Je respecte la mémoire de M. Laïs comme celle d'un saint, mais je ne
prétends pas le donner pour modèle de conduite à suivre dans cette
grande affaire de l'introduction d'un gendre à la maison. Bien qu'à
Paris nous ne soyons pas des Grecs, une confiance pareille à la sienne
serait très souvent mal récompensée. Notre civilisation demande
d'autres enquêtes, parce que, pratiquant la sagesse de la maxime
antique, elle se connaît elle-même.
Il avait tort, étant données nos mœurs; étant donné l'état de notre
société, il avait tort. La meilleure preuve, c'est que j'eus défiance,
moi qui participais à peine à ces mœurs; moi qui appartenais si peu à
cette société, j'eus défiance. En présence du bon marché inattendu,
l'acheteur novice est comme l'acheteur habile: ils ont peur tous
deux; c'est l'instinct. Chez nous, l'honnêteté de celui qui vend ne se
suppose pas. Pour inspirer confiance, il faut surfaire. Vous
connaissez tous ce médecin ignare, mais spirituel, qui gagne de l'or à
être bourru. Il reste un charme à la vieillesse d'Aspasie, c'est de
battre Périclès.
La joie fait peur, dit un des plus ingénieux écrivains de ce siècle.
Ce n'était pas assez dire, tout ce qui est bon fait peur.
Je ne crois pas que j'eusse été capable de supporter une déception.
Mon amour a pu pénétrer en moi plus profondément depuis lors et mieux
englober tout mon être dans le réseau de ses racines, mais il était né
tout entier d'un seul jet. Ma vie se jouait malgré moi sur cette
chance unique. Annette était la nécessité de mon existence, je le
sentais pleinement. Pendant quelques minutes, je le sentis
douloureusement et c'est ce que j'appelle avoir défiance. L'idée ne me
vint point de m'arrêter sur la pente où j'étais; j'eus conscience
d'être en équilibre entre le bonheur et le malheur, voilà tout, et la
présence même du danger n'éveilla point en moi la volonté de reculer.
M. Laïs et Philippe échangèrent quelques paroles. A une question de
son père, j'entendis Philippe qui répondait:
«Tout est comme Annette l'a dit, exactement.»
Il commença une promenade de long en large derrière la toile de fond
et M. Laïs me fit entrer dans la loge d'Annette.
Tout le monde connaît ce laboratoire qu'on appelle la loge d'une
actrice, et vraiment mon livre n'est point écrit pour initier les
profanes aux pauvres secrets de l'envers de la comédie. Si je ne
m'étais astreint à toutes les rigueurs de la vérité vraie, je
sortirais bien vite de ce lieu qui m'irrite et m'offusque. Je n'y ai
pas d'air; tout m'y déplaît bien plus violemment encore que je ne veux
le dire, car le vice apparent n'est souvent que la forfanterie de la
souffrance, et cette pensée retient sur ma lèvre des paroles sévères.
Et n'était-ce point du lieu même que naissait ma défiance? Me
serais-je défié ailleurs? Chaque lieu a son parfum moral, son
influence, son magnétisme. Le pavé de l'église sue la prière, le
logis paternel exhale la tendresse et le respect, l'amour est partout
dans ce réduit blanc où dort la bien-aimée. C'est là, oh! c'est là
qu'il faut faire parler le cœur.
Mais nous sommes dans les coulisses d'un petit théâtre, à la porte de
l'étouffante officine où se fabriquent les longs yeux, les bouches
roses, les tempes veinées d'azur, les fleurs du teint, les perles du
sourire, pour notre cher tableau d'honneur modeste et sincère, nous
avons le clinquant dédoré de ce cadre. Soyons résignés.
«Elle reste en scène une demi-heure, me dit M. Laïs en m'offrant l'une
des deux chaises qui composaient le mobilier de la loge. Mon histoire
n'est pas bien longue, nous avons le temps. Vous êtes tout jeune,
monsieur René. Il me semble que j'étais jeune hier encore. Mes deux
enfants vous aiment. La façon dont naît l'affection importe peu, et il
est certain que je me suis senti porté pour vous à première vue. Je
tiens grand compte de ceci: on ne voit bien les gens que du premier
coup. J'aurais souhaité que mon gendre eût quatre ou cinq années de
plus, mais nous ne sommes pas de ceux qui choisissent. Pour le cœur
seulement, j'ai le droit d'être difficile, car nous sommes trois bons
cœurs à la maison. Les deux enfants aiment bien leur père. On n'est
pas trop de trois. L'idée de marier Annette m'est venue en même temps
que l'idée de mourir.»
J'ouvris la bouche. D'un geste il me pria d'écouter encore.
«Philippe a dû vous dire cela, reprit-il. La séparation sera un grand
deuil, car nous vivons les uns par les autres. Philippe sait; Annette
ne veut pas croire. Je suis un vieux soldat, mais pour elle j'ai peur
de mourir....
