Il ne me tendit pas la main.
«Monsieur de Kervigné, me dit-il avec une froide douceur, le fils peut
ne point ressembler à son père, il ne m'étonne point que vous nous
ayez caché un nom devant lequel la porte de notre maison se serait
fermée d'elle-même. Ce qui m'étonne et ce qui m'indignerait si votre
âge ne plaidait pour vous, c'est que vous ayez osé renouveler la
tentative de votre père.»
Je n'étais pas bien habile, mais pourtant je compris tout de
suite l'avantage que me donnait sur lui son erreur. Aussi ne
l'interrompis-je point.
«Comme vous pouvez le penser, reprit-il, voyant que je gardais le
silence, toute explication est désormais inutile.
--Permettez-moi de croire le contraire, monsieur, répliquai-je cette
fois avec fermeté. Mon père est un loyal gentilhomme, qui a passé
comme vous une vie déjà longue à se faire aimer et respecter dans une
sphère modeste. Je ne suis pas le fils de M. le président de Kervigné.
--Ah!....» fit M. Laïs dont le front se dérida.
Car nous étions tous complices, et il ne demandait qu'à pardonner.
«Je ne juge pas mon cousin le président, poursuivis-je. Si j'avais ma
femme à défendre, je saurais ce que je dois faire pour repousser des
tentatives semblables à la sienne. Je suis son obligé jusqu'à ce jour,
et Annette Laïs me semble tellement au-dessus de ces petites hontes
que je ne garde même pas de rancune à celui qui l'a méconnue.
J'établis seulement ce fait, que je suis le fils d'un honnête homme
et d'une vertueuse femme.
--Ah!.... fit une seconde fois M. Lais.
Il me donna sa main en murmurant:
«Je vous demande pardon, monsieur de Kervigné, je vous demande pardon.
Je n'avais pas l'intention de vous offenser.»
Puis, pesant sur ma main jusqu'à ce que mon front fût à portée de ses
lèvres, il y mit un baiser en ajoutant:
«Je n'avais que cette objection-là, monsieur René. Le reste est une
chose qui ne vaut pas la peine d'être dite. C'est un pressentiment:
j'ai la crainte d'un malheur.
--Mon amour est profond et sincère, répliquai-je en serrant ses
pauvres mains froides sur ma poitrine; c'est beaucoup contre le
malheur.
--Ce n'est pas assez, si le malheur est tel que je le crains.
Pensez-vous donc que j'aie moins peur pour vous que pour elle?»
Je ne pus me retenir de sauter à son cou. Il me pressa sur son cœur
en un long et paternel embrassement.
«Vous êtes un cher jeune homme, reprit-il, et le mari d'Annette sera
le plus aimé de mes fils. Elle m'a rapporté ce que vous vous êtes dit
hier. Vous vous aimez saintement, et que faudrait-il, mon Dieu, pour
que cet amour fût la consolation de ma dernière heure?»
Nous nous aimions, en effet, nous nous aimions saintement, s'il est
vrai que l'amour parfait soit une sainte chose; mais que pouvait lui
avoir rapporté Annette? Peut-être ce que nous nous étions dit sans
parler. Je ne l'ai jamais interrogée à ce sujet, parce qu'il est entre
nous des choses qui n'ont pas encore été exprimées, mais il arriva
plus d'une fois dans les semaines qui suivirent que Philippe et M.
Laïs firent des allusions à nos entretiens. Je répète que nos
entretiens furent très longtemps de silencieux tête-à-tête, coupés par
des observations si frivoles qu'il semblait y avoir gageure ou
parti-pris. Ce que je pensais tout bas quand j'étais seul, moi qui
n'avais point de confident, Annette le pensait tout haut devant son
père et son frère. Elle traduisait en langage vulgaire le bizarre
idiome de notre bonheur.
Il y avait, du reste, quelque chose de semblable en moi. Jamais ces
entrevues muettes et insignifiantes en apparence ne me laissèrent un
vide dans l'esprit ni dans le cœur. Et quand la langue d'aimer nous
fut donnée, il nous parut que nous répétions les mélodies déjà connues
d'un répertoire charmant. Ce fut du plaisir de plus, mais cela
n'ajouta rien au bonheur.
M. Laïs aborda enfin, cette fois, les questions principales et sur
lesquelles, avec tout autre que lui, j'aurais été renvoyé avec boules
noires. J'entends parler de ma situation de fils de famille mineur et
de la dépendance complète où j'étais sous le rapport pécuniaire.
