J'avais entendu vanter les jardins de Châlons-sur-Marne; je ne les
croyais pas aussi beaux. Remplis du frémissement de la radieuse
matinée d'octobre, ils sont d'une véritable splendeur. Tout est en or,
marronniers et platanes, hauts peupliers le long des canaux, pelouses et
chemins uniformément recouverts d'un épais tapis de feuilles mortes
dont la senteur pénétrante se mêle à l'odeur de la terre mouillée.
D'autres feuilles en tombant se sont accrochées aux branches des
arbustes qu'elles parent d'une imprévue floraison jaune. De tant
refléter d'or, la petite rivière est toute dorée aussi. Seul, un
immense hêtre pourpre troue cette symphonie de sa coulée de feu. Puis
la féerie continue. La brume se dissipe peu à peu; le soleil pénètre
dans les arbres, inonde le sol. C'est l'embrasement de l'or... Je
félicite un vieux jardinier; mais il ne sait que s'excuser et se
lamenter d'être seul pour lutter contre cet envahissement des feuilles;
quand je lui dis qu'elles sont en ce moment la gloire de son parc, il me
regarde d'un mauvais œil et s'éloigne.
Émouvante langueur des beaux matins d'octobre! J'évoque ce jardin de
Lorraine dont nous parle Maurice Barrès. "Aucun vent, et les feuilles
fragiles par un dernier lien tiennent encore aux arbres. Charmante
minute immobile, extrême instant de l'âme précaire des jardins." Je
sais bien que la nature ne peut qu'ignorer nos angoisses; pourtant il y
a des moments où sa sérénité indifférente nous semble un
raffinement de cruauté. Et j'ai honte de savourer tant de calme
beauté, quand je pense à tous ceux qui, près d'ici, au fond des
tranchées, ne voient de ce grave automne qu'un ciel trop souvent
inclément. Et je songe aussi à l'ami très cher, tombé de l'autre
côté de l'Argonne, à la lisière d'un bois dont les feuilles étaient
vertes encore, et qui ne verra pas cet automne... Ah! quelle ironie dans
la mélodie de Schumann, que nous aimions tant tous les deux, et qui me
revient comme une obsession: "De quelles délices m'ont parlé les bois
jaunis..."
[Figure 04]