En quittant l'église de Conegliano, j'ai grimpé jusqu'au château que
j'apercevais tout rose dans la clarté vermeille. Il faut prendre
d'étroites rues tortueuses, sans trottoir, aux cailloux pointus, passer
sous des arcades et des voûtes qui semblent prêtes à tomber, monter
des escaliers en ruines. De lourdes portes s'ouvrent sur de minuscules
jardins. Des visages s'encadrent dans des fenêtres fleuries de
géraniums. De loin en loin, quelques modernes devantures de magasins,
malgré leur aspect misérable, ont l'air d'être étrangères dans les
ruelles désertes où l'on a presque peur du bruit que l'on fait. L'âme
du passé flotte autour des anciennes demeures. Rien n'est poignant
comme ces intérieurs d'antique cité où rien n'a bougé; le contraste
frappe surtout lorsque, au sortir des quartiers neufs tout radieux de
s'étaler au soleil, on pénètre dans la ville d'autrefois qui étouffa
pendant des siècles entre la colline et les remparts. Les façades y
prennent, comme les vieillards, ces visages où se lit, avec la
tristesse d'avoir vu trop de choses, une pensée sans cesse tournée
vers la mort. Après les dernières maisons, on monte le long des
murailles roussies qu'une chaude lumière console de leur abandon. Entre
les pierres disjointes, poussent ces herbes fines et ces mousses qui
croissent seulement dans la solitude.
De la terrasse qui précède le château, on découvre une magnifique
vue sur la plaine trévisane et la vallée de la Piave, dont le cours se
ralentit à l'approche des lagunes qu'on aperçoit à l'horizon, par les
temps clairs. Au-dessus des champs flotte déjà la délicate brume de
Venise. Au nord, le regard s'étend jusqu'aux premiers contreforts des
Alpes, sur une série de verdoyants coteaux et de montagnes boisées,
parsemées de villas et de bourgs groupés autour des campaniles. Les
versants sont couverts des vignobles célèbres qui donnent un vin
légèrement pétillant et parfumé. Au loin, le soleil qui meurt dore
un de ces gros nuages cotonneux, où les Grecs croyaient que les
immortels se cachaient pour mieux traverser l'azur, et qui servirent
ensuite aux peintres de toutes les écoles pour représenter les scènes
où Dieu descend sur terre. Les rayons glissent entre les créneaux et
les arbres comme de souples écharpes de rêve. Les cimes des hauts
cyprès, sous le vent qui peu à peu s'apaise avec le soir tombant, se
balancent à peine sur le ciel éblouissant, pareilles aux mâts d'un
navire doucement bercé par une mer calme. C'est l'heure irréelle où
les choses se parent de toutes les gammes lumineuses du rose, de ce rose
fugitif et passager, qui n'est pas une vraie couleur et rappelle la
teinte incertaine de ces fleurs si peu colorées qu'elles semblent, dans
un bouquet de fleurs rouges et blanches, comme un reflet adouci des unes
et des autres.
À travers les grilles, la cour intérieure du château sourit si
aimablement que j'ai envie d'y pénétrer. Une légère _buonamano_ a
raison des scrupules du gardien. Nous pourrons rester jusqu'à la nuit
dans ce vieux jardin si évocateur avec ses cyprès, ses lauriers-roses,
ses murailles de briques rouges qui s'avivent aux dernières lueurs du
jour. Les allées sont étroites et mal entretenues; mais peu à peu, le
jardin s'agrandit. Une brume impalpable monte de la terre chaude,
estompe graduellement les formes, met du mystère autour de nous. Avec
l'ombre, l'amour prend je ne sais quelle subite gravité; les mains
s'étreignent avec plus de ferveur. Émouvante langueur des soirs
italiens dans les parfums! Ah! douceur d'être deux quand tout s'efface
et semble mourir pour quelques heures! Sans un cœur près du mien, je
ne pourrais attendre la nuit dans ce jardin. Et je songe au vieux Dumas
qui, à la fin de son _Voyage en Suisse_, arrivé sur les bords du lac
Majeur, éprouve, dès le premier soir, l'effroi de la solitude et
trouve cette jolie formule: "Espérer ou craindre pour un autre est
l'unique chose qui donne à l'homme le sentiment complet de sa propre
existence." Dans le tumulte et l'agitation des jours, nous ne sentons
pas notre isolement; mais, vienne la paix vespérale, nous ne pouvons
plus le supporter.
Le vent est tout à fait tombé. Le jet des hauts cyprès s'est figé
dans le ciel noir. Au loin, une fontaine dit son éternelle et monotone
chanson. Tout à coup, un cri rompt le silence. C'est un rossignol
attardé que retient sans doute le charme tranquille de ce jardin
d'été. Nous ne l'apercevons pas; il doit être dans un massif de
lauriers-roses, sur une branche que nous voyons remuer. Il s'essaie
d'abord timidement, redit la même note, à mi-voix, comme en un
murmure. Il interroge les choses, écoute le silence. Puis, se croyant
seul et se grisant de la douceur nocturne épandue autour de lui, il
chante à plein gosier. Les trilles se succèdent, plus énergiques,
deviennent des cris de joie et de désir. Il lance ses notes éclatantes
par intervalles, semblant à chaque reprise clamer plus fort son appel
d'amour. Et, toutes les fois, nous frissonnons, comme les amants de
Vérone, lorsqu'ils entendaient le rossignol qui chantait sur un
grenadier, dans le jardin des Capulets.
[Figure 04]