Je ne sens pas mon estomac!»

Depuis longtemps, j'aurais pu m'esquiver, mais j'avais peur de

mécontenter mon père et il me semblait que je gagnais auprès de lui

quelque mérite, en subissant ce purgatoire. D'ailleurs, j'attendais

toujours Gérard. A force d'hésiter, je me laissai prendre, comme je

l'ai dit, par ma tante Bel-Œil, et la fuite devint impossible.

Ma tante Bel-Œil ne dansait pas et la gaudriole soulevait son cœur

sensible, mais elle avait soif de théories sentimentales. Son aspect

était un peu effrayant. Ses cheveux grisonnants s'ébouriffaient sous

un bonnet terriblement couronné de fleurs des champs; sa longue figure

se marbrait de tons livides et lilas; son _grand zieu_ restait fixe et

demesurément ouvert, tandis que son _petit zieu_ exécutait des

merveilles de gymnastique.

«Hélas! me dit-elle avec un soupir gastrique, voici donc Paris et les

orgies sans frein de la Babylone moderne! Se peut-il que je m'y trouve

compromise après tant d'années d'une existence virginale! J'en avais

lu la description dans les _Exilés de Heilbronn, ou à quoi sert la

vertu?_ un livre charmant, quoique rempli de dangereuses peintures.

As-tu été à la Chaumière?

--Non, ma tante répondis-je.

--Sois franc. Notre patrie a aussi des auteurs. Je connais les mœurs

vives et dévergondées du pays latin. Je voudrais voir quelques

grisettes de Paul de Kock avant de mourir!»

Elle me serra tout à coup le bras:

«Jeune imprudent, s'interrompit-elle, tu as gâté ta vie! Nous vivons

dans un siècle où l'amour est proscrit. Le démon de l'or s'est emparé

de toutes les consciences. Et tu t'es avisé de chercher un cœur pour

ton cœur! Ce n'est pas moi qui te blâme: la religion naturelle ne

connaît pas de schisme et, du haut de ma philosophie, je vois les

comédiennes au niveau des princesses. Passez le punch, monsieur le

garçon. Ah! qu'il est fort! Remettez-y un peu de rhum pour le

rafraîchir. C'est bien! Nous disions donc que ton Annette Laïs....

D'abord j'aime ce nom: _Annette Laïs, ou les secrets de la comédie_.

Combien de fois n'ai-je pas été sur le point de composer un livre,

afin d'épancher dans le sein de l'humanité les émotions brûlantes de

mon âme! Ecoute-moi. Et ne te méprends pas sur mes intentions. C'est

la tendresse désintéressée d'une parente qui va dicter mes paroles.

Cette jeune fille avait-elle déjà connu l'amour? ou bien l'as-tu

conduite le premier dans ce sentier émaillé de fleurs fatales où le

dieu qui porte un carquois?...»

Elle me donna un coup sur les doigts, et son _petit zieu_ fit pour le

moins cinquante tours en une seconde.

«Eh! bonhomme? s'interrompit-elle, cessant soudain de traduire

l'allemand, ne crains pas de tout dire. C'est comme si j'étais ton

confesseur. Tu conçois, si je suis contente des détails, je te fourre

de quoi lui faire un mignon cadeau.

--Prenez moi ce gaillard là! ordonna mon père, et qu'on me le fasse

danser de force.»

On fit mine d'obéir, mais Bel-Œil m'entoura de ses deux maigres bras;

prête à défendre par la force le trésor de confidences intimes qu'elle

attendait de moi.

En ce moment, Joson Michais me glissa à l'oreille par derrière:

«Notre monsié Gérard est en bas qui vous attend. Il est pâlot et blême

censé comme un linge, et je ne mens pas! Pour le tâbâc, il y a du

tâbâc!»

Je ne fis qu'un saut jusqu'à la porte et je m'enfuis.

Gérard était bien pâle, en effet. Il m'attendait, appuyé contre

l'entrée du vestibule, sur ce petit trottoir en contre bas qui borde

la rue de Beaujolais. Il semblait avoir peine à se soutenir. L'idée me

saisit qu'il venait de commettre une mauvaise action.

