Comment est-elle autant délaissée des touristes, cette Pieve di Cadore
si pittoresque et si curieuse? Certes, l'auberge y est médiocre et les
richesses artistiques presque nulles; mais peu de bourgs d'Italie
peuvent se vanter d'une plus jolie situation. La ville est bâtie sur
une sorte de coteau aux mamelons verts, tout fleuris de jardins, au
milieu de pelouses et de bois. Pas un chemin, pas une rue qui ne monte
et descende, tourne et retourne. L'unique petite place est elle-même en
pente et de guingois; c'est tout juste si l'on a pu trouver un étroit
terre-plein pour y dresser la statue de Titien sur le plan du vieil
hôtel de ville qui, lui aussi, est de travers par rapport aux édifices
qui bordent la place. Ceux-ci ont gardé leurs antiques et simples
façades. À Pieve, le modernisme n'a rien gâté. On trouve encore,
dans quelques régions de l'Italie, des coins qui n'ont pas bougé
depuis des siècles, et dont les habitants conservent, comme le dit M.
Paul Bourget, "un instinct de durer et de faire durer que l'exécrable
manie d'être au courant ne détruira pas de sitôt."
Un peu en contre-bas de la place, est la maison où naquit le plus
illustre et le plus grand des peintres vénitiens. Nul décor n'était
mieux fait pour exercer et séduire l'œil de celui qui devait être le
premier des paysagistes et le maître incontesté de la couleur. Bâtie
sur des hauteurs qu'entourent collines et pics, Pieve offre une
incomparable variété de panoramas. Les jeux de lumière et d'ombre
changent à chaque instant; le regard s'habitue à en saisir toutes les
fugitives nuances. Chaque année, lorsque juillet torride faisait monter
des canaux de Venise leurs miasmes de fièvre et leurs odeurs de soufre,
ah! comme Titien avait la nostalgie de ces montagnes, de ces forêts, de
ces prairies si reposantes aux regards fatigués! Pareil à ce
prisonnier de Milton, qui, s'évadant un matin d'été, aperçoit dans
la campagne mille choses ravissantes qu'il n'avait jamais remarquées,
il éprouvait une joie d'enfant à découvrir de nouveau la nature. En
sortant de chez lui, il gravissait la colline qui domine le cirque de
Pieve et porté l'antique citadelle, gardienne du Cadore. Des chemins
qui en font le tour, on a une série d'échappées sur les vallées qui
s'allongent, à perte de vue, entre de hautes murailles vertes. De
nombreux villages s'échelonnent comme des grains de corail le long du
clair ruban des routes qui vont vers Auronzo, Bellune ou Cortina. Toutes
les pentes sont tapissées de prés et de bois. La campagne n'est pas
divisée en champs de cultures diverses; elle ressemble à un parc que
l'on aurait dessiné ou plutôt conservé intact, tel que la nature le
fit. Derrière les premiers coteaux, les montagnes surgissent. Et, vers
le nord, les dominant toutes, se dressent les cimes dolomitiques de la
chaîne des Marmarole,
_le Marmarole care al Vecellio_,
comme les appelle Carducci, gigantesque barrière de trois mille mètres
qui protège Pieve contre les vents froids.
Ces Marmarole, Titien pouvait les contempler des fenêtres mêmes de sa
maison. Par-dessus les toits du village et les premières hauteurs
boisées, leurs arêtes se découpent sur le ciel d'une luminosité
presque toujours intense. Il les voyait se vêtir dans l'aube de teintes
pâles aux tons laiteux, et, le soir, flamboyer au crépuscule avec des
reflets d'incendie. Mais ce n'étaient point seulement ces cimes
dentelées qui séduisaient et hantaient son imagination. Tout le
paysage cadorin revit dans ses œuvres: les rocs à pic où s'accrochent
de maigres sapins, les prairies, les bois sombres, les villages sur les
hauteurs ou le long de la Piave, et surtout les beaux types musclés des
montagnards adonnés à l'exploitation des forêts. Les paysans qui
rentrent du travail n'ont pas changé depuis le temps où il les
peignit; ils se meuvent en quelque sorte dans l'éternel, suivant un
rythme séculaire. Ils ont toujours la tête forte et la barbe puissante
de ses apôtres. À l'auberge, un notable de la ville, qui discute avec
un de ses fermiers, a les traits nobles, le vaste front, le poil rude,
le regard aigu que Titien se donna dans ses portraits de Florence et de
Berlin. Ah! comme il est bien de cette race qui, sur la route de Venise
à Augsbourg, joint l'énergie du Nord à la finesse méridionale, de
cette contrée où l'air vif, les habitudes de travail et de frugalité
assurent de robustes santés! C'est un vrai fils du Cadore et ses
compatriotes ont le droit de l'honorer. Après avoir mis une plaque sur
l'humble maison où naquit "celui qui par l'art prépara l'indépendance
de sa patrie," ils lui élevèrent un monument sobre et de bon
goût,--une des meilleures statues modernes que je connaisse,--avec
cette simple inscription: "À Titien, le Cadore."
