M. Laïs pâlit et je sentis que j'avais le visage en feu.

«Allons, père, reprit Annette, j'ai les deux entr'actes et tout ce

tableau pour retourner M. René comme un gant. Laissez-moi faire. Dans

une demi-heure, je vous dirai au juste si nous sommes des sages ou des

fous.

Le vieillard me tendit la main avec quelque embarras, ajoutant:

«Elle a désiré cela. Elle dit que nous sommes trop bons et qu'elle

sera bien plus sévère que nous. Je n'ai pas besoin de vous faire

souvenir que vous lui devez l'exacte vérité.»

La surprise me réduisit au silence. Je cherchais encore ma réponse que

déjà la porte était fermée sur Annette et sur moi Nous étions seuls.

«J'appellerai l'habilleuse, avait-elle dit au moment où son père

sortait. Je ne suis pas du tableau. Que personne ne nous dérange.»

Elle avait, en parlant ainsi, un petit air d'importance qui me fit

frissonner. J'étais troublé jusqu'à la détresse, et, certes, je ne

songeais guère à parler d'amour. Je me disais: Elle est la raison,

elle est le bon sens de cette famille. L'examen que les autres n'ont

su faire, je vais le subir ici. Et par combien de points ne suis-je

pas vulnérable! Ma minorité, la dépendance où je suis vis-à-vis de mes

parents, la tutelle de cet odieux cousin de Kervigné, pas de bien

venu, pas d'état! L'idée d'épouser une jeune fille sans fortune et

d'entrer chez ces bonnes gens en qualité de protecteur me sembla en ce

moment si impossible et si absurde, que je restai comme écrasé.

Philippe, au moins, avait ses découpures; à moins de pêcher des

congres, et la rivière de Seine n'est pas favorable à cette industrie,

moi, je ne savais rien faire de mes dix doigts.

Annette jeta sur son costume de papillon son petit châle-mantelet de

soie noire. Gavarni a crayonné souvent cette tenue de l'actrice qui

attend son tour de reparaître en scène. Les croquis de celui-là

gardent la grâce dans leur gaieté et n'enlaidissent pas la nature, au

contraire. Cependant, même chez Gavarni, cette opposition a quelque

chose de si franchement burlesque qu'elle ferait fuir le rêve d'amour

le plus entêté. C'est ici la prose professionnelle; l'actrice, ainsi

fagotée, porte sa petite tenue comme le superbe carabinier qui coiffe

un bonnet de coton au lieu de son casque, et chausse, à la place de

ses bottes, de gros sabots pleins de paille. Le parfum de l'illusion

s'enfuit, chassé par l'odeur du métier qui empeste.

Hélas! oui, tout cela est la vérité même. Il n'y avait rien autour de

nous qui ne fût contre Annette, et j'essayai lâchement d'élever entre

elle et moi cette prose ignominieuse comme un rempart. J'étais

précisément fait pour user de cet avantage mieux qu'un autre, car je

hais, oui, je hais le théâtre jusque dans ses splendeurs.

Or, jugez: j'avais ici pour moi le côté caricatural du théâtre, et de

quel théâtre! Ce trou semblait fait tout exprès pour rencontrer le

ridicule en drogue amère et capable d'empoisonner la passion même.

Je le crus, tant j'avais peur de ma misère. Je l'espérai, tant j'étais

furieusement l'ennemi d'Annette perdue pour moi.

Elle s'assit sur la chaise où naguère était M. Laïs. La petite lampe

posée sur la table de toilette l'éclairait par derrière et jouait dans

les masses admirablement soyeuses de ses cheveux. Je voyais ressortir

en lumière le profil de sa joue et le pur contour de son cou, tandis

que ses yeux, demi-perdus dans l'ombre, rayonnaient la douce lueur de

ses prunelles. Où était la mascarade? Par où s'épanouissait le

ridicule du costume? Il n'y avait là qu'une chère jeune fille à la

pose digne et à la fois familière, une enfant gracieuse et modeste, un

délice de candeur et de noblesse: la plus jolie, la plus belle, la

plus suave des vierges.

C'est à peine si mes projets de révolte eurent le temps de naître.

Annette me fit signe de prendre place. J'obéis. J'attendais sa

première question avec une véritable angoisse.

«Je ne sais pas par où commencer, me dit-elle enfin. Il faut être

franc avec moi, monsieur René. Est-ce que vous me trouvez du talent?

--Mademoiselle....balbutiai-je littéralement abasourdi.

--Non, n'est-ce pas? m'interrompit-elle. Ni moi non plus. Ce n'est

pas du tout de cela que je voulais vous parler. J'avais bien des

choses à vous dire. Attendez!»

Son doigt mignon toucha son front entre ses deux yeux. Je ne crois pas

l'avoir vue si jolie.

«Nous y voilà! s'écria-t-elle. Vous étiez déjà venu auparavant?

--Auparavant?.... répétai-je, car mon cerveau était plein d'imbécile

engourdissement.

--Oui, fit-elle avec douceur et comme un juge clément qui ne veut pas

brusquer son accusé, avant le premier soir où vous prîtes une stalle

d'orchestre.

--En effet, répondis-je.

--Quel jour?

--Il doit y avoir un mois.

--Le jour où je tombai?

--Précisément, mademoiselle.

--Me vîtes-vous tomber?

--Non, j'étais tombé avant vous.

--Vous étiez bien pâle.... Dans la loge de côté, n'est-ce pas, à

droite?

--Oui.