«Vous êtes bon, s'interrompit-il en raffermissant sa voix qui
s'altérait; je vois cela dans vos yeux. Seulement vous êtes bien
jeune. Annette a dix-huit ans. Un an de différence! Je vous manquerai.
J'aurais voulu un gendre.... C'est peut-être de l'ingratitude envers
Dieu qui vous envoie. Elle n'a rien que la bonté de son âme. L'épreuve
du théâtre est faite. A Paris, la misère est un gouffre. Je laisse
parler ma pensée, monsieur René: quelque chose me dit que je suis
pleinement compris par vous.
«Pleinement,» répétai-je d'un accent pénétré.
Il prit ma main et la serra.
«La pauvreté n'est pas encore chez nous, poursuivit-il, et je ne
saurais exprimer quelle noblesse relevait dans sa bouche la vulgarité
de ces détails. Annette n'a jamais connu la vraie pauvreté. Philippe
gagne quelque chose, et tout ce qu'il gagne est pour nous. Mais
Philippe a une blessure aussi. Elle n'a pas besoin de se rouvrir, car
jamais elle n'a été fermée. Sa blessure, qui est au cœur, lui répond
dans la tête. Annette ne peut rester à la seule garde de Philippe.»
Il s'arrêta et demeura pensif un instant, pour reprendre en baissant
la voix.
«Est-ce bien sa blessure? Nous avons tous quelque tour singulier
dans l'esprit. Quand j'examine ce qu'Annette m'a dit de vous
aujourd'hui.... Mais nous sommes trois à vous juger. Je ferais serment
que vous n'apporterez jamais sous un pauvre toit comme le nôtre ni le
chagrin ni la honte.
--Puissé-je y ramener la joie au prix de tout mon bonheur!
m'écriai-je.
«La jeunesse a son bon côté!» se dit-il à lui-même.
Il me semble encore que je vois son sourire paternel dans le cadre de
ses beaux cheveux blancs.
«Elle a perdu sa mère de bonne heure, poursuivit-il. C'était une
enfant faible qu'on pouvait rendre malade en fronçant le sourcil ou en
élevant la voix: gaie comme un oiseau chanteur au printemps, et si
belle dans ses rieuses allégresses! mais une sensitive! Nous ne
savions pas la contrarier, elle a toujours été notre reine; ses désirs
devenaient nos caprices. Elle nous payait en baisers. Ah! vous verrez
quelle douce chose c'est de lui obéir! J'en voulais arriver à ceci;
elle aime, elle nous l'a dit, parce qu'elle ne nous cache jamais rien;
elle nous a demandé celui qu'elle aime, parce que jamais nous ne lui
avons rien refusé.»
J'écoutais les yeux humides. «Vous verrez quelle douce chose c'est de
lui obéir!» Philippe m'avait déjà donné son consentement; n'était-ce
pas là celui de M. Laïs.
«Le temps passe, reprit-il avec un brusque soupir, comme s'il eût
chassé de force un vol de pensées pénibles. Je ne vous ai rien dit
encore de ce qu'il vous faut savoir. Ecoutez-moi et ne m'interrompez
pas, afin que tout soit fini, quand Annette va revenir.»
Je n'avais pas à l'interrompre. Il me dit la courte histoire que j'ai
déjà racontée, depuis son premier départ de Corfou, jusqu'à l'entrée
d'Annette au théâtre. J'attendais, je dois le dire, un mot, une
allusion au moins, ayant trait aux tentatives de mon cousin de
Kervigné, mais ce nom ne fut point prononcé.
«Annette, dit-il seulement en terminant, a été fort malade au
commencement du mois dernier. Nous avons été mécontents du médecin qui
l'a soignée, et peut-être l'avons-nous trop vite privée de ses
conseils. Physiquement, le théâtre la fatigue; au moral, elle est
comme le diamant, dont rien ne peut ternir le pur éclat. Nous sommes
des étrangers, mon jeune ami, j'ai dû vous faire connaître notre vie,
notre origine, nos croyances. Annette n'a pas de dot pour le présent,
dans l'avenir elle n'attend rien. Vous n'avez point à me répondre. La
nuit porte conseil; vous viendrez me voir demain.»
Il se leva. On entendait la tempête d'applaudissements qui annonçait
la sortie d'Annette.
«La première fois, murmura-t-il, ce bruit m'a fait battre le cœur.
Maintenant il m'attriste.
--Ce bruit m'a toujours attristé,» répliquai-je.
Il mit la main sur mon épaule, et me dit:
«Vous avez le cœur haut. Cherchez bien en vous-même: s'il se pouvait
que vous eussiez un regret....
--Vous l'avez dit, l'interrompis-je; rien n'altère le diamant.
Son noble front s'éclaira si visiblement, que ce fut comme une lueur
qui l'eût frappé à l'improviste.
«J'ai confiance! prononça-t-il avec force.
--Ce Laroche est revenu! s'écria Annette en foulant aux pieds un
énorme bouquet de roses. Il m'a jeté ces fleurs.»