Georges cependant brusquait les choses pour arriver à un prompt
dénoûment: il était d'une activité inquiète. «En voilà un qui aime sa
femme!» disaient les observateurs superficiels; un œil clairvoyant
eût aperçu plutôt les indices d'un cœur troublé qui voulait
s'étourdir. Le vrai bonheur est plus calme.
Nadéje s'occupait de ses robes et chiffonnait dans la corbeille. Elle ne
s'aperçut point des soucis de son fiancé. On ne peut pas tout voir à la
fois: elle regardait des dentelles! Peut-être Georges ne venait-il point
chez elle aussi souvent qu'il eût dû; mais n'auraient-ils point le temps
d'être ensemble, puisqu'ils ne devaient plus se quitter? Elle eut soin
d'envoyer une lettre de part à la comtesse, avec une adresse de sa main.
Georges ne le sut pas, et il eût trouvé sans doute le procédé d'un goût
douteux.
Toutes les échéances arrivent à leur jour. Georges regretta peut-être,
le matin du 1er mars, que l'année ne fût pas bissextile; mais le
temps des réflexions était passé: encore quelques heures, et le dernier
mot de sa vie jeune et libre allait être dit pour jamais. Il n'avait
pas un ami auprès de lui; ses pensées, qu'il ne pouvait confier à
personne, lui retombaient sur le cœur.
Nadéje était fille d'une mère polonaise; elle avait été élevée dans la
religion catholique, apostolique et romaine. La bénédiction nuptiale dut
avoir lieu dans la chapelle de cette communion, qui se trouve près du
couvent des Dames-Françaises, et qui sert d'église à tous les
catholiques suédois, ainsi qu'aux deux reines. On avait fixé l'heure de
midi; mais longtemps à l'avance une foule d'élite remplissait l'enceinte
trop étroite. On y retrouvait tous les étrangers de distinction (c'est
la formule consacrée) et toute la société élégante de Stockholm, moins
Christine et le baron de Vendel. Le chevalier de Valborg, appuyé contre
la grande vasque de porphyre rose qui sert de fonts baptismaux,
paraissait soucieux. On eût dit que c'était sa fiancée qu'un autre
allait épouser. Quelques jeunes gens placés autour de lui n'eussent pas
demandé mieux que de le faire causer, mais il paraissait vouloir être
discret, ce jour-là, pour la première fois de sa vie.
Au coup de midi, quatre ou cinq voitures s'arrêtèrent devant l'église.
Le suisse, en grand costume, l'épée au côté, la hallebarde au poing,
ouvrit la porte à deux battants, Georges parut, donnant la main à
Nadéje.
La fiancée portait son beau costume avec une suprême élégance; son long
voile de dentelle blanche traînait derrière elle comme un manteau de
reine. On l'accueillit par un murmure flatteur. Peut-être eût-on pu
trouver que, pour une jeune fille, elle montrait trop d'assurance; mais
elle était si près d'être femme! Quant à Georges, il avait l'impassible
dignité de l'homme bien né qui sent tous les yeux fixés sur lui et qui
garde ses pensées et cache ses impressions.
Un vieux chapelain à cheveux blancs commença bientôt les cérémonies du
rite catholique, au milieu d'une assemblée étrangère, qui admirait, non
sans quelque étonnement, leur poésie grandiose, et les souvenirs
bibliques des patriarches, mêlés aux pompes du sacrement; il rappelait
les images douces et charmantes de ces héroïnes de la famille, force et
parure de l'homme, poésie de la tente, fleurs du désert, grâce du chaste
foyer, Rebecca, Rachel, Ruth et Noémi, mères fécondes et bénies, et il
invoquait sur les têtes inclinées les faveurs du dieu d'Abraham, d'Isaac
et de Jacob, qui fit la race d'Israël aussi nombreuse que les grains de
sable de la mer.
Quand le prêtre demanda tout haut au comte Georges de Simiane s'il
prenait pour femme et légitime épouse Nadéje Borgiloff, présente devant
lui, au moment où le fiancé prononça le _oui_ fatal, on entendit comme
une plainte de l'orgue, un rapide accord des touches effleurées, un
soupir dans les tuyaux, un gémissement vague: Georges se défendit mal
d'un trouble involontaire; Nadéje le rappela à lui par un regard froid
et ferme, et, à son tour, elle répondit d'une voix haute et sonore. Le
prêtre monta à l'autel et célébra la messe; puis, à l'instant marqué par
la liturgie, il se tourna vers l'assemblée et revint près des époux;
deux jeunes hommes soulevèrent au-dessus de leurs têtes les plis
flottants du voile symbolique: le rideau de l'orgue s'agita; un prélude
d'une harmonie douce et triste jeta sur l'assemblée le frisson nerveux
des grandes émotions; bientôt le chant se dégagea du groupe harmonieux
des accords, vibrant, pathétique, inspiré. Une mélodie légère, aérienne,
ailée sembla voltiger sous les arceaux de l'église et planer sur la tête
de la foule ravie. Peu d'artistes, à Stockholm pas plus qu'ailleurs,
eussent été capables de communiquer ainsi leur âme à l'ivoire
insensible. On se regardait sans comprendre. Georges seul avait compris;
car, dès les premières notes, il avait reconnu ce chant d'amour et de
mélancolie, entendu pour la première fois sur le bateau de Skokloster,
et que, par un beau soir d'été, Christine avait joué pour lui près des
fenêtres ouvertes du salon, dans son cottage de Haga. C'était le lied
dalécarlien:
Perdus tous deux dans la steppe infinie!
