SI GIT EXEMPTE DES MISÈRES
DE LA FRAGILE HUMANITÉ
LA PLUS EXCELLENTE DES MÈRES
LA PLUS TOUCHANTE PIÉTÉ
FEMME CHÈRE AUTANT QUE ADMIRABLE
LE PREMIER CHAGRIN QU'ELLE FIT
A SON ÉPOUX INCONSOLABLE
DATE DU JOUR OU IL L'A PERDUE
[306] Les restes de Mme de Bombelles furent transférés, il y a
une dizaine d'années seulement, dans la sépulture de famille des
Bombelles dans la terre d'Opeka, près de Vinika (Croatie).
Renseignements fournis par M. le comte Marc de Bombelles.
Ce que fut la douleur de M. de Bombelles, on le devine. Écrasé par la
perte de celle qu'il avait chérie d'un amour constant et presqu'au-delà
de l'humaine mesure, n'ayant guère foi dans la cause des princes,
qu'allait-il devenir?
Avec deux enfants tout jeunes, en proie à des difficultés d'argent que
son veuvage ne peut qu'augmenter, puisqu'il ne lui est plus guère
loisible, en rendant des services à l'armée de Condé, de trouver là une
augmentation de ressources, il lui faut d'abord chercher en même temps à
pousser la carrière de ses fils aînés et à assurer le sort des plus
jeunes.
Il a commencé, suivant le vœu de sa femme, par conduire la petite
Caroline à son «auguste marraine».--«Je me trouvais, écrit-il au comte
de Régis, dans les plus grands embarras pour ma famille qu'on voulait
renvoyer de Brünn et de Moravie en l'englobant dans un ordre de départ
pour tous les étrangers. La protection qui aurait dû être la plus
puissante semblait irriter les exacts exécuteurs des seuls règlements
pesant sur les émigrés, j'avais à sauver ma colonie d'une vraie
persécution et à mettre dans toutes mes démarches une mesure qui
ménageât la dignité de ce que vous et moi respectons le plus au monde.
Trois semaines se sont passées.--Grâce au ciel et à l'intercession de
celle que je pleure et qui me manque sans cesse, je suis parvenu à
quitter Vienne à peu près tranquillisé sur le sort de mes enfants. Mes
chagrins et mes soucis ont été bien adoucis par les bontés dont la Reine
m'a comblé.»
La petite Caroline a été placée au couvent de la Visitation sur le désir
de la Reine de Naples. «Cette petite a fait à Sa Majesté l'effet que sa
gentillesse et sa raison produisent généralement. Les religieuses
l'aiment déjà à la folie.»
Pour ses fils, Bombelles a aussi des promesses et des résultats. Louis
aura de l'avancement dans l'armée napolitaine. Bitche et Charles sont,
le premier, sous-lieutenant dans l'«Archiduc-Joseph-infanterie», le
second enseigne dans Mittrowski, aussi infanterie autrichienne. Henri
rejoindra son père au quartier général de Condé, à moins que ce ne soit
celui-ci qui revienne définitivement à Brünn. «Pressé de rejoindre le
corps de Condé, j'ai partagé ses fatigues comme je partage en ce moment
ses justes inquiétudes sur le destin qui l'attend. D'ici à peu de jours,
écrit-il le 30 janvier, je saurai s'il m'est permis d'ajouter au
dévouement que j'ai montré, ou s'il est de mon devoir d'y mettre un
terme, à la suite duquel je rejoigne mon ménage.»
