En sortant du théâtre, j'évitai à dessein M. Laïs et Philippe. Il
était plus de minuit quand je regagnai l'hôtel. Le déjeuner du
lendemain, comme on le pense, fut un peu orageux, bien que le
président et sa femme ne connussent point encore l'emploi que j'avais
donné à mes heures de bureau. Le président me dit qu'il avait écrit à
mon père tout exprès pour l'informer de ce fait que j'avais enfin pris
la résolution d'aller régulièrement au ministère. Ceci était une
menace pour l'avenir et impliquait la condamnation du passé. Petite
maman, opposition systématique et vivante à tous actes de son seigneur
et maître, annonça qu'elle allait écrire à ma mère pour lui dire de
moi tout le bien possible, mais quand le président eut quitté la table
après son frugal repas, petite maman fit semblant de pleurer et j'eus
une scène. Il fallait qu'elle fût tombée sur un mauvais cœur! Je lui
arrachais les dernières illusions de sa jeunesse! Je n'y mettais pas
même les formes! Je l'abandonnais brutalement! insolemment! J'étais
ingrat comme peuvent l'être les cochers de fiacre! La baronne était
venue et lui avait dit: On ne voit déjà plus le cousin! La vicomtesse
était venue et lui avait dit: J'avais pronostiqué cela sans être
sorcière! Une substitute enfin, hélas! oui, une substitute qui n'avait
point passé vingt-huit ans, était venue et avait dit: C'est bien grave
ici pour un garçon de son âge!
«Etais-je donc grave avec toi, René? Quel âge croient-elles donc me
donner? Leurs calomnies ne peuvent pas faire que j'aie vingt-quatre
heures de plus? Te faut-il des plaisirs? Mais je ne demande pas mieux!
Nous irons tous les soirs au spectacle. Cet hiver, en domino, je peux
très bien risquer le bal de l'Opéra. Et cet atroce Josaphat est venu
aussi! Et sais-tu ce qu'il m'a dit? Il m'a dit: Quand on n'a pas soin
de leur attacher un fil à la patte...... Mais c'est un homme, lui, au
moins! J'avais payé quelqu'un pour arracher les yeux de la substitute!
Qu'as-tu fait hier au soir?
--J'ai dîné avec des camarades de bureau,» répondis-je.
Je n'ai pas remords de ce mensonge. C'était de la bonté d'âme.
«Déjà! s'écria-t-elle. Du premier coup! Ces ministères sont de mauvais
lieux! Et crois-tu que ton excellente mère t'ait envoyé à Paris pour
de pareilles orgies! On s'échauffe la tête, on perd sa santé. Y
avait-il des femmes?
--Nous étions entre hommes.
--Voilà qu'il apprend à mentir! s'écria Aurélie. Mettez les jeunes
gens aux ministères! Et sais-tu ce que sont ces femmes qui vont avec
les jeunes gens des ministères? Je vais écrire à Vannes. Ta maman
était pour moi une sœur aînée, presque une mère: Je vais tout lui
raconter, c'est mon devoir! Y en avait-il de jolies?
--Mais, petite maman.... voulus-je dire.
--Certes, certes! tu vas soutenir ton mensonge! Vous êtes Normands
doubles en Bretagne! Ah! c'est la dernière fois! Ah! je ne m'y
laisserai plus prendre! Ah! chevalier, vous m'avez fait aussi par trop
de mal!»
Eh bien! vrai, ce n'était pas ma faute, car j'avais un fond de sincère
affection pour ma cousine, qui n'était pas sans le mériter à de
certains égards. Elle avait été bonne pour moi, en définitive;
j'ajoute tout de suite qu'elle fut bonne pour moi dans la suite et
jusqu'au bout. Ses ridicules, auxquels on pourrait appliquer un nom
plus sévère, ne m'éloignaient point d'elle. Je lui pardonnais toutes
ses anciennes faiblesses, en faveur de sa faiblesse actuelle dont
j'étais le trop heureux objet. Je ne peux pas dire que je prisse fort
au sérieux ses plaintes tragi-comiques, mais j'éprouvais le besoin de
la consoler, à travers l'égoïsme même de ma préoccupation amoureuse.
