher fils, je serais mort triste si j'étais
mort en doutant de votre frère.»
Je lui répétai les propres paroles de Gérard. Je lui dis combien il
était à nous et le jugement qu'il portait sur Annette.
«Tu me caches quelque chose!» murmura-t-il.
Et Philippe ajouta:
«Le père a droit de tout savoir.
--C'est vrai, m'écriai-je. J'ai soustrait l'amertume du baume, et j'ai
mal fait. Sachez donc toute votre fille.»
Et je lui racontai l'épreuve folle tentée par Gérard. Il m'écouta en
souriant. Ses yeux rendaient grâces au ciel.
«Elle ne s'est point défendue! dit-il, comme on chante un cantique;
elle n'a point été indignée; elle a pris la main qui voulait
l'outrager, elle l'a appuyée contre son cœur; elle a dit un seul mot:
Mon frère! et toute l'âme de ce bon soldat s'est réveillée! Ah! je
suis comme elle, je n'en veux pas à Gérard de Kervigné. Moi aussi, je
lui donne le baiser de paix et je l'appelle mon fils devant Dieu.»
Il se pencha; je sentis ses lèvres glacées sur mon front.
A ce moment, sa voix changea et reprit une vague expression de
frayeur pour nous dire:
«Mes enfants, quelque chose a passé devant mes yeux. Voilà que j'ai
grand'peine à vous voir. C'est comme un voile qui tombe entre nous. Je
ne vous vois plus. Etes-vous toujours là?»
Trois voix, brisées par les larmes, lui répondirent en même temps:
«Père, toujours.»
La sérénité revint à son front et nous vîmes le sourire qui renaissait
autour de ses lèvres.
«Je sais comment il faut appeler ce quelque chose, reprit-il avec une
douceur d'accent qui déjà ne sentait plus la terre. Il est permis de
ne pas reconnaître ce voile qu'on n'a jamais vu et qu'on ne voit
qu'une fois: c'est la mort. Mes enfants, je ne souffre pas; je sens
que je reste autour de vous et en vous. Aimez-vous tendrement: ce sera
encore m'aimer.»
Parmi nos mains, il choisit la main d'Annette et l'attira tout contre
lui. Deux belles larmes roulèrent lentement sur sa joue, tandis qu'il
murmurait:
«Toi, je vais dire à ta mère comme tu lui ressembles, et tout ce que
tu m'as donné de joie. Cœur de mon cœur, ange de mon foyer ma fille,
ma douce et sainte fille, c'est par toi que j'aime Dieu; tu es le
bonheur de ma mort comme tu as été le sourire de ma vie....»
Ce fut un baiser long et tout plein de suavités cruelles. Les sanglots
faisaient bondir le corps d'Annette.
«Votre main, René,» reprit M. Laïs dont la voix sembla raffermie tout
à coup.
Je la lui donnai, tremblante qu'elle était. Il la réunit dans les
siennes à celle d'Annette et prononça solennellement:
«J'ai droit; Dieu me l'a dit: Au nom de Dieu, je vous marie!»
Et il fit le signe de la croix sur nos fronts.
C'était la seconde fois que nous entendions ces mots aujourd'hui.
Gérard aussi, d'un ton moitié badin, moitié sérieux, nous avait dit:
Je vous marie!
Je ne sais pourquoi l'identité de cette formule fit naître en moi une
comparaison entre le vieillard mourant et le robuste jeune homme en
qui surabondaient le mouvement et la vie. Mon sang eut froid dans mes
veines. Pour exprimer la chose comme je la sentis, je perçus la saveur
de deux agonies.