Comment quitter le lac de Côme sans m'arrêter quelques heures sur les
rives fleuries de Bellagio? Je veux voir finir le jour du haut de ces
terrasses de la villa Serbelloni qui, contournant le merveilleux
promontoire, dominent tour à tour les trois bras du Lario. Les allées
sont bordées de rosiers, de camélias, de magnoliers, de grenadiers aux
troncs noueux et tordus, pareils à d'énormes câbles tressés,
d'orangers, de citronniers, de cactus dressant leurs pointes bleutées,
d'immenses aloès aux feuilles massives et charnues. Les lauriers-roses
plient sous les grappes trop lourdes de leurs bouquets vénéneux. Par
cet après-midi d'été finissant, de la terre surchauffée montent des
senteurs plus grisantes que le moût des cuves, comme on en respire au
printemps, à Florence, dans l'atmosphère sursaturée du Mercato Nuovo.
On a l'impression d'avancer au milieu d'une serre où des pollens
flotteraient dans l'air embrasé. Et par-dessus tous ces effluves,
l'olea fragrans verse son arôme puissant. Aucun arbre en fleur ne
dégage une odeur plus subtile, plus pénétrante, plus délicieusement
voluptueuse que cet olivier d'Extrême-Orient qui s'est acclimaté au
bord des lacs italiens, où il fleurit en septembre. Un seul arbuste
suffit à embaumer tout un jardin; en approchant de son feuillage, on
est environné d'un invisible encens; au soir tombant, la senteur est si
forte qu'elle vous étourdit.
À chaque pas, au travers du fouillis de verdures qui borde le chemin,
des échappées magnifiques s'ouvrent sur Bellagio, diamant que fait
ressortir le saphir des trois lacs qui l'enchâssent, et sur les
bourgades assoupies au bord de l'eau, dans un éblouissement de soleil.
On aperçoit des villas blanches et roses, des maisons de plaisance au
milieu de jardins et de beaux ombrages.
Devant moi, des bourdons fusent, puis retombent sur le sol. De petits
lézards fuient à mon approche, se blottissent dans un trou de muraille
et me regardent de leurs yeux luisants. Des pigeons marchent sur le
gravier du chemin, pesamment, n'ayant pas la force de s'envoler, comme
ces colombes dont parle Maurice Barrès, qui, demi-ivres des parfums
accumulés sur les terrasses des îles Borromées, se levèrent d'un vol
si lent qu'on aurait pu les prendre avec la main. De chaque côté du
sentier, les fleurs penchées ont des langueurs d'amoureuses
exténuées. Au sommet de leurs tiges, les cannas s'ouvrent tout grands
aux caresses de l'air. De l'écorce brûlante des pins coulent de
chaudes larmes de résine. Des mouches cantharides étalent sur les
feuilles leurs ailes vertes, immobiles. Une buée d'or enveloppe les
pointes des cyprès qui semblent vibrer dans l'atmosphère métallique.
Des arbres tapissés de vignes vierges saignent ainsi que des chairs
déchirées; d'autres, couverts de lierre et piqués de roses
grimpantes, rappellent les portiques fleuris de Mantegna.
Sur la plus haute terrasse, à la cime même du promontoire d'où l'on
embrasse les rives du lac ainsi que de la proue d'un navire, un vaste
apaisement règne. Des pins parasols découpent sur le ciel leur
élégante silhouette et font un encadrement délicat à ce paysage de
lumière. Au-dessous d'eux, les jardins s'estompent dans une poussière
bleue. Les troncs décharnés des oliviers se détachent sur le ciel,
plus noirs encore; mais l'ombre de leur feuillage frémissant a toujours
la même douceur virgilienne; quand le vent souffle, des ondes
argentées se propagent à travers les branchages mouvants. C'est
l'heure étale où le soleil incliné semble s'attarder à plaisir et
s'arrêter avant de disparaître, comme s'il voulait immobiliser,
pendant un instant, le somptueux décor qu'il illumine. L'immense nappe
liquide reflète, ainsi qu'un miroir, les tons d'or et de cuivre que le
déclin du jour met sur les choses. L'eau moirée de rides est pareille
à un taffetas changeant; là où donne le soleil, elle luit comme un
bouclier damasquiné, couvert d'écailles brillantes. Au loin, les
montagnes se nuancent de teintes opulentes, se revêtent d'une paroi de
métal étincelant. Sur les rives vermeilles, les bourgades reposent au
milieu de halos lumineux. Tout près, Varenna, au débouché du val
d'Esino, s'étend dans la fraîcheur de ses jardins. Le Fiume Latte est
tari par les chaleurs; mais on devine encore la traînée du torrent qui
descend, au printemps, en une cascade aussi blanche et aussi écumeuse
qu'un ruisseau de lait. Près de l'eau, sur la voie ferrée taillée en
plein roc, à côté de la route du Stelvio qui serpente en corniche au
bord du lac, un train se hâte vers Colico; vu d'ici, il est tout petit,
pareil à un jouet d'enfant; il s'engouffre dans les tunnels successifs,
si courts parfois que la machine en sort avant que les derniers wagons
s'y soient engagés. Vers le nord, de minces lignes claires permettent
de deviner les villages lointains, tassés le long des rives comme des
troupes de mouettes, Rezzonico et son vieux château, Gravedona, Dervio
au pied du Legnone pointu. Un bateau blanc se dirige lentement vers
Menaggio, laissant derrière lui un triple sillage qui va s'élargissant
sans cesse. Du côté de Lecco, l'eau d'un vert uni, semblable à des
émeraudes fondues, rappelle la poétique image de Dante, le _fresco
smeraldo in l'ora che si fiacca_; du côté de Bellagio, au contraire,
le lac étincelle aux derniers rayons.