La région n'est pas riche en œuvres du maître; mais qu'importe! À
Pieve, je ne suis pas venu chercher ses tableaux, mais son pays, le pays
sur lequel ses yeux s'ouvrirent à la beauté du monde, où son âme
d'artiste s'éveilla. C'est ici qu'il vécut dans les champs et les bois
qui sont, pour qui les comprend, la meilleure école de vérité et de
simplicité. La nature a toujours enseigné le goût du sincère, la
haine du factice et du maniéré; Titien, l'un des premiers, l'aima et
la peignit avec toute sa foi et toute son ardeur de paysan.
Par cette fin de bel après-midi d'été, dans cette Pieve où flotte
une bonne odeur de saine campagne, le long des prairies émaillées de
trèfles rouges, de sauges d'un beau bleu foncé, de colchiques et de
boutons d'or, comme je comprends l'âme et l'œuvre du grand Cadorin!
Montagnard au cœur solide, qui, presque centenaire, peignais encore
d'une main assurée, c'est ici que je me plais à t'évoquer, mieux que
dans les salles froides d'un musée, mieux qu'à Venise même où nul
pourtant jamais n'éclipsera ta gloire. Tes plus pures joies, c'est ici
que tu les éprouvas, au milieu de ces paysages que tes yeux d'enfant
avidement contemplèrent, sur ce sol auquel t'attachaient toutes les
racines de ton être, dans cette petite ville où le peintre illustre de
la République Sérénissime, familier des plus grands, devant qui
avaient posé les doges, les rois, les empereurs et les papes, n'était
plus que le fils de Gregorio Vecellio. Il n'est pas de plus intime
bonheur pour les hommes arrivés au faîte des honneurs que de revenir,
chaque année, dans le village où ils naquirent. Loin de la vie
factice, ils retrouvent la nature et la terre, avec lesquelles on n'a
plus à jouer de rôle et devant qui tous sont égaux. C'est à Pieve,
lorsque des revers l'assaillaient, que Titien retrempait son âme
meurtrie et qu'il puisait en lui-même la force de lutter encore, pareil
à ces arbres des forêts auxquels Dante, en une magnifique image,
compare les ressorts de l'âme, à ces arbres qui se relèvent par leur
vertu propre après la tempête,
_come la fronda, che flette la cima
nel transito del vento, e poi si leva
per la propria virtù che la sublima..._
Malgré tous les honneurs et toutes les somptuosités de Venise,
c'était ici, dans cette modeste demeure, qu'il se sentait le mieux chez
lui; et, comme l'Arioste sur sa maison de Ferrare, il aurait pu faire
graver: _Parva, sed apta mihi..._
Comme la vie est bonne et la nature belle! Il suffit de savoir en jouir
sans excès, dans le parfait équilibre des facultés. Les montagnards
ont l'œil et l'esprit précis; ce sont des réalistes, avec pourtant ce
désir d'idéal que leur donne la vue des cimes constamment tendues vers
le ciel. Chez Titien, ne cherchez ni la profondeur de pensée d'un
Léonard de Vinci, ni les visions grandioses et pathétiques d'un
Rembrandt ou d'un Michel-Ange; n'y cherchez pas les effusions de ces
purs lyriques qui, comme le Corrège, laissent simplement chanter leur
cœur et nous émeuvent de leur émoi. Titien domine ses sujets et les
soumet à son art avec une puissante et calme intelligence, une
volonté, une maîtrise de soi qui lui permit d'exceller dans tous les
genres. Son visage, ses traits, son aspect général étaient plus d'un
homme d'action que d'un artiste. Ce n'était pas un rêveur. Nous le
savons soucieux de ses intérêts comme un campagnard. Certes, ces
tempéraments à base de raison pratique ne nous donnent jamais d'aussi
intenses émotions que les poètes et ne nous entraînent pas à leur
suite, haletants, vers les régions du mystère et de l'infini; mais ils
enchantent l'esprit sans le troubler. Ils se servent de l'art pour nous
dire la beauté des choses et la volupté de vivre. Enfantées dans la
joie, leurs œuvres expriment et répandent la joie. Enseigner le
bonheur: est-il meilleure destinée?
Mais déjà le soleil a disparu. Les cimes seules sont encore
éclairées. Les Marmarole rosissent, puis, peu à peu, passent du rouge
tendre au rouge ardent, se teignent de pourpre éclatante, semblent
entrer en incandescence. C'est le crépuscule, l'heure magnifique que
Gabriel d'Annunzio appelle justement l'heure de Titien "parce que toutes
les choses y resplendissent d'un or très riche, comme les figures nues
de cet ouvrier prestigieux, et paraissent illuminer le ciel plutôt
qu'en recevoir la lumière." C'est ici que Titien emplissait ses yeux de
ces reflets fauves qui flottait sur les objets comme les cheveux de la
belle Flora sur sa divine chair. Et quand la nuit tombait, quand la
dernière lueur s'éteignait sur le dernier pic des Marmarole, il
regagnait paisiblement la vieille maison paternelle et bientôt
s'endormait avec elle d'un bon sommeil de paysan laborieux.
[Figure 04]
X