XIV

LE LONG DE LA MER

ANNUNZIENNE

À partir de Pesaro, la voie ferrée court le long de la grève, au

milieu des cabines et des baigneurs étendus sur les plages au sable

luisant. L'eau est si bleue, d'un bleu tellement intense, qu'elle a des

reflets de métal et semble un bain chimique où les mains se

teindraient d'azur en s'y plongeant. La mer est déjà orientale. Quand

le vent souffle du sud-est, il vient directement de Grèce, tout chargé

des parfums de la terre antique. Dans les voiles gonflées des tartanes

palpite le Levant: jaunes ou rouges, rayées de larges barres brunes,

leurs couleurs s'avivent et flamboient sur cette plaque de lapis-lazuli;

quelques-unes arborent encore les emblèmes des pirates barbaresques, le

croissant ou le soleil. "L'air est si pur que, parfois, aux fins de

journées, les montagnes des côtes dalmates se dessinent nettement à

l'horizon, à plus de quarante lieues. Je les revois encore, en ce

crépuscule de septembre, se dressant comme des terres de rêve

au-dessus de l'eau étincelante. Vers Ancône, le ciel était d'un

violet sombre et tragique, bordé d'une bande écarlate. Les deux

couleurs se heurtaient violemment, sans transition, sans gradation,

comme les costumes moitié rouges et moitié bleus des pages du

Pinturicchio..." Il me semble qu'elles sont d'hier ces lignes écrites

il y a douze ans, lorsque j'aperçus pour la première fois

l'Adriatique. Mais j'ai si souvent évoqué ce coucher de soleil que je

n'ai qu'à fermer les yeux pour tout revoir, et le ciel, et la mer, et

les barques lumineuses, et les nuages éclatants, comme il suffit de

porter à l'oreille une coquille marine pour entendre le bruit des

vagues qui la roulèrent pendant des siècles. Et je respire encore la

brise de cette soirée passée sur le môle désert d'Ancône, éclairé

par la lumière frémissante des constellations que, chaque nuit, et

presque du même lieu de la terre, Leopardi contemplait "scintillantes

sur le jardin paternel."

Avant d'aller voir Gabriele d'Annunzio à Venise, j'ai voulu faire un

nouveau pèlerinage aux bords de cette Adriatique qu'il a si souvent et

si magnifiquement chantée dans ses volumes de vers que j'ai emportés

avec moi. Sur la page de garde de ses _Laudi_, je relis l'affectueuse

dédicace où, de sa noble et haute écriture, le poète souhaite que la

vie me soit toujours

_come una spada fedele,

come un' acqua chiara._

Ah! combien je regrette la légende--plus belle que l'histoire--qui

faisait naître Gabriele d'Annunzio, un matin de printemps, à bord

d'une de ces _paranzelle_ dont les voiles d'ocre et de carmin découpent

leur triangle sur l'azur de l'eau ou du ciel! Mais enfin, comme le grand

Celte de Saint-Malo, lui aussi était né "au bruit des vagues," au

bruit de ces mêmes vagues qui viennent expirer le long de la voie

ferrée. Le manteau du beau temps ne recouvrait alors que des campagnes

pacifiques et une mer sans danger. Il n'en est plus de même aujourd'hui

et je cherche en vain à l'horizon ces voiles dont j'attendais jadis le

retour à chaque crépuscule. Depuis de longs mois, les petites villes

de la côte ne s'endorment que d'un sommeil léger, sans cesse troublé

par les alertes. Pescara notamment a été bombardée à plusieurs

reprises. Ce n'est qu'un petit bourg insignifiant, dans un bas-fond, que

je ne songerais guère à regarder de la portière, si mille souvenirs

ne m'assaillaient aussitôt de toutes parts. Voici la plage où le jeune

Gabriele respirait le vent du large. "Ah! quelle douce ivresse coulent

dans mes veines les agrestes odeurs mêlées à l'air salin!"

s'écriait-il au début de son _Canto novo_. Toujours la mer lui versa

son baume fortifiant. "Divine gardienne, écrit-il, elle ondule devant

ma porte; son chant a une vertu inconnue sur l'homme qui sait

l'écouter."

Voici maintenant Francavilla, où il composa plusieurs de ses

chefs-d'œuvre, près de l'étrange demeure du peintre Michetti; le site

est superbe, entre la mer resplendissante et les collines lumineuses que

dominent, à l'arrière, les sommets des Abruzzes. Tout autour, se

déroulent les décors du _Triomphe de la Mort_: San Vito, le pays des

genêts, l'ermitage qui s'élevait à mi-côte, dans un bosquet

d'orangers et d'oliviers, en face d'une baie close par deux

promontoires. Il me semble que, si j'errais un instant dans la campagne,

je trouverais sans peine la petite maison, au fronton de laquelle

Georges Aurispa avait écrit, dans le crépi frais, avec une pointe de

roseau: _Parva domus, magna quies_. Et là-bas, n'est-ce pas Ortone, la

blanche Ortone, pareille à une ville asiatique? Elle aussi fut

récemment bombardée. Gabriele d'Annunzio la représenta, pendant une

législature, au parlement italien. Tandis que le train avait un long

arrêt en gare, j'ai tiré de mon sac le roman pour relire la magnifique

description d'Ortone embrasée. "La ville en fête illuminait le ciel.

Des fusées innombrables, partant d'un point central, se déployaient

dans le ciel à la façon d'un large éventail d'or qui, lentement, de

bas en haut, se dissolvait en une pluie d'étincelles éparses. On

percevait un crépitement sourd, comme d'une fusillade lointaine,

entrecoupé de coups plus graves que suivaient des explosions de

bombes..." Je me suis arrêté, ne sachant plus si je lisais encore le

roman ou le récit du dernier bombardement. Ironie des choses! Au feu

d'artifice que regardaient les amants extasiés, ont succédé les

lueurs des obus incendiaires. D'innocentes victimes paient la gloire du

poète...

[Figure 04]

Paysages Passionnés · 第 34 / 48 题