MATIN EN MONTAGNE

Au sortir de l'allée que bordait une double haie de hauts buis, et

avant de s'engager dans le bois, René se retourna une dernière fois

vers la maison qui semblait dormir encore. Quoique le soleil levant

illuminât la façade d'une clarté déjà vive, toutes les fenêtres

étaient closes; mais, de la ferme, à côté d'elle, montaient les

bruits familiers de l'éveil matinal et des préparatifs pour les

travaux des champs. Les coqs lançaient au ciel leurs appels éclatants.

Sur le toit, les pigeons secouaient leurs ailes engourdies et

commençaient à roucouler leur plainte monotone. Des chevaux, dans la

cour, piaffaient bruyamment et parfois hennissaient, en proie à cet

enivrement que les matins d'été versent à tous les êtres, aux

animaux comme aux hommes, aux plantes mêmes qui semblent, au sortir du

sommeil nocturne, s'étirer nerveusement et se tendre vers la radieuse

lumière.

La brume estompait encore les contours des montagnes. C'était une

matinée d'une pureté paradisiaque, comme il y en a parfois dans les

Alpes, une matinée pareille à celles qui devaient luire à l'aube des

temps, avant la naissance de l'homme. Toute la nature souriait à la

vie, joyeusement, allègrement, sans cette langueur et ces hésitations

des réveils de l'homme qui paraît redouter d'avance ce que le jour qui

se lève va lui apporter de douleurs et de maux.

René traversa rapidement le petit bois qui, de tous les côtés, sauf

vers la ferme, entourait la maison. Aux aiguilles des pins pendaient des

gouttelettes de rosée que les rayons du soleil, donnant obliquement sur

elles, faisaient briller comme des grains de cristal. Un duvet

impalpable commençait à verdir les troncs des plus vieux chênes. Au

sortir du bois, la pelouse recouvrait la montagne et la vêtait d'une

souple tunique d'émeraude. Le gazon n'était traversé par aucun

sentier; de loin en loin, montaient, dans la transparence de l'air,

quelques massifs d'arbres distribués avec tant de grâce que l'on

sentait bien que nulle main ne les avait semés, mais qu'ils avaient

germé seuls, au caprice des vents. L'herbe était si haute et si drue

qu'elle donnait l'impression d'une mousse épaisse, douce comme du

velours frappé. Bien que l'on fût au début d'août, l'été frais et

pluvieux n'avait pas fané toutes les fleurs; on rencontrait quelques

retardataires, des épervières orangées, des soldanelles, des lis

martagons dressant, comme un turban, leur corolle rouge. Par endroits,

des touffes serrées de gentianes faisaient de larges taches bleues.

Une ivresse vint à René d'aller ainsi à l'aventure, dans le matin

vermeil, sur cette pelouse humide où le jour naissant allumait toute

une gamme de verts étincelants. Les alouettes se levaient devant lui,

lançant au ciel leur joyeuse chanson. L'air vif des cimes, chargé de

senteurs résineuses, le grisait ainsi que des gorgées d'élixir. Il

lui semblait que son être s'épanouissait, qu'un afflux de sève

gonflait ses muscles et précipitait le cours de son sang. Ô volupté

des heures matinales, dans le virginal décor de l'éveil des choses,

sur les montagnes ensoleillées! Toute la splendeur des horizons entre

par les yeux dans l'âme, et chaque sensation devient jouissance. Les

feuillages qui tremblent et luisent, le murmure du vent chantant dans

les arbres, les parfums de la prairie en fleurs, les jeux de lumière,

les lointains grelots d'un troupeau, tout se transforme en joie physique

et l'on savoure le bonheur de vivre avec une telle plénitude que,

souvent, on en est oppressé. Les lèvres et les poumons hument avec

délices un air irrespiré. La pensée erre et bondit dans l'espace,

libre et sans entrave, se pose au hasard sur les choses; on finit par

oublier sa personnalité et l'on sent en soi la vie universelle. On

perçoit tous les souffles, tous les bruissements, tous les

chuchotements des milliers de voix imperceptibles dont est tramé le

silence des bois. Le cœur s'ouvre si largement que l'univers ne

suffirait pas à l'emplir. On frémit pour une feuille qui tombe, un

oiseau qui passe, un bourdonnement d'insecte, une odeur plus

pénétrante... Enivrement merveilleux qui, parfois, devient presque du

délire... Tu les as connues, ô Jean-Jacques, ces ivresses d'un cœur

ardent qui s'exalte dans la nature, loin des hommes, ivresses

passagères, mais si intenses, qu'elles font vibrer nos fibres les plus

secrètes et nous révèlent, mieux que les livres des philosophes,

l'infini qui est en nous.

René s'arrêta sous les ombrages d'un bosquet de pins, à la lisière

du plateau de Vouillant, d'où la vue embrasse, par-dessus le Drac,

toute la plaine du Grésivaudan. La brume s'était déjà dissipée et

les pics de la Chartreuse se détachaient nettement sur le ciel. Le

soleil encore bas à l'horizon, éblouissant, ne permettait pas de voir,

dans leur magnifique développement, les grandes Alpes, de Taillefer

jusqu'au Mont-Blanc. L'air était pourtant si pur qu'on distinguait la

croix plantée au sommet de Chanrousse. Le vent qui, chaque matin, se

lève quand l'aube point, était tombé. Mais, parfois, un souffle, venu

on ne savait d'où, courbait les pins. Un bruissement musical, pareil au

bourdonnement de ruches en pleine activité, allait d'arbre en arbre

avec une majestueuse lenteur et s'éteignait peu à peu dans les

lointains feuillages. Alors, une paix grave régnait. Des bruits

assourdis, le murmure du Drac, le sifflet d'un train montaient seuls de

la vallée. Très haut, une troupe de milans en chasse tournoyait avec

des cris aigus. Toutes les senteurs des cimes et des prairies flottaient

dans l'air léger...

[Figure 04]

V

Paysages Passionnés · 第 18 / 48 题