«Ah! me dit-il, te voilà.»

Il posa ses deux mains sur mes épaules et je le sentis chanceler.

«Sois homme! ajouta-t-il en quelque sorte machinalement. Sois homme!»

Le vertige me monta tout de suite au cerveau. J'eus la pensée furieuse

de lui briser le crâne contre la rampe de fer qui était derrière nous.

Je sentais, à vrai dire, le coup de poignard qu'il venait de me porter

en plein cœur.

«Qu'as-tu fait?....» balbutiai-je d'une voix étranglée.

Il répéta:

«Sois homme! sois homme!»

Je vis que ses yeux étaient rouges et que des larmes roulaient sur sa

joue.

Je ne saurais rendre l'angoisse poignante que j'éprouvai. Ce doit être

ainsi quand on meurt, ma colère tomba, mon énergie aussi. Il fut

obligé de me soutenir à son tour.

Il me porta peut-être, peut-être eus-je la force de marcher. Je n'ai

pas souvenir. Je me retrouvai assis sur un des bancs de pierre collés

aux arcades qui donnaient au jardin du Palais Royal un aspect de

familière hospitalité. Il était tard déjà. De rares promeneurs

allaient et venaient dans les allées. Sous les fenêtres des Frères

Provençaux, il y avait néanmoins un groupe assez nombreux formé par

des badauds qui écoutaient crier nos gens de Vannes.

La première parole de Gérard fut celle-ci:

«Il faut renoncer à elle.»

Puis, comme je ne répondais pas, il ajouta:

«Petit frère, je te jure devant Dieu que je t'aime! Après notre mère,

tu es ce que j'aime le mieux au monde!»

Je gardais toujours le silence. J'étais mort. Je n'aurais pu faire un

mouvement ni prononcer une parole. Seulement il y avait en moi un

sauvage besoin de frapper. Si j'avais eu la force j'aurais tué. Je le

dis comme cela est: je suis sûr que j'aurais tué.

Il me baisa au front. Je sentis ses larmes qui me mouillaient. De quoi

se repentait-il? J'aurais voulu avoir les griffes d'un tigre.

Car on s'était attaqué à elle! On me l'avait frappée! Je ne me serais

pas défendu moi-même, non! Moi-même, je ne me serais pas vengé! Mais

elle!

«C'est un ange! murmura Gérard, c'est un pauvre bel ange!»

Il s'assit auprès de moi, et appuya sa tête contre mon épaule.

Il me faisait horreur, car sa voix sonnait à mon entendement comme

s'il eût parlé d'une morte.

Je devais souffrir encore davantage.

«Je serais vrai, reprit-il, je ne pourrais pas mentir avec toi. J'ai

eu mes amours de jeune homme. On juge les autres par soi-même. Là bas,

en Bretagne, lors de mon arrivée, ils m'ont tous dit: Ce pauvre René

est en train de se casser le cou! Et déjà, j'étais bien mécontent de

toi, frère; tu vas avoir vingt ans. Tu n'es rien. J'avais de

l'ambition pour toi. Est-ce que tu m'entends?»

J'éprouvai une sorte de surprise à pouvoir répondre. Ma langue joua

dans mon palais. Tout le surplus de mon être restait rigide et

perclus, mais je pus dire comme un automate qui parle:

«Oui, je t'entends.

--Eh bien! petit frère, je leur avais promis de t'empêcher de te

casser le cou, en principe et sans rien spécifier. L'oncle Bélébon me

mettait les éperons dans le ventre en me parlant du jeune Sauvagel, un

fils de bourgeois qui est en train de parvenir très haut, à Paris, par

le crédit de la présidente. J'étais jaloux pour toi de ce Sauvagel, et

je me disais: il a un boulet au pied, je l'en débarrasserai, il

reviendra sur l'eau. En voiture, nous n'avons parlé que de toi. Notre

père est le meilleur des hommes, mais il roule dans un cercle d'idées

qui va se rétrécissant, et le métier de ces Bélébons est de l'abrutir.