Mais le soir tombe, il faut descendre. Avec le jour qui meurt, les
parfums des fleurs se sont encore développés. Jamais la nature ne
parle plus aux sens que par un crépuscule d'été. Le charme des
matins, comme un amour de jeune fille, est tissé de tendresse légère
et de pureté; la splendeur des après-midi est lourde de volupté.
L'aube est joyeuse et candide; les couchants sont ardents et langoureux.
Les touffes de lierre, les guirlandes fleuries pendent aux arbres,
nonchalantes et lascives, comme des bras de bacchantes endormies. Dans
mon exaltation qui croît peu à peu, j'ai l'illusion de me promener au
milieu des jardins d'Armide; les couples enlacés que je rencontre
deviennent les héros du Tasse oubliant le monde dans le délire
amoureux. C'est que ces jardins, ainsi que la plupart de ceux qui se
mirent dans ce lac, ne sont point inertes; tant de désirs y
promenèrent leurs fièvres, tant de vices s'y abritèrent, tant de
passions errèrent sous leurs verdures complaisantes, qu'ils sont comme
saturés de ferments voluptueux. Ah! que Jean-Jacques eut raison
d'abandonner sa première idée de placer ici les scènes de la
_Nouvelle Héloïse_! La lutte héroïque, que Julie doit soutenir si
longtemps contre l'amour défendu, aurait été par trop inégale. La
nature, surtout cette nature encore soumise au vieux Pan, est la
conseillère la plus dangereuse, l'auxiliaire la plus redoutable, la
complice la plus insinuante des amants. Elle enseigne l'asservissement
aux forces brutales. Il fallait toute la candeur du Poverello et de ses
compagnons de la Pordoncule pour ne pas trouver Satan dans les allées
ombreuses des bois italiens.
Sous le grand chêne vert, qui ombrage la terrasse près de la villa, je
m'accoude à la balustrade de marbre dont les veines rouges semblent
gonflées de sang. Entre les branches de l'arbre, au travers du rideau
de feuilles qui s'interpose comme le premier plan d'un décor de
théâtre, je vois les deux anses du lac palpiter sous l'ardente
lumière. L'eau est pareille à de l'or en fusion, or miroitant jaune et
roux. C'est le soleil qui, quoique disparu, produit encore cette magie,
en éclairant des nuées qui flottent dans le lointain, au-dessus du
mont Generoso. Les nuages, d'un cuivre éclatant, donnent au lac des
lueurs fauves; les coins où le ciel est à nu rayonnent d'une clarté
diffuse qui teinte l'eau de reflets plus clairs. Admirable symphonie! Le
peintre qui la mettrait sur la toile serait traité de fantaisiste; dans
la nature comme dans la vie, la vérité est souvent plus étrange que
la fiction. Entre les bras de Côme et de Lecco, la Brianza étale ses
prairies, ses vignes, ses mûriers, ses oliviers, véritable jardin
suspendu émergeant d'un bain d'or fluide. De nombreuses maisons aux
toits rouges la parsèment. On aperçoit les jardins célèbres aux noms
chantants, Melzi, Poldi, le parc de la villa Giulia et ses bosquets de
camélias qui s'endorment dans la mollesse de l'air. Dominant le plateau
et les rives, des collines aux courbes gracieuses s'élèvent,
bondissent les unes sur les autres, vagues soudainement figées.
Peu de panoramas sont aussi séduisants. Certes, Florence, vue de
Fiesole ou de San Miniato, et la douce vallée ombrienne contemplée, à
Pérouse, du Giardino di Fronte, donnent des émotions plus profondes;
mais, à coup sûr, il n'est pas vision plus voluptueuse. Peut-être
même pourrait-on lui reprocher d'être trop belle. L'émoi causé est
trop violent, trop physique. Nos sens sont entièrement pris par la
langueur qui se dégage des choses, de cette eau surtout qui revêt le
paysage de je ne sais quelle grâce féminine.
Peu à peu, la nuit est tombée. L'horizon s'est drapé de voiles
soyeux. Une buée invisible est montée de l'eau, estompant les reliefs,
enveloppant les rives de souples velours. Les collines se sont
resserrées autour du lac. Des écharpes de vapeur flottent à la cime
des arbres. Le ciel sans lune est criblé d'étoiles que l'humidité de
l'air fait briller d'un éclat inaccoutumé. Les Pléiades, haletantes
encore de la poursuite d'Orion, scintillent d'un frémissement
précipité. La voie lumineuse ruisselle, pareille à une traînée de
lait éblouissant. La soirée est très chaude. On entend le halètement
d'un bateau qui s'éloigne vers Menaggio, resplendissant
d'électricité. Puis le calme se fait, absolu. À peine, par instants,
le vol maladroit d'une chauve-souris et le bruit inlassable du flot qui
se casse au rivage. Du ciel argenté tombe une cendre bleuâtre sur les
jardins dont les effluves montent toujours en ondes lourdes. Bellagio
s'endort dans les parfums...
[Figure 04]