Elle but son café trop chaud et m'en fit le reproche. J'étais cause,
ce matin, de tous les malheurs.
«Encore, s'écria-t-elle tout à coup, monstre de bambin, si tu ne
m'avais pas affichée vis-à-vis de toutes ces dames!»
Ici, je méritai mon pardon d'un seul coup: j'eus la force de comprimer
le violent éclat de rire qui chatouillait tous les muscles de ma face.
«Je vais être la fable de tout notre petit cercle,» reprit-elle en
versant une jolie dose d'eau-de-vie dans sa tasse.
Jusqu'à ce jour, elle n'avait même pas regardé l'eau-de-vie. Ses
vaisseaux étaient brûlés. Outre ses vingt-huit ans, elle avait passé
le Rubicon!
«Est-ce toi qui vas payer les verres cassés?» reprit-elle brusquement.
Le ciel sait bien que je n'avais cassé aucun verre.
Elle but son _gloria_ d'un seul trait, car en touchant les lèvres
d'une fille des croisés, ce vulgaire mélange ne pouvait devenir
ambroisie.
Puis elle me regarda d'un air de défi et son œil prit une expression
mauvaise, pour le coup.
«Là-bas, à Vannes, murmura-t-elle entre ses dents serrées, ils
t'auront dit que j'avais quarante ans.»
Je protestai encore.
«Quarante ans! reprit-elle avec une amertume profonde. Madame Aurélie
de Kervigné! La province est un tonneau où grouillent des vipères!
Quarante ans! C'est absurde! Si on ne t'avait pas dit cela, je
t'aurais tourné la tête! Voyons! la main sur la conscience, quel âge
me donnes-tu?
--L'âge d'une femme charmante......
--Serpent! tu as fait une _connaissance_!»
Je maintiens ce mot qui, comme le _gloria_, franchit des seuils
illustres.
Je dus rougir. Elle saisit ma chaise d'un bras vigoureux et la
rapprocha de la sienne.
«Elles seraient trop contentes! s'écria-t-elle impétueusement. Si tu
savais comme elles étaient jalouses! Ah! chevalier! chevalier!.... Je
mettrais le feu à Vannes, vois-tu!
«Ce n'est pas que je sois à court, au moins? s'interrompit-elle ici en
se redressant avec fierté. Tu as vu Sauvagel? C'est un garçon comme il
faut et qui se tient bien. Mais tu leur avais plu à toutes: c'était un
succès. Sauvagel est un peu nigaud et ses parents sont des bourgeois.
Allons! je t'ennuie, petit. Embrasse-moi et n'en parlons plus.»
J'obéis de bon cœur, et le traité de paix fut signé aux conditions
suivantes:
Article premier: comme j'avais affiché ma cousine, je m'engageai
loyalement à ne rien faire qui pût modifier l'opinion de son cercle au
sujet de nos prétendues relations; au contraire, je promis d'être
amoureux devant ces dames et de désoler Sauvagel.
Article deux: franchise entière, récit complet de mes orgies avec les
amis du ministère, description authentique des femmes, procès-verbaux
de mes amours.
Article trois: pas d'attache! pas de passion sérieuse! voltige
habituelle de fleur en fleur comme il convient à don Juan qui a
l'honneur d'appartenir à la fois à la noblesse historique et à la
jeune administration.
Je commençai tout de suite, et je lui fis un conte à dormir debout qui
la divertit outre mesure.
«T'es-tu grisé? me demanda-t-elle.
--Un peu. Gaieté d'officier.
--Ah! il les sait déjà toutes! Je voudrais te voir gris.
--J'aurais honte, ma cousine.