Quelque jour, je me mêlerai de cela.... Mais non! que le diable

m'emporte s'il m'arrive de me mêler jamais de la moindre des

choses!.... Notre père a donc son tic contre les mésalliances. Moi, je

ne suis pas partisan des mésalliances, mais je ne sais pas ce que je

ferais pour toi. Mon père, c'est indifférent: il m'a dit cent fois, à

moi, qu'il aimerait mieux me voir mort que mésallié. Or, voilà: en

diligence, le vieux Bélébon dit: Le meilleur moyen serait de lui

souffler sa donzelle....»

Je poussai un sourd gémissement.

«Tu vas voir, reprit Gérard. Sur ma foi, j'ai été puni! Nous sommes

fanfarons, en Bretagne, et ce n'est pas le régiment qui corrige de

cela. Tout le monde me poussa, disant: Si le petit se voit trompé, il

est fier, il sera guéri d'emblée. Moi, vois-tu, j'ai rencontré en ma

vie cent présidentes, les unes plus, les autres moins folles

qu'Aurélie. Sous l'uniforme, nous ne sommes peut-être pas aux

meilleures places pour bien voir les femmes. Celles qui nous laissent

approcher savent ce qu'elles font et cachent les autres. Il s'agissait

d'une comédienne qui s'était fait promettre le mariage par un enfant

de dix-huit ans....

--Gérard, l'interrompis-je, mon immobilité cataleptique me donnant

les apparences de la froideur, je souffre beaucoup: dis-moi ce que tu

as fait.»

Il se méprit.

«Te voilà plus calme, murmura-t-il. Pauvre fille!»

Il la plaignait presque de ma résignation.

«Je suis retourné chez M. Laïs, poursuivit-il. J'ai dit que tu m'avais

chargé de la venir prendre....

--Pour la présenter à mon père? devinai-je.

--Oui, pour la présenter à notre père.

--Et ils t'ont cru, car ils croient tout.

--Oui...... ce sont de bonnes âmes. Ils m'ont cru, en effet, la fille,

le père et le fils.

--C'est bien, Gérard, continue.»

Je pensais: «Si je ne peux pas le tuer, M. Laïs ou Philippe se

chargeront de cela.»

Il reprit:

«Annette s'est habillée à la hâte, tremblant un peu, mais souriant

aussi. Au bout de dix minutes, elle était prête. Le père et le fils

sont venus nous conduire jusqu'au fiacre et l'ont aidée à y monter. Le

père a dit: Ne crains rien; celui-là est un gentilhomme de Bretagne et

un soldat français.

Mon cœur qui avait cessé de battre, se prit tout à coup à bondir dans

ma poitrine. Je voyais et j'entendais M. Laïs.

Gérard reprit encore:

«Annette me demanda: Où donc sont-ils? Je répondis: loin d'ici, dans

le faubourg Saint Germain. Et je me mis à songer aux moyens

d'accomplir ma promesse....»

Gérard s'arrêta et passa son mouchoir sur son front.

La sueur froide coulait en ruisseaux le long de mon corps. Je

n'essayais même pas de savoir si je pouvais bouger maintenant. Je

n'avais qu'une pensée: écouter. J'étais avide de chaque mot qui

retournait le poignard dans ma blessure.

Par bouffées, les éclats de rire et les chants sortaient par les

fenêtres ouvertes des Frères-Provençaux.

«Oui, poursuivit Gérard, et Dieu sait si j'avais envie de réussir!

C'est la sottise des gens comme moi, que veux-tu? Ils croient à leurs

mères et ils ne croient pas aux femmes! comme si chacun n'avait pas sa

mère et comme si toutes les mères ne faisaient pas toutes les femmes!

