XV

Georges cependant brusquait les choses pour arriver à un prompt

dénoûment: il était d'une activité inquiète. «En voilà un qui aime sa

femme!» disaient les observateurs superficiels; un œil clairvoyant

eût aperçu plutôt les indices d'un cœur troublé qui voulait

s'étourdir. Le vrai bonheur est plus calme.

Nadéje s'occupait de ses robes et chiffonnait dans la corbeille. Elle ne

s'aperçut point des soucis de son fiancé. On ne peut pas tout voir à la

fois: elle regardait des dentelles! Peut-être Georges ne venait-il point

chez elle aussi souvent qu'il eût dû; mais n'auraient-ils point le temps

d'être ensemble, puisqu'ils ne devaient plus se quitter? Elle eut soin

d'envoyer une lettre de part à la comtesse, avec une adresse de sa main.

Georges ne le sut pas, et il eût trouvé sans doute le procédé d'un goût

douteux.

Toutes les échéances arrivent à leur jour. Georges regretta peut-être,

le matin du 1er mars, que l'année ne fût pas bissextile; mais le

temps des réflexions était passé: encore quelques heures, et le dernier

mot de sa vie jeune et libre allait être dit pour jamais. Il n'avait

pas un ami auprès de lui; ses pensées, qu'il ne pouvait confier à

personne, lui retombaient sur le cœur.

Nadéje était fille d'une mère polonaise; elle avait été élevée dans la

religion catholique, apostolique et romaine. La bénédiction nuptiale dut

avoir lieu dans la chapelle de cette communion, qui se trouve près du

couvent des Dames-Françaises, et qui sert d'église à tous les

catholiques suédois, ainsi qu'aux deux reines. On avait fixé l'heure de

midi; mais longtemps à l'avance une foule d'élite remplissait l'enceinte

trop étroite. On y retrouvait tous les étrangers de distinction (c'est

la formule consacrée) et toute la société élégante de Stockholm, moins

Christine et le baron de Vendel. Le chevalier de Valborg, appuyé contre

la grande vasque de porphyre rose qui sert de fonts baptismaux,

paraissait soucieux. On eût dit que c'était sa fiancée qu'un autre

allait épouser. Quelques jeunes gens placés autour de lui n'eussent pas

demandé mieux que de le faire causer, mais il paraissait vouloir être

discret, ce jour-là, pour la première fois de sa vie.

Au coup de midi, quatre ou cinq voitures s'arrêtèrent devant l'église.

Le suisse, en grand costume, l'épée au côté, la hallebarde au poing,

ouvrit la porte à deux battants, Georges parut, donnant la main à

Nadéje.

La fiancée portait son beau costume avec une suprême élégance; son long

voile de dentelle blanche traînait derrière elle comme un manteau de

reine. On l'accueillit par un murmure flatteur. Peut-être eût-on pu

trouver que, pour une jeune fille, elle montrait trop d'assurance; mais

elle était si près d'être femme! Quant à Georges, il avait l'impassible

dignité de l'homme bien né qui sent tous les yeux fixés sur lui et qui

garde ses pensées et cache ses impressions.

Un vieux chapelain à cheveux blancs commença bientôt les cérémonies du

rite catholique, au milieu d'une assemblée étrangère, qui admirait, non

sans quelque étonnement, leur poésie grandiose, et les souvenirs

bibliques des patriarches, mêlés aux pompes du sacrement; il rappelait

les images douces et charmantes de ces héroïnes de la famille, force et

parure de l'homme, poésie de la tente, fleurs du désert, grâce du chaste

foyer, Rebecca, Rachel, Ruth et Noémi, mères fécondes et bénies, et il

invoquait sur les têtes inclinées les faveurs du dieu d'Abraham, d'Isaac

et de Jacob, qui fit la race d'Israël aussi nombreuse que les grains de

sable de la mer.

Quand le prêtre demanda tout haut au comte Georges de Simiane s'il

prenait pour femme et légitime épouse Nadéje Borgiloff, présente devant

lui, au moment où le fiancé prononça le _oui_ fatal, on entendit comme

une plainte de l'orgue, un rapide accord des touches effleurées, un

soupir dans les tuyaux, un gémissement vague: Georges se défendit mal

d'un trouble involontaire; Nadéje le rappela à lui par un regard froid

et ferme, et, à son tour, elle répondit d'une voix haute et sonore. Le

prêtre monta à l'autel et célébra la messe; puis, à l'instant marqué par

la liturgie, il se tourna vers l'assemblée et revint près des époux;

deux jeunes hommes soulevèrent au-dessus de leurs têtes les plis

flottants du voile symbolique: le rideau de l'orgue s'agita; un prélude

d'une harmonie douce et triste jeta sur l'assemblée le frisson nerveux

des grandes émotions; bientôt le chant se dégagea du groupe harmonieux

des accords, vibrant, pathétique, inspiré. Une mélodie légère, aérienne,

ailée sembla voltiger sous les arceaux de l'église et planer sur la tête

de la foule ravie. Peu d'artistes, à Stockholm pas plus qu'ailleurs,

eussent été capables de communiquer ainsi leur âme à l'ivoire

insensible. On se regardait sans comprendre. Georges seul avait compris;

car, dès les premières notes, il avait reconnu ce chant d'amour et de

mélancolie, entendu pour la première fois sur le bateau de Skokloster,

et que, par un beau soir d'été, Christine avait joué pour lui près des

fenêtres ouvertes du salon, dans son cottage de Haga. C'était le lied

dalécarlien:

Perdus tous deux dans la steppe infinie!