--Avec une vieille dame très-élégante?»

Les vingt-huit ans passés d'Aurélie.

«Oui, répondis-je encore.

--C'est votre mère cette dame?

--Non, c'est ma tante.

--Tant mieux.»

Il y eut un instant de silence, puis elle me dit gravement:

«Voilà ce que je voulais savoir.

--Et encore, pourtant, reprit-elle, comment aimez-vous votre mère?

--Comme il me semble que j'aimerais votre père! répliquai-je.

--Mon pauvre bon père! murmura-t-elle pendant que ses yeux charmants

se mouillaient. Vous ne le quitterez jamais, n'est-ce pas?

--Jamais! j'épouse aussi votre famille.»

Elle me tendit la main. Je n'eus pas l'idée de la porter à mes lèvres.

Nos deux mains étaient glacées. J'ignore pourquoi nous ne nous disions

rien de ce que nous sentions. A nous écouter, à nous voir même,

personne n'eût deviné la passion qui nous entraînait l'un vers

l'autre. Annette avait l'air d'être satisfaite du résultat de son

interrogatoire frivole. Je lui ai demandé bien souvent depuis ce

qu'elle sentait et quelle était la signification de sa conduite. Elle

m'a répondu: Je t'aimais.

Et pourtant cette première entrevue restait glaciale comme nos mains.

Il semblait que nous n'eussions à faire aucun échange de pensées. Il

m'est arrivé de croire que l'échange était opéré déjà et que cet

étrange amour vivait en nous de lui-même. Il en fut longtemps ainsi.

Pendant des semaines, notre bonheur fut sans voix. Je ne saurais mieux

peindre la physionomie de nos premiers entretiens qu'en les comparant

au calme plat d'un ménage où perce le bout d'oreille de l'ennui qui va

grandir. C'était l'apparence, mais comme l'apparence mentait! Nous

étions un ménage, en effet, par l'accord de volontés, par l'incroyable

identité de nos désirs. Mais comment la fatigue aurait-elle pu naître?

Notre bonheur n'était qu'un bouton, lent à s'épanouir. A nous deux,

nous n'avions qu'un cœur qui ne savait pas encore se parler à

lui-même.

Ce fut moi qui rompis le silence. J'avais cette double conscience de

subir un examen mystérieux qui suffisait à ma belle Annette et d'en

sortir vainqueur, mais ce n'était pas là l'examen demandé par M. Laïs

et il fallait y arriver.

«Je dois vous dire, mademoiselle, commençai-je en faisant un effort

capable de soulever une montagne, que j'ai trompé votre frère......

--Vous! m'interrompit-elle d'un accent incrédule.

--J'ai une excuse. Vous devez tous détester le nom que je porte.»

Son regard curieux se releva sur moi.

«René n'est pas votre vrai nom? murmura-t-elle.

--Si fait, mon nom de baptême.

--Ah! vous êtes noble, n'est-ce pas?

Cette question fut faite avec vivacité.

«Nous aussi, poursuivit-elle sans attendre ma réponse, nous avons été

nobles, riches et même puissants.»

Puis souriant, comme pour railler elle-même cette bouffée de son

orgueil d'enfant, elle ajouta:

«Tout cela est bien loin de nous. Quel est votre nom de famille,

monsieur René? Mon père et mon frère ne détestent personne, sinon les

oppresseurs de notre pays, là-bas. Vous êtes Français; la France a

fait de son mieux pour la Grèce.

--Je m'appelle René de Kervigné.»

En laissant tomber ce nom, j'eus un frémissement par tout le corps, et

je pris malgré moi le ton qui convient quand on fait un aveu terrible.

Je regardai Annette du coin de l'œil, je ne vis point son visage

changer.

«Eh bien? me dit-elle.»

Je restai stupéfait.

«Je croyais.... balbutiai-je.

--Qu'est-ce que vous croyiez? m'interrompit-elle avec pétulance.

--On m'avait dit que M. Laïs avait chassé de chez lui, tout

récemment....

--Deux personnes, c'est vrai: M. Laroche et le docteur Josaphat, mais

je n'ai jamais entendu prononcer ce nom de Kervigné........ A moins,

se reprit-elle, à moins....

Elle s'interrompit en un éclat de rire et ajouta:

«A moins que ce ne soit le vieux bonhomme qui se mettait dans la

baignoire d'avant scène, à gauche. Mais qu'est-ce qu'ils veulent donc?

le père avait envie de battre M. Laroche et je crois qu'il a battu

tout à fait le docteur Josaphat. Mais le docteur Josaphat avait glissé

une lettre sous mon oreiller. Ils sont fous! Moi, cela m'est bien égal

que vous vous appeliez René de Kervigné. Je ne vous ai rien dit de ce

que j'avais à vous dire, et vous?

--Oh! moi...... commençai-je impétueusement.

--Vous, je sais tout ce que vous pensez. D'ailleurs il est trop tard.

Laissez-moi, et appelez l'habilleuse.

Son sein battait. Dieu sait mon éloquence n'y était pour rien. Moi,

j'étais ému jusqu'au tremblement, et j'aurais cherché en vain dans ses

paroles le motif de ce trouble excessif. Nous n'avions rien dit de ce

que nous avions à dire.

Nos regards eux-mêmes, il faut ajouter cela, étaient restés muets. A

quoi servent donc les paroles et les regards, puisque nul pouvoir

humain n'eût été capable désormais de séparer nos cœurs?

Annette Laïs · 第 47 / 115 题