Je ne sais pas si tu es irrité contre moi, depuis que mon aveu franc

et complet te demande pardon, mais je te demande pardon deux fois que

j'eus. Elle me souriait si bien! Je me dis: ce sera trop facile! Je

pris sa main, ou plutôt elle me la donna; je la tirai vers moi, elle

fit les trois quarts du chemin: sur l'étroite banquette de la voiture,

nous eussions tenu quatre! Je lui dis: Annette, je n'ai point

rencontré de femme si belle que vous.....»

Il s'arrêta encore et je voulus parler. Ma langue était de nouveau

frappée. Je vivais seulement par l'atroce angoisse qui me tordait le

cœur. Oh! pourtant, mon intelligence était nette. Je sentais chaque

coup distinctement, et il semblait que mon martyre, arrivant sans

cesse à son comble, pût indéfiniment s'aggraver.

«Je te dis, continua Gérard en se redressant, que je ne connais pas la

femme ainsi faite. La résistance a été pour moi jusqu'ici le souverain

gage de la vertu. Celle-là qui est une angélique créature, ne m'a

point résisté.» Tant mieux! m'a-t-elle dit. J'ai ajouté: Je suis

majeur, moi, je suis colonel, la femme que j'aime, je puis l'épouser.

Et, en parlant ainsi, j'ai voulu porter sa main à mes lèvres. Elle m'a

tendu son front. Puis, attirant à son tour ma main jusqu'à sa bouche,

elle l'a baisée en murmurant: Mon frère.....

Gérard pleurait. Ses larmes attirèrent les miennes. Un délire de joie

remplaça ma torture. Je ne voulais plus son sang; si j'avais pu, je me

serais précipité dans ses bras.

«Avant ce soir, dit-il en essayant de sourire, il y avait bien

longtemps que je n'avais pleuré «Mon frère!» Elle a seulement prononcé

ce mot. La honte m'a pénétré comme une sueur. René! comme elle t'aime!

comme elle t'aime!

Et avec un élan d'enthousiasme:

«J'ai vu qu'il y avait quelque chose au-dessus de la vertu qui

s'irrite, la vertu qui reste calme, tant il est loin de sa pensée

qu'elle puisse être en danger de faillir; la vertu qui pardonne du

haut de sa sainteté miséricordieuse, la vertu angélique, pour employer

ce mot qu'on prodigue si follement, vertu de celle que je te

donnerais pour femme à l'instant même, si Dieu avait voulu que je

fusse ton père!»

J'eus froid. Ma joie se glaça. Un instant, j'avais cru que tout était

fini et qu'ici était le dénoûment heureux de mon supplice. Mais les

dernières paroles de Gérard firent entrer en moi une terreur nouvelle,

plus subtile et plus pénétrante, quoiqu'il ne s'y mêlât point encore

de colère.

Je retrouvai la parole pour demander:

«Où est-elle? Ai-je rêvé ou n'as-tu pas dit qu'elle était perdue pour

moi?»

Gérard baissa la tête.

«Nous étions à la porte de l'hôtel de Kervigné.... prononça-t-il

péniblement.

--Ah! fis-je en m'accrochant à ses habits, il y avait un complot! un

odieux complot! contre une enfant!

--Mon frère, ceci n'est plus ma confession, m'interrompit Gérard. Je

t'ai dit toute ma faute. A dater de ce moment, je n'ai fait que

remplir un devoir. Mlle Laïs a agi librement. Nul ne l'a forcée. Son

dévouement s'est accompli dans la plénitude de sa volonté.

--Mais où est-elle? m'écriai-je en luttant contre ma défaillance et

refoulant le râle qui obstruait ma gorge, où est-elle? Qu'avez-vous

fait d'elle? Je la veux! Je serai assassin, s'il le faut, et, si l'on

m'y pousse, parricide! Je la veux! C'est ma vie! Ecoutez! Je ne vous

tuerai pas! Je ferai mieux, je me tuerai devant vous! Vous serez tous

éclaboussés de mon sang! Je la veux! Annette! Annette! mon âme! Soyez

maudits, vous tous qui m'avez arraché le cœur!»

Annette Laïs · 第 69 / 115 题