Bombelles était intervenu à Vienne pour faire obtenir de derniers
secours à l'armée de Condé, mais il était alors trop tard: M. de
Cobentzel, ministre de l'Empereur, discutait avec Joseph Bonaparte les
conditions de paix entre les Gouvernements autrichien et français. La
dislocation est imminente; les émigrés sont réduits à l'impuissance;
l'Autriche mise hors de cause; l'Angleterre ne paierait pas une armée
qui ne combattrait pas. C'en était fini de l'armée de Condé[307]. Ils
allaient devenir exceptionnels ceux qui continueraient à porter les
armes contre la France: la majeure partie des proscrits revinrent,
acceptèrent avec philosophie le nouvel ordre de choses, heureux de voir
les autels rétablis et l'ordre assuré; beaucoup surent ne pas refuser
les présents du Premier Consul[308]. Nous aurions aimé à ne pas
enregistrer le nom des Bombelles sur la même liste que les Langeron et
les Saint-Priest. Le marquis n'eut pas un instant la pensée de refaire
des Français de ses fils. Si lui-même a renoncé à toute ambition
militaire, il continuera à ne pas s'étonner que ses enfants servent les
ennemis de la France; rien ne modifiera un programme dont nous avons vu
le premier acte dans le refus de serment à la Constitution.
Irréconciliable il est resté avec la Révolution et ses suites... Ses
fils ne seront pas tous victimes de cette obstination; deux d'entre eux,
l'épée posée, parcourront de brillantes carrières; mais le second,
Bitche, que nous avons vu à l'armée de Mélas, mourra, au siège d'Ulm,
tué par une balle française.
[307] Voir _Journal d'un fourrier de l'armée de Contades_, publié
par le comte Gérard de Contades, et _l'Histoire de l'armée de
Condé_, par M. Bittard des Portes.
[308] Parlant des émigrés militaires, Napoléon a dit à
Sainte-Hélène: «Ils étaient salariés de nos ennemis, il est vrai,
mais ils l'étaient ou auraient dû l'être pour la cause de leur
Roi. La France donna la mort à leur action et des larmes à leur
courage.» _Mémoires de Napoléon_, t. II, p. 310.
* * * * *
M. de Bombelles va rentrer à Brünn où il a laissé l'enfant au
maillot «aux soins parfaits des trois excellentes filles du duc
d'Aumont-Villequier. Ces dames, dont l'aînée a vingt-six ans, restent
jusqu'à d'autres temps réunies aux débris de ma famille. Nous sommes
logés à Brünn dans le palais du prince de Dietrichstein qui m'y réfugia
quand je perdis (en 1797) la pension de la Reine. Sa Majesté, qui m'en
avait fait rétablir une de 2.000 florins, vient de me rendre cette
pension sur le pied précédent... Sa Majesté a été dans cette occasion
tout ce qu'elle sera toujours quand l'homme de bien peut arriver jusqu'à
elle».
Les plus grosses difficultés assaillent néanmoins M. de Bombelles.
L'augmentation de pension promise par la Reine de Naples n'arrive pas,
la carrière de Louis reste stationnaire. «Je ne reçois plus de réponses
de la Reine depuis mon retour ici, écrit le marquis, le 8 septembre, à
M. de Régis[309]; la route de ses bienfaits est également barrée. Elle
voulait qu'ils fussent reportés de 2 à 5. Je n'entends pas plus parler
d'un taux que de l'autre, et l'on me refuse la seule grâce que je
demande, celle de me dire: Vous n'aurez rien, parce qu'alors, pièce en
main, je pourrais solliciter ailleurs du pain, au lieu que, dans l'état
de souffrance où l'on me laisse, j'ai à m'attendre, si je frappais à
d'autres portes, qu'on me réponde: Prenez patience, vous avez un
traitement de Naples, il vous sera payé tôt ou tard. En attendant ainsi,
je suis mangé et par la dépense journalière de mes faibles économies et
par les besoins d'une famille qui, ne recevant plus sa pension de
l'ancien habitant de Mittau, n'a plus, pour administrer sagement un
ménage, la femme distinguée, douce, économe et sage qui était notre
boussole à tous et notre ancre de salut.»
[309] Archives de M. le comte de Régis.
