XVI

Christine, avons-nous besoin de la nommer au lecteur? était rentrée chez

elle par des rues détournées, qui longeaient les vastes jardins du

couvent. Elle trouva Maïa établie dans son salon. La baronne de Bjorn

était arrivée le matin même du mariage. Elle était accourue chez son

amie, et, ne la trouvant pas, elle l'avait attendue, en proie à une

inquiétude pleine d'angoisses.

Mme de Rudden, que l'excitation fébrile de la crise ne soutenait plus,

se jeta, ou plutôt se laissa tomber dans les bras de la jeune baronne.

Un profond sanglot souleva sa poitrine; ses yeux étaient secs, mais ses

mains tremblaient; son front brûlait l'épaule de Maïa, sur laquelle il

s'était posé. Maïa lui prit la tête et la baisa tendrement, puis elle

l'éloigna un peu, comme pour mieux la voir. Elle fut effrayée des

changements rapides que la douleur avait produits sur cette beauté si

radieuse. Il y a un âge où les femmes ne doivent plus souffrir: elles

ne se conservent que dans le calme heureux, les orages du malheur les

effeuillent, comme les orages de l'atmosphère les dernières roses de

l'automne.

«Ce n'est plus moi! murmura Christine; tu ne peux pas me reconnaître.»

Maïa la fit asseoir près du feu, lui ôta son chapeau et sa pelisse;

Christine se laissait faire comme un enfant malade. Maïa se mit à genoux

devant elle et prit ses deux mains, qu'elle réchauffa dans les siennes.

«Mais parle donc! lui dit-elle tout à coup, tu me fais peur!

--Je te fais peur! répéta Christine comme un écho.

--Eh! sans doute, reprit Maïa; voilà dix-huit mois que je ne t'ai vue,

et tu ne veux pas même me regarder!

--Je te fais peur aujourd'hui; demain je te ferai pitié.

--Tais-toi! dit Maïa; j'aime encore mieux ton silence! Tu roules, j'en

suis sûre, quelque méchante pensée dans ta pauvre tête vide. Jure-moi

que jamais....

--Quoi?» fit Christine.... Puis, comprenant tout à coup: «Me tuer!»

dit-elle. Et elle ajouta avec un regard où l'on pouvait mesurer la

profondeur de son désespoir: «Se tuer!... Il n'y a que les impatients

qui se tuent.... A quoi bon? est-ce qu'on ne meurt pas?

--Ah! reprit Maïa, tu es cruelle pour ceux qui t'aiment.

--Ceux que j'aimais ont été si bons pour moi! répondit-elle avec un

sourire égaré.

--Allons! dit Maïa d'un ton de douce autorité, c'est assez! chasse ce

souvenir; je le veux: oublie!

--Oublier! Comment fait-on? je n'ai jamais su.

--Ah! reprit l'aimable femme fondant en larmes, tu as raison, chère

Christine, je ne puis même plus consoler.... Laisse-moi donc pleurer

avec toi!»

Christine était assise au coin de la cheminée, dans un grand fauteuil;

Maïa, toujours à ses pieds, posa la tête sur ses genoux. Bientôt

Christine sentit ses mains toutes baignées d'une chaude rosée de pleurs.

Peu à peu ses nerfs se détendirent, ses sanglots longtemps contenus

éclatèrent; puis les larmes vinrent, abondantes, qui la calmèrent un

peu. Dans la douleur comme dans la joie, les larmes, c'est toujours le

trop-plein du cœur!

Maïa, cependant, sous l'ingénieux prétexte qu'une maison depuis

longtemps inhabitée est froide et malsaine, ne voulut point aller

demeurer chez elle, où ses gens l'attendaient; elle obtint de son mari

la permission de venir s'établir auprès de Christine, pour amortir au

moins ces premières atteintes des grandes souffrances, qui frappent

parfois sur les organisations nerveuses comme le coup de marteau de la

folie. Elles vécurent ainsi, toujours ensemble, près de deux semaines,

dans une intimité bienfaisante, ne recevant que le chevalier de Valborg,

qui comprenait enfin l'étendue et l'intensité du mal qu'il avait fait,

et le major, qui avait toutes les délicatesses comme il avait toutes les

ardeurs de l'amour vrai. Il comprenait trop les tristesses de Christine

pour ne pas les respecter. Deux jours avant le mariage de Georges il

avait quitté Stockholm; il n'y revint qu'une semaine après. Il

observait ces secrètes convenances du cœur qu'aucune civilité

n'inscrit dans son code puéril et honnête, mais que devinent si bien

certaines natures.