«Vous me le jouerez souvent!» avait-il dit à la comtesse. Ni l'un ni
l'autre ne songeaient alors qu'ils dussent, elle le jouer, et lui
l'entendre jamais en de telles circonstances!
L'essaim confus des souvenirs se leva tout à coup dans son âme, chantant
et battant des ailes: il se rappela les joies évanouies du passé, ces
joies profondes et pures dont elle l'avait si souvent enivré; il se
rappela cette inépuisable et sereine tendresse de toutes les heures et
de tous les instants; ce dévouement ingénieux, infatigable, toujours
présent; cette délicatesse de l'esprit et cette prévenance du cœur,
visibles dans les petites choses aussi bien que dans les grandes, comme
si elle eût trouvé le suprême bonheur dans le don de sa vie incessamment
renouvelé. Puis il se demandait comment il avait payé ces dettes sacrées
du cœur; il s'accusa tout bas d'ingratitude; il se dit que sa
précipitation devait être une injure pour Christine.... même coupable!
Et, si elle était coupable, la faute ne venait-elle pas de lui? S'il y
avait oubli des deux côtés, qui donc avait donné l'exemple? Pour la
première fois, depuis sa résolution prise, il eut peur. Le doute lui
vint, avec tout son cortège de remords et de poignantes amertumes.... Il
s'avoua tout bas qu'il avait compromis son bonheur; une voix intérieure
et puissante lui disait qu'il avait tué le bonheur d'une autre! Et,
quand il cherchait s'il y avait des remèdes à ces malheurs qui étaient
des fautes, le prêtre, l'autel, sa fiancée, sa conscience, tout
répondait: «Il est trop tard!»
Les deux époux s'étaient agenouillés sur les coussins de velours, pour
écouter les dernières prières. Georges laissa tomber sa tête dans ses
mains et oublia le monde.
Cependant l'orgue jouait toujours: on le sentait frémir sous les
attaques nerveuses de l'artiste inconnu. Il avait repris le thème
primitif et le conduisait à travers ces variations habiles, qui sont
comme les nuances de la pensée et les demi-teintes du sentiment. Quand
la mélodie descend des hautes sources de l'inspiration, elle trouve les
accents qui remuent le cœur et pénètrent l'âme. L'émotion a partout
le même langage, et rien ne ressemble plus à un chant d'amour que le
chant de la prière. Ce lied, trouvé au fond des bois par quelque paysan
rêveur, agrandi par l'art, devenait, sous des mains habiles, le poëme
harmonieux de la tendresse ineffable et des douleurs cachées.... Ceux
qui connaissent la langue passionnée des sons soupçonnaient vaguement,
chez l'exécutant, une de ces tragédies sans paroles de la vie intime,
qui se jouent au fond de l'âme dans les moments suprêmes. Tantôt la
phrase mélodique semblait emportée dans un orage de notes brûlantes, une
ardeur fiévreuse précipitait son rhythme entraînant; tantôt elle se
berçait comme au souffle d'une rêverie douce, et sa mélancolie semblait
sourire: mais on se demandait de combien de larmes de tels sourires
étaient faits. Tout à coup le clavier se troubla; le rhythme entrecoupé
se dérobait sous les doigts qui ne le dominaient plus; la mesure,
abrupte et languissante à la fois, vacillait comme la flamme sous le
vent.... Dans la foule, on ne respirait plus! Mais bientôt la grande âme
douloureuse rassembla ses forces dispersées comme pour un dernier
effort; elle embrasa de ses flammes le clavier insensible; des notes de
feu s'en échappaient, des effluves amoureux couraient dans l'air....
Puis tout à coup le calme se fit, l'harmonieuse tempête s'apaisa, la
phrase primitive reparut, douce, naïve et simple, comme soupirée par la
voix d'une jeune fille. Et lentement elle s'éteignit sur les touches
frémissantes, comme la plainte qu'on étouffe sur des lèvres dans un
baiser!
La cérémonie s'achevait. La foule sortit dans un tumulte d'émotions
impossible à dépeindre. On avait presque oublié les époux. Quelques
jeunes gens se groupèrent devant les portes de la chapelle pour
attendre la sortie de l'artiste: «Il joue, disait-on, comme Jenny Lind
aurait chanté.» On attendit vainement. Quand le suisse vint pour fermer
la porte, on l'interrogea. Il répondit qu'il ne savait rien, mais que la
tribune de l'orgue s'ouvrait sur le couvent, et qu'il était inutile de
former des attroupements devant l'église!