Bombelles se plaint de la malveillance de quelques-uns qui l'auront
desservi auprès de la reine. «Ce qui me vaut ce traitement est
précisément ce qui vaut à mon bon Louis l'oubli de tout ce qui
mériterait récompense; je n'ai rien à me reprocher envers les hommes et
particulièrement envers les Rois, si ce n'est de n'avoir pas cet esprit
souple qui fait crier tour à tour: vive le Roi! vive la Ligue! Je tiens
à l'amour de mon Dieu, de sa religion, je tiens à cette forme de
gouvernement paternel qui se nomme monarchie. Je ne puis pas accorder
mon adoration au triomphe du crime...»
Bombelles s'étend longuement sur ses opinions, sur l'exécration en
laquelle il tient les «philosophes modernes» et continue à se plaindre
de la persécution dont il est l'objet. S'il n'obtient pas ce qu'il peut
justement désirer, étant donnés ses services passés, ce n'est faute de
savoir demander et se plaindre. Sans doute les doléances continuelles de
Marc-Henri ont un peu lassé tout le monde, aussi bien le régent et ses
amis que cette sœur de Marie-Antoinette dont la générosité l'a fait
vivre lui et les siens. Mais, comme il le marque si bien à son ami
Régis, sa femme n'est plus là, organisatrice parfaite, mère de famille
entendue, femme séduisante et adroite, qui sait attirer sur sa famille
ces gerbes de grâces utiles que pouvaient écarter les fastidieuses
jérémiades de son époux vieilli.
Il comptait sur le baron de Breteuil, qui, suivant lui, lui redoit de
grosses sommes convenues pour ses missions antérieures. Mais Breteuil,
qui a passé six semaines à Vienne et aux environs, n'a pas jugé bon de
se déranger. «Étant, nonobstant tout, dans de bons rapports avec lui, je
l'avais conjuré de passer par ici en retournant à Hambourg. Il m'a
répondu dans les termes les plus tendres et au milieu de protestations
d'amitié qu'il ne pouvait se détourner de trois postes pour voir un ami
si fidèle et qu'il n'avait pas le temps d'aller voir ma fille au
couvent. Le fait est qu'il a voulu se sauver de l'embarras de causer
avec moi depuis tout ce qu'il m'a écrit sur les 30.000 livres et au delà
qu'il me doit sans vouloir prendre des arrangements à cet égard. O
argent, ô argent, que ton métal fait faire de vilaines choses!»
Bombelles est forcément très embarrassé, il n'ose même pas envoyer
quelque argent à son fils Louis. «Ce n'est pas par un sentiment
d'attache à ce métal que je n'en envoie pas à mon pauvre Louis, le cœur
me saigne lorsque je pense qu'il peut être dans l'embarras; mais au
moment où je tends la main, si je lui envoyais quoi que ce soit, on ne
manquerait pas de dire que j'ai fait le pauvre pour mieux abuser de la
bienfaisance de la Reine et que, dans le fait, je suis à mon aise.»
Par cette lettre et par d'autres adressées soit au comte de Régis[310],
soit à Louis de Bombelles, on est informé des angoisses pécuniaires par
lesquelles passe le marquis de Bombelles. Ces tracas joints aux
dispositions religieuses, naturelles à son esprit et que la perte de sa
femme n'ont fait qu'augmenter, vont faire germer un projet caressé par
le marquis depuis qu'il est définitivement réfugié à Brünn. Après avoir
mis ordre, autant que faire se pouvait, à ses affaires et obtenu la
promesse que la pension faite par la reine de Naples serait reversée sur
ses enfants, une fois une certaine somme payée, Bombelles s'est décidé à
se retirer dans un couvent de Brünn pour y recevoir les ordres. «C'est
pénétré du désir d'améliorer le sort de mes chers enfants, écrit-il le
15 février 1803, à son fils Louis, que je me consacre au service des
autels, pour, avec le temps, en retirer, en outre, des avantages
spirituels, ceux de vivre de mon nouvel état et de ne pas morceler, par
ma propre subsistance, celle de mon indigente famille.» Et après lui
avoir indiqué le moyen de toucher des avances sur la pension que lui
fait la Reine, il donne rendez-vous à son fils à Vienne. «Je vous laisse
à penser combien je serai heureux de vous voir présent à ma première
messe, et de pouvoir vous y réunir à vos frères à la sainte Table; c'est
alors que du haut du ciel votre angélique mère réunirait ses
intercessions à mes prières pour ces fils quelle nourrit de son lait et
de la parole de Dieu, qu'elle servit si bien.»
