LES ROSES D'ASSISE

Il poursuivit d'une voix plus rude:--Pendant les longues heures dans les

tranchées, pendant les heures plus longues encore de l'hôpital, j'ai

eu le temps de réfléchir et j'ai compris que l'amour est une chose

grave, plus grave que l'on ne croit quand on a vingt ans. Je me suis

bien promis de ne plus donner mon cœur à la légère, de ne plus

l'ouvrir que pour une véritable et profonde passion. Je veux un amour

fort comme la mort. La voiture, arrivée au bas du coteau, traversait le

Tibre sur un vieux pont en dos d'âne, dont pas une pierre n'avait dû

bouger depuis les Romains. La nature plus riante ressemblait à un vaste

jardin. Les mûriers, les vignes, les blés et les maïs se partageaient

les champs. Les fermes disparaissaient à moitié sous les vergers et

les tonnelles. On sentait que la vie était partout facile; et

l'horizon, barré par d'harmonieuses collines, inclinait l'âme à la

sérénité. Les propos de Georges prenaient je ne sais quelle âpreté

au milieu de tant de douceur; Hélène en était toute troublée.

Pendant un nouveau silence, il examina sa voisine à la dérobée. Les

yeux à moitié fermés, elle semblait regarder en dedans d'elle-même.

Une émotion profonde l'étreignait, qu'elle s'efforçait vainement de

dominer. Il pensa qu'il avait été peut-être maladroit et crut

nécessaire d'effacer l'impression produite.

--Je vous en prie, oubliez ce que je viens de dire...

Il ne se doutait pas que, du trouble qui bouleversait Hélène, et qui

venait, en effet, des paroles qu'il avait prononcées, naissait une

sympathie plus ardente, une attraction irrésistible. Elle était de ces

amoureuses qui, voulant être aimées passionnément, vont d'instinct à

celui qui sera leur maître et non à celui qui pourrait être leur

esclave. Au moment précis où Georges s'excusait et croyait l'avoir

heurtée, elle éprouvait plus fortement que jamais le désir de

s'abandonner à lui, d'appuyer la tête sur son épaule...

La voiture s'arrêta devant Sainte-Marie-des-Anges, vaste, laide et

froide église moderne, élevée sur l'emplacement de la misérable

cabane de branchages et de chaume où mourut saint François. Ils

visitèrent le petit jardin clos où fleurissent les fameuses roses sans

épines. Un frère en cueillit quelques-unes pour Mme Fonteney.

--Voilà, dit-elle, le symbole de l'amour divin... Lui, au moins, ne

trompe jamais et ne fait point souffrir.

Et elle lui raconta le projet qu'elle avait eu d'entrer au couvent.

--Vous, au couvent!

--Pourquoi pas? J'ai l'âme très religieuse, mais je ne me suis pas

encore sentie en état de grâce... Et pourtant, quelle douceur ce doit

être de passer ses jours dans un cloître, loin du monde... C'est là

qu'est le vrai bonheur.

--Allons donc! Le bonheur n'est qu'en vous seule. Vous êtes faite pour

vivre et pour aimer... Ne sentez-vous pas ici comme une atmosphère de

mort? Marchons vers la lumière...

Comme ils sortaient de l'église, une vendeuse de fleurs s'approcha

d'eux.

--À mon tour, dit-il, de vous offrir des fleurs. Toujours celles-ci

servirent aux déclarations. Elles traduisent le désir et

l'ennoblissent. Je me rappelle avoir vu, à la Maison Carrée de Nîmes,

un bas-relief qui devait servir d'enseigne à une boutique de fleuriste

et portait cette délicieuse inscription: _Non vendo nisi amantibus

coronas_, je ne vends mes bouquets qu'aux amoureux...

Il choisit les roses les plus rouges, des roses pourpres, couleur de

sang, et les lui tendit.

--Que ces fleurs vous disent la violence de mes sentiments!

Elle respira les roses.

--Ah! soupira-t-elle, que leur senteur est forte!

--Oui, leur parfum est enivrant. Leurs épines sont nombreuses et

acérées. Elles blessent, torturent, font payer parfois chèrement

leurs joies. Elles sont le symbole de l'amour humain. Lui seul pourtant

donne du prix à la vie...

La voiture gravissait lentement les lacets qui escaladent la colline,

parmi les oliviers poussiéreux. Bientôt, à un tournant du chemin,

Assise apparut dans son majestueux développement. Indifférent à cette

vision, Georges regardait du coin de l'œil Mme Fonteney qui épinglait

à son corsage un bouquet, où elle avait mêlé les roses rouges aux

pâles roses de saint François.

[Figure 04]

Paysages Passionnés · 第 46 / 48 题