La présence de Maïa rendait possibles de plus fréquentes assiduités chez

Christine. Il essaya de la distraire. Enfin, assuré de l'appui de la

baronne, il reparla de son mariage. Ce seul mot effaroucha Christine

pour deux jours: les regrets ont aussi leur pudeur. Le major crut qu'il

s'était trop hâté, et il résolut d'être plus patient à l'avenir; mais on

devinait son silence.

Un matin, ils déjeunaient tous trois; Christine, qui remarquait sa

tristesse, lui tendit la main par-dessus la table.

«Mon ami, lui dit-elle, j'ai une grâce à vous demander.

--Parlez, chère Christine, vous savez qu'elle est accordée d'avance. Il

me semble qu'en me la demandant c'est à moi que vous la faites.

--Vois comme il est bon! dit-elle en se retournant vers Maïa.

--Oui, dit Maïa, je sais que c'est le roi des hommes; mon cher baron ne

vient qu'après.

--Eh bien, mon ami, reprit Christine en lui jetant un regard qui eût

attendri un tigre, il faut que vous me pardonniez le mal que je vais

vous faire.»

Une vive émotion se peignit sur les traits du major, mais il ne répondit

rien.

«Que veux-tu dire? demanda Maïa non moins inquiète.

--Mes amis, reprit Christine, je ne suis pas bien; depuis quelque temps

je souffre.

--Je le vois bien, dit le baron.

--Et vous ne m'en parlez pas!

--C'est que je ne saurais vous guérir, reprit-il en hochant tristement

la tête; du moins maintenant! ajouta-t-il en essayant de sourire.

--Ni maintenant, ni jamais! reprit Christine, j'en ai grand'peur.

--Toujours tes folles idées, fit Maïa avec un mouvement d'épaules.

--Il ne faut donc pas songer aujourd'hui à un mariage que....

--Que vous ne désirez pas, interrompit le major.

--Pour lequel les forces me manqueraient, reprit Christine.

--Comme vous voudrez, comtesse.... Ce n'est pas l'heure de vous

apprendre mes sentiments; vous les connaissez. Ce que vous faites est

toujours bien.

--Vous ne perdez pas grand'chose! dit-elle en regardant ses bras

amaigris et ses mains diaphanes.

--Chacun est juge de ses malheurs, fit le baron avec un sourire triste;

je ne me plains pas; mais du moins laissez-moi croire que je pourrais me

plaindre.

--Ah! murmura Christine en cachant sa tête dans ses mains, la vie est un

jeu cruel! Quels nobles cœurs on déchire! et pourtant, je ne l'ai pas

voulu! N'est-ce pas mon ami, que je ne l'ai pas voulu? Le malheur est

sur moi! Que faire, mon Dieu?

--Tout pour vous, Christine; rien pour moi!

--Il m'aime comme j'aimais l'autre! pensa Christine.

--Si vous voulez, reprit le major, je ne reviendrai plus!

--Oh non! dit-elle, comme en proie à une terreur soudaine. Non! restez,

restez. Vous et Maïa, vous êtes maintenant mes seuls amis. Si vous

partez, je serai seule, toute seule... et il n'est pas temps encore. Un

peu de patience! Maintenant je vous désire autour de moi. Vous voulez

bien?»

Le baron se tourna vers Maïa, sans prononcer une parole.

«Chers amis, c'est que j'ai le droit d'être humble,» reprit la comtesse

en leur tendant ses mains.

Christine(#35766) · 第 35 / 39 题