[310] Archives de M. le comte de Régis.
Louis de Bombelles a accompli le voyage projeté à Vienne, et ce n'est
pas sans une profonde émotion qu'il a retrouvé ses frères et son père.
«Les larmes le suffoquaient, cet excellent papa, écrit-il au comte de
Régis, le 8 octobre, il ne pouvait que me serrer dans ses bras et lever
les bras au ciel. Henri me tiraillait d'un autre côté pour m'embrasser
aussi; enfin jamais entrevue ne fut plus touchante.» Il n'a presque pas
trouvé son père vieilli depuis ces cinq ans de séparation. «Son nouveau
costume avec ses croix de Saint-Louis et de Saint-Lazare lui va à
merveille, et il lui donne même un air de douceur et de résignation qui
le rendent cent fois plus intéressant.»
A son père, prêtre, Louis n'a rien déguisé, «même de ce qui pouvait être
à son désavantage», et il a trouvé en lui, «non seulement un père
indulgent, mais un ami charmant qui se reporte lui-même à l'âge de
vingt-quatre ans et qui malgré son respectable habit conçoit fort bien
que le printemps de la vie soit plus sujet aux orages que la maturité de
l'existence». Il ajoute: «Je vous assure qu'il est le seul
ecclésiastique que j'aie jusqu'à présent rencontré qui sache rendre la
vertu aussi séduisante et qui la dépouille de tout ce qu'elle a
ordinairement de farouche.» Il a été trop question du comte de Régis, si
parfait ami de tous et de chacun d'eux, pour que Louis de Bombelles ne
souligne pas ce souvenir reconnaissant. «J'ai été heureux en voyant que
l'amitié que vous avez toujours si franchement témoignée à notre famille
est bien sentie et partagée par tous ses membres et surtout par le
chef.»
Il donne ensuite des détails sur ses frères: «Henri, qui est le premier
que j'aie vu, a quinze ans. Sans être d'une très jolie figure, il a une
tournure très agréable, beaucoup d'esprit et fournissant aux frais de la
conversation comme un homme fait. Aussi est-il caressé et gâté par
toutes les dames de la société; mais il n'en est pas moins bon enfant
et, à sa coiffure à la Titus près, à laquelle il tient beaucoup, il a
toutes les qualités que l'on peut désirer dans un jeune homme.»
Bitche et Charles, tous deux officiers autrichiens, comme nous le
savons, revenaient du camp quand leur frère les a vus. «Bitche n'a
presque pas changé de figure, il est plus grand que moi et très blanc.
C'est le meilleur cœur et j'oserai même dire la plus belle âme que l'on
puisse trouver; de l'honneur jusqu'au bout des ongles et la franchise
d'un ancien chevalier, mais il n'a ni l'air élancé ni la tenue militaire
de Charles, qui est, dans ce service-ci, un officier de la plus grande
distinction.»
Charles va passer capitaine, «à la requête de quatre colonels qui se le
disputent pour l'avoir dans leur régiment; un de ces messieurs a été
dernièrement trouver l'archiduc Charles et lui a dit: «Ce n'est pas pour
les beaux yeux de M. de Bombelles que je me soucie de le voir fait
capitaine, mais c'est que l'Empereur a besoin d'officiers de distinction
et qu'il faut que, dans quatre ans au plus, nous en fassions un officier
d'état-major.»
Quant à son père, il est impossible de jouir d'une plus grande
considération qu'il ne le fait. L'Empereur et l'Impératrice l'ont comblé
de bontés à leur passage à Brünn, l'Impératrice a voulu entendre sa
messe et lui a dit après: «Je connais votre attachement pour ma
mère[311], mais je veux que vous m'aimiez aussi; ainsi, dès que Caroline
sortira du couvent, personne ne s'en chargera que moi-même.»