«Vous me le jouerez souvent!» avait-il dit à la comtesse. Ni l'un ni

l'autre ne songeaient alors qu'ils dussent, elle le jouer, et lui

l'entendre jamais en de telles circonstances!

L'essaim confus des souvenirs se leva tout à coup dans son âme, chantant

et battant des ailes: il se rappela les joies évanouies du passé, ces

joies profondes et pures dont elle l'avait si souvent enivré; il se

rappela cette inépuisable et sereine tendresse de toutes les heures et

de tous les instants; ce dévouement ingénieux, infatigable, toujours

présent; cette délicatesse de l'esprit et cette prévenance du cœur,

visibles dans les petites choses aussi bien que dans les grandes, comme

si elle eût trouvé le suprême bonheur dans le don de sa vie incessamment

renouvelé. Puis il se demandait comment il avait payé ces dettes sacrées

du cœur; il s'accusa tout bas d'ingratitude; il se dit que sa

précipitation devait être une injure pour Christine.... même coupable!

Et, si elle était coupable, la faute ne venait-elle pas de lui? S'il y

avait oubli des deux côtés, qui donc avait donné l'exemple? Pour la

première fois, depuis sa résolution prise, il eut peur. Le doute lui

vint, avec tout son cortège de remords et de poignantes amertumes.... Il

s'avoua tout bas qu'il avait compromis son bonheur; une voix intérieure

et puissante lui disait qu'il avait tué le bonheur d'une autre! Et,

quand il cherchait s'il y avait des remèdes à ces malheurs qui étaient

des fautes, le prêtre, l'autel, sa fiancée, sa conscience, tout

répondait: «Il est trop tard!»

Les deux époux s'étaient agenouillés sur les coussins de velours, pour

écouter les dernières prières. Georges laissa tomber sa tête dans ses

mains et oublia le monde.

Cependant l'orgue jouait toujours: on le sentait frémir sous les

attaques nerveuses de l'artiste inconnu. Il avait repris le thème

primitif et le conduisait à travers ces variations habiles, qui sont

comme les nuances de la pensée et les demi-teintes du sentiment. Quand

la mélodie descend des hautes sources de l'inspiration, elle trouve les

accents qui remuent le cœur et pénètrent l'âme. L'émotion a partout

le même langage, et rien ne ressemble plus à un chant d'amour que le

chant de la prière. Ce lied, trouvé au fond des bois par quelque paysan

rêveur, agrandi par l'art, devenait, sous des mains habiles, le poëme

harmonieux de la tendresse ineffable et des douleurs cachées.... Ceux

qui connaissent la langue passionnée des sons soupçonnaient vaguement,

chez l'exécutant, une de ces tragédies sans paroles de la vie intime,

qui se jouent au fond de l'âme dans les moments suprêmes. Tantôt la

phrase mélodique semblait emportée dans un orage de notes brûlantes, une

ardeur fiévreuse précipitait son rhythme entraînant; tantôt elle se

berçait comme au souffle d'une rêverie douce, et sa mélancolie semblait

sourire: mais on se demandait de combien de larmes de tels sourires

étaient faits. Tout à coup le clavier se troubla; le rhythme entrecoupé

se dérobait sous les doigts qui ne le dominaient plus; la mesure,

abrupte et languissante à la fois, vacillait comme la flamme sous le

vent.... Dans la foule, on ne respirait plus! Mais bientôt la grande âme

douloureuse rassembla ses forces dispersées comme pour un dernier

effort; elle embrasa de ses flammes le clavier insensible; des notes de

feu s'en échappaient, des effluves amoureux couraient dans l'air....

Puis tout à coup le calme se fit, l'harmonieuse tempête s'apaisa, la

phrase primitive reparut, douce, naïve et simple, comme soupirée par la

voix d'une jeune fille. Et lentement elle s'éteignit sur les touches

frémissantes, comme la plainte qu'on étouffe sur des lèvres dans un

baiser!

La cérémonie s'achevait. La foule sortit dans un tumulte d'émotions

impossible à dépeindre. On avait presque oublié les époux. Quelques

jeunes gens se groupèrent devant les portes de la chapelle pour

attendre la sortie de l'artiste: «Il joue, disait-on, comme Jenny Lind

aurait chanté.» On attendit vainement. Quand le suisse vint pour fermer

la porte, on l'interrogea. Il répondit qu'il ne savait rien, mais que la

tribune de l'orgue s'ouvrait sur le couvent, et qu'il était inutile de

former des attroupements devant l'église!

Christine(#35766) · 第 34 / 39 题