SUR LA TERRASSE
DE VALENCE
Je connais des terrasses plus belles sur le flanc des coteaux de Toscane
ou d'Ombrie. J'en sais d'autres, en France, qui se développent avec
plus de majesté. Le rocher des Doms et le Peyrou dominent des plaines
plus grandioses. Mais, mieux que ses rivales, cette esplanade
valentinoise se mêle à la vie de la cité et partage ses émotions.
Aux soirs d'été, on vient y assister à l'agonie du jour. Rêves et
désirs s'exaspèrent à suivre les jeux mouvants de la lumière. Ici,
comme en Italie, j'ai compris l'antique souhait des mendiants qui
remerciaient d'une aumône en disant: "Puissiez-vous jouir longtemps de
vos yeux!" C'est devant cet horizon qu'un écrivain anglo-saxon évoqua
ses souvenirs du Péloponnèse.
Comment la vue quotidienne de tant de beauté a-t-elle si peu formé le
goût des habitants? Comment, après l'une de ces stations où ils
regardèrent les sculptures de Crussol dressées dans la splendeur du
soleil mourant, tolèrent-ils l'encombrant monument qui déshonore leurs
boulevards? Et puis-je croire qu'il ait jamais contemplé d'ici le
paysage, celui qui jeta sur le Rhône l'étrange pont dont le maigre dos
d'âne coupe d'une courbe sans grâce les rives harmonieuses? Mais le
bon géant, au passé lourd d'histoire, devant qui s'exaltait Flaubert
à l'idée qu'il était "le fleuve d'Annibal et de Marius," dédaigne
ces outrages et passe, méprisant.
Sur cette terrasse, un jeune Corse promena le premier tumulte de ses
désirs. Mais il ne songeait guère à la volupté celui qui, dans un
dialogue écrit ici-même, déclarait que l'amour était funeste aux
princes. "Confiera-t-on le bonheur des hommes, s'écriait-il, à un
enfant qui pleure sans cesse, qui s'alarme ou se réjouit au seul
mouvement d'une autre personne? Confiera-t-on le secret de l'État à
celui qui n'a point de volonté?" Dans les brouillards légers qui
tissent sur les eaux des draperies d'argent, ce n'était point le dieu
du Plaisir qui l'appelait; il voyait déjà la Gloire lui sourire, et
vers elle il tendait ses bras nerveux et passionnés.
Souvent, sur ce Champ-de-Mars, où s'élève la statue d'un autre
guerrier, je vins, aux jours tragiques de ces dernières années,
apaiser mes angoisses et retremper mon espoir. Aujourd'hui, par ce
lumineux été que ne troublent plus les appels du clairon, d'autres
souvenirs me hantent.
J'évoque le bel Alphonse de Lamartine qui, devant ce paysage, ne put
retenir un cri d'admiration. Ces larges horizons, aux lignes imprécises
s'estompant dans la brume, se déroulaient suivant le rythme de ses
vers; le murmure du Rhône, puissant et continu, montait vers lui pareil
au monotone enchaînement de ses strophes.
Sous ces ombrages, un autre cygne chanta; et ses chants, aussi purs,
étaient plus sobres et mieux ordonnés. De sa ville natale, où la
montagne dauphinoise expire au bord de la rivière, Louis Le Cardonnel a
reçu le don d'allier le lyrisme à la plus nette précision. Il me
semble que j'entends votre voix, ô poète, en ce lointain jour d'avril
où nous cheminions sous la verdure frissonnante des peupliers. C'est
ici que vous fîtes le premier vœu de vous immortaliser par vos vers;
c'est ici que vous rêvez de venir achever votre œuvre, voulant, comme
vous me l'écriviez récemment, qu'elle ait désormais plus encore "un
accent d'éternité."
*
* *
Moi aussi, par ce beau soir tout empourpré, je rêve d'un destin, mais
qui ne viendra pas. Le laurier ne couronne que les poètes. La gloire
ignore le simple ouvrier de lettres que je suis. Et pourtant, j'aimerais
que mon nom à ces rives illustres fût à jamais lié. Oh! je n'aspire
point à cette renommée passagère que le talent et quelque heureux
hasard donnent parfois; je voudrais ne pas mourir tout entier. Est un
véritable écrivain celui-là seul qui songe à se survivre. "Poète ou
romancier, comme le déclare Brunetière, dramaturge, historien ou
critique, il ne lui suffit pas d'être le peintre ingénieux ou le
spirituel traducteur des mœurs et des idées du jour. Il vise plus
haut! Il vise plus loin! Et son ambition, de quelque nom qu'on
l'appelle,--amour de l'idéal ou préoccupation de la postérité, souci
de perpétuer son nom ou désir d'exceller,--sa véritable ambition est
de vaincre la mort et le temps."
Si modeste que soit mon œuvre, je puis m'accorder cette justice que
toujours je m'efforçai d'y mettre le meilleur de moi-même et que je
n'ai pas écrit une ligne sans essayer de la rendre digne de durer.
Stendhal, qui naquit tout près d'ici, de l'autre côté de ces monts,
déclarait: "Je n'estime que d'être réimprimé en 1900." Ah! que je
donnerais tous les succès et les honneurs immédiats dont tant d'autres
se contentent, pour la simple certitude d'être réimprimé au siècle
prochain! Et qu'il m'est doux, sur cette terrasse de Valence, d'en
savourer l'illusion, par ce beau soir tout empourpré!
[Figure 02]