[311] La Reine Caroline de Naples.
Louis subit le charme de sa sœur: «C'est un bijou: la figure la plus
intéressante, une taille charmante et un air de bonté qui gagne tous les
cœurs. Elle m'accable de caresses et m'a déjà déclaré que j'étais son
favori. Aussi c'est une querelle qu'il m'est impossible d'éviter si je
reste un jour sans aller à la Visitation.»
Louis de Bombelles est sûr d'être agréable au comte de Régis quand il
ajoute: «Elle m'a demandé des nouvelles de cette dame qui était l'amie
de maman et qui logeait à Naples. Je lui ai répondu que cette dame était
aussi une bien bonne amie et qu'elle m'avait chargé de l'embrasser. Eh!
bien, dit-elle, écrivez à cette dame que Caroline l'aime de tout son
cœur, car toutes les personnes que maman a aimées sont toujours chères
à mon cœur.»
Lui-même est fort gâté à Vienne. Il a fait trois couplets pour le jour
de naissance de son père, et il les a chantés à table chez le comte de
Cobentzel «avec beaucoup plus de succès qu'ils n'en méritaient». Dans
toutes les autres maisons, «le Bombelles napolitain, comme on l'appelle,
a eu le bonheur de fort bien réussir».
Cette réunion de famille, attendue depuis longtemps et à laquelle manque
si cruellement celle qui en était l'âme et le lien, sera la dernière
pour bien des années; encore l'un de ces officiers ne répondra-t-il pas
à l'appel... et cela dès l'année suivante.
L'abbé de Bombelles est encore à Vienne lorsqu'il apprend la mort de son
second fils, Bitche, tué le 14 octobre 1803 au siège d'Ulm. «Notre bon
et vertueux Bitche, écrit encore Louis de Bombelles au comte de Régis,
atteint d'un coup mortel, a expiré comme il devait mourir, en brave
chevalier et en fidèle serviteur de son maître. Il est mort quelques
heures après avoir reçu une blessure affreuse à la cuisse. La balle
s'était fait jour par l'épaule et avait déchiré les entrailles... Le
coup qui m'a enlevé un frère adoré m'a frappé moi-même d'une manière
qu'aucun laps de temps ne sera capable d'effacer de ma mémoire. J'ai
laissé mon pauvre père dans un état de douleur qu'il est impossible de
décrire. Heureusement qu'il a Victor avec lui, et c'est, je vous
l'assure, une vraie ressource.» Louis de Bombelles fait des réflexions
«sur la cruelle destinée de tant de braves gens qui sont les victimes de
la coupable folie d'un seul homme». Il est devenu si étranger à sa
patrie, si hostile à ce qui est Français qu'il ne lui vient pas à l'idée
de déplorer que son frère, servant contre la France, ait été tué par un
balle française!
* * * * *
Par le crédit de la princesse Thérèse de Tour et Taxis, Bombelles a
obtenu, en 1806, la cure d'Oppelsdorff en Silésie prussienne. Il allait
avoir à se rencontrer avec d'anciens compatriotes, car le pays qu'il
habitait était devenu le théâtre de la guerre. Lui, émigré depuis quinze
ans, devenu curé prussien, eut l'occasion de secourir des Français
blessés ou malades, et il se tira avec honneur d'une situation plus que
délicate.
Pendant le siège de Neisse[312], ville voisine de son presbystère
presbytère, il fut en butte aux exigences des troupes et demanda une
garde de sûreté au général wurtenbergeois Sekendorf, qui la lui accorda.
Quelques jours après, non sans surprise, il recevait une invitation
pressante de se rendre au quartier général français. Le général
Vandamne[313], illustre soldat, mais qui ne passait pas pour un modèle
d'urbanité, le reçut avec une grande politesse.