--Il y aurait de quoi, chevalier. Jurez-vous, quand vous êtes gris?
--Comme un Polonais.
--Et les demoiselles?
--Comme des anges!
--Est-ce que tu ne pourrais pas me faire voir cela? dans un petit
coin, par un trou de serrure?
--Nous chercherons le moyen.
--Tout est pour elles? conclut-elle en soupirant. Et cela nous
jalouse! As-tu rendez-vous aujourd'hui?
--Certes.
--J'ai bien envie de te nouer un fil à la patte, comme dit le docteur.
--Ah! ma cousine!
--Si j'avais été homme!....
Ce ne fut pas un soupir qui acheva sa phrase, ce fut un ouragan.
Ah! qu'eût-elle fait, dieux immortels!
La matinée était bonne; tout se trouvait ainsi arrangé pour le mieux.
A deux heures, je partis pour mon bureau de la rue Saint-Sabin.
En route, je me demandais ce qu'aurait dit ma cousine, si je lui avais
raconté au vrai mon entrevue avec Annette.
Pauvre cher entretien dont le souvenir gardait mon cœur sous le
charme et, en même temps, remplissait mon esprit d'étonnement. Se
pouvait-il que nous ne nous fussions rien dit? Rien absolument. Tout
cet amour qui débordait en moi, se pouvait-il que je n'en eusse point
versé une seule goutte?
Et se pouvait-il cependant qu'il y eût dans mon âme l'impression nette
et profonde d'aveux échangés, la saveur de toute une scène de passion,
l'empreinte et la chère fatigue d'une adorable lutte d'amour.
Se pouvait-il? Cela se peut-il, en effet? Je n'ai vu rien de pareil en
aucun livre, même dans ceux de ma tante Kerfily Bel-Œil.
Cela est, nous avions tout dit, je ne sais comment, sans même employer
l'éloquent langage du silence. Je sentais qu'elle n'ignorait plus rien
de moi, et je savais tout d'elle.
Mais que de choses pourtant j'avais encore à dire! surtout que de
choses à entendre! Quand je n'étais pas auprès d'elle, j'avais un
impérieux besoin de lui parler. Je lui parlais tout seul. Je
l'échauffais et je me brûlais. Il me semblait que mon cœur s'épandait
hors de ma poitrine et se faisait parole pour entrer dans le sien.
Je n'étais pas sans inquiétude. La veille au soir, j'avais laissé
volontairement les choses en suspens. Annette était en quelque sorte
chargée de soumettre à son père le résultat de l'examen subi par moi.
En me reportant à cet examen, je ne pouvais certes pas être
tranquille.
De mes déclarations, un seul fait positif ressortait: à savoir, que
j'avais nom René tout court.
En dehors de ce fait qui n'était pas à mon crédit, il y avait le
malheur du nom lui-même.
Plus j'approchais de la rue Saint-Sabin, où mon sort allait se
décider, plus mon trouble augmentait. Il était au-dessous cependant,
beaucoup au-dessous de ce qu'il aurait dû être, car en consultant les
lois de la sagesse mondaine, je n'avais aucune chance de réussir. Bien
plus, et suivant les mêmes lois, ma réussite même devrait constituer
un cas d'accusation grave contre la famille capable d'accueillir un
jeune homme dans ma situation. Cette dernière phase de la question
m'échappait; quant à l'autre, j'avais conscience du pouvoir absolu
d'Annette et j'étais sûr qu'Annette m'appartenait.
Je trouvai M. Laïs seul, et je pense qu'il avait éloigné ses enfants à
dessein, parce qu'il comptait être très sévère. Il était pâle comme un
malade qui a passé une nuit sans sommeil. Son regard morne et fatigué
annonçait la souffrance. Involontairement, douloureusement aussi, je
songeai à cette attente où il était de sa fin prochaine. J'avais
traité jusqu'alors ses pressentiments avec légèreté. Je fus converti
aujourd'hui d'un seul regard.