J'arrangeais cela de mon mieux sans rien avancer cependant qui ne fût
rigoureusement vrai. Je mis en avant la tante Renotte, ma protectrice,
et l'excellent naturel de mes parents. M. Laïs, esprit naïf et large,
mais fin, toutes les fois qu'il consentait à fixer sur un objet l'œil
de son intelligence, me montra qu'il voyait les endroits faibles de
mon explication. Mais pour répéter un mot qui est écrit déjà, il me
montra aussi qu'il était complice. Annette avait dit: Je veux, et
Annette était reine.
Il fut convenu entre nous que je solliciterais sur-le-champ le
consentement de mon père. Comme je me faisais fort de l'obtenir, et
cela de la meilleure foi du monde, M. Laïs secoua la tête et murmura:
«Nous sommes des étrangers, des étrangers pauvres. On dit que les
Bretons sont fiers et qu'ils sont obstinés. Tout ceci est entre les
mains de Dieu.
--Vous êtes ici chez vous, monsieur de Kervigné, ajouta-t-il en se
redressant avec une solennelle dignité. Je mets ma fille sous la garde
de votre amour et de votre bonheur.»
Nous dînâmes ensemble ce jour-là. Le repas fut triste. J'appris
qu'Annette et Philippe étaient allés ensemble au tombeau de leur mère.
Après le repas, qui finit de bonne heure, à cause du spectacle,
Annette me dit:
«Il ne faudra jamais venir me voir au théâtre. Hier, c'était le
théâtre qui nous empêchait de parler.
--Quand faudra-t-il venir? demandai-je.
--Le matin. Vous ne m'avez jamais entendue au piano. Je sais des airs
qui m'entretiennent de vous: ils vous parleront de moi.»
Elle me donna son front. M. Laïs était retiré déjà. Philippe me dit:
«Quand j'ai passé une heure avec ma mère il faut que je sois seul le
soir.»
Il me serra la main et je fus seul.
Mais de ces mélancolies, une délicieuse impression se dégageait pour
moi. Annette ne m'en avait jamais tant dit. J'avais un désir fougueux
d'entendre causer le piano d'Annette.
J'eus beau prendre le chemin des écoliers, j'étais à huit heures à la
porte de l'hôtel. Il y avait longtemps que je n'étais rentré de si
bonne heure. Aurélie m'entendit monter et m'appela. Sauvagel, en
grande tenue de séducteur, perchait au coin d'une jardinière et
gardait sur les lèvres sa dernière fadeur comme les enfants gourmands
se barbouillent avec des confitures. J'eus pitié de lui, tant son
métier me parut lamentable. Il fut congédié ignominieusement.
«Qu'avez-vous fait, chevalier? me demanda Aurélie. Vous prenez
décidément votre pension hors de chez nous.
--Une invitation.... répondis-je.
--C'est convenu. Et il n'y a pas eu de débauche!
--Pas tous les jours.»
Son éventail frappa gaillardement le bout de mes doigts.
«Sais-tu pourquoi j'ai renvoyé M. Sauvagel?
--Parce qu'il vous ennuyait.
--Toujours. Ah! si vous aviez été un bon sujet. Mais c'est de
l'histoire ancienne. J'ai renvoyé Sauvagel parce qu'il y a du nouveau
et que je suis à la tête d'une magnifique idée.
--Voyons la nouvelle.
--Léa Mouton n'a pas vécu. M. le président a trouvé sur son œil un
noir qu'il n'avait pas fait. Trop poli pour cela! Il s'est plaint; Léa
Mouton, qui n'est pas polie, l'a décoiffé d'un coup de pied à hauteur
de président. Devine le reste.
--Une autre Irma....
--Quelle autre? Je te la donne en cent.
--Je renonce.
-Annette Laïs! s'écria-t-elle en éclatant de rire. Laroche prétend
qu'il a été battu déjà. Il va bien!»
Cela ne m'émut point.
«Et l'idée? demandai-je froidement.
--Puisque tu en es à faire des fredaines, petit, une de plus, une de
moins, peu importe. Ne te fâche pas: on a beau être un amour comme
toi, avec ces demoiselles, il faut le nerf de la guerre. Je t'ouvre un
crédit de cinquante louis, si tu veux nous souffler Annette Laïs!»