[312] Ville de Silésie qu'avait prise le grand Frédéric en 1741,
et dont s'empare Jérôme Napoléon en 1807.
[313] Dominique-Joseph Vandamne, né en 1771 à Cassel (Nord), mort
en 1830, fit toutes les campagnes de 1792 à 1812. Disgracié, en
1812, par suite de ses démêlés avec Jérôme. En 1813, il fut fait
prisonnier à Culm, avec 6.000 hommes, désastre qui compromit le
plan de la campagne. Pair de France pendant les Cent Jours,
s'exila en Amérique à la deuxième Restauration, ne revint en
Europe qu'en 1824, et mourut en Belgique.
«Je sais, monsieur le curé, dit Vandamne, que vous avez été
inquiet.--Non, général, j'ai été inquiété.--Vous allez avoir à l'instant
une sauvegarde. Je vous remercie, général; grâce aux cartes de
sûreté,--je suis tranquille depuis quelques jours.--Si cela ne durait
pas, avertissez-moi, et je vous promets une sauvegarde[314].»
[314] Alissan de Chazet, _Mgr de Bombelles_.
Depuis ce moment un échange de politesses eut lieu entre le général et
le curé. Un jour même, devant le presbystère, une calèche à quatre
chevaux s'arrêtait; le général Vandamne venait rendre visite au vieil
émigré dans sa cure d'Oppersdorff. Il passa une heure avec lui, causant
librement de l'ancienne France, l'engageant à retourner dans sa patrie
comme l'avaient fait Boufflers et tant d'autres, lui promettant qu'il y
retrouverait dignités et fortune.
Le curé refusa. Ses fils servaient à l'étranger; il avait renoncé à
toute ambition, il ne vivait plus qu'en Dieu. Au récit de ses malheurs,
Vandamne s'était ému. Bombelles en profita pour lui recommander ses
communautés et reçut des promesses favorables. «C'était un spectacle à
la fois instructif et curieux, dit Alissan de Chazet, de voir un homme
créé par la Révolution venir chez l'homme détruit par elle, et lui
témoigner les égards et les déférences que l'on refuse bien rarement à
un beau caractère et à une grande infortune noblement supportée.»
Malgré ses malheurs, Bombelles avait gardé une grande sérénité d'esprit
et ce tour humoristique qui fait le charme de ses lettres. Voici un mot
écrit à un des officiers de l'état-major de Vandamne, où il avait été
si favorablement accueilli.
En suscription:
_A M. le comte de Königseck, aide de camp
de Son Excellence le général de division Vandamne
à Bielau_
Oppersdorff, le 15 juin 1807.
«MON CHER COMTE,
«Il y a des gens qui ne sont chanceux en rien: le porteur de ma lettre
ne garda pas, dit-on, soigneusement sa moitié, lorsque le ménage était
jeune; ses fils ne gardent pas mieux leurs chevaux. La nuit dernière,
dans le cabaret de Woitz, ces deux fils, couchant dans l'écurie, une
sentinelle étant à la porte, on a pris un cheval de leur père, et il
vient, à travers un déluge de paroles, de me conter sa dolente aventure.
Il n'est pas question de couleur d'habit ni de parement, la nuit tous
les chats sont gris. C'est comme une aiguille dans une botte de foin,
qu'il veut chercher sa rossinante. Vous verrez, qu'il a assez la mine de
don Quichotte; au reste, toutefois, si cela se peut, vous lui rendrez
service, j'en suis sûr, parce que vous êtes bon, aimable et obligeant.
Mon Franz[315], qui vous remettra cette lettre, va en ville pour
s'informer comment je pourrais me procurer du fumier, il doit y
abonder. On tirait de l'or du fumier d'Ennius, j'en veux tirer de tout
l'engrais de Neisse pour pouvoir, un jour, être un aussi dodu curé que
vous êtes un jeune et joli seigneur. Si vous savez quels seront les
ordres pour l'évacuation de ces fumiers faites-les connaître afin que je
prenne mes mesures en conséquence. Respects à qui vous savez.