«Le jour des larmes est arrivé: il ne m'aime plus! J'en suis sûre:
l'illusion ne m'est plus permise, et tout est fini. Ne me console pas:
ce serait inutile; ne me dis pas surtout, comme ces égoïstes maladroits,
qui se défendent contre la pitié: «Je te l'avais prédit!» Plains-moi,
pleure avec moi! voilà tout ce que je demande.... ou plutôt je ne
demande rien.... rien ne m'est plus!... Ah! chère, chère amie! où es-tu?
Pardonne-moi! Je t'offense peut-être; mais tu sais bien que ces
mauvaises paroles ne sont pas de moi.... de moi à toi surtout!... Mais,
vois-tu, je souffre cruellement.... et je ne sais pas souffrir....
hélas! je n'apprendrai que trop! Il ne m'aime plus! Maïa, je sens que
c'est la fin de moi! Oh! comme il m'avait cependant rattachée à cette
vie qu'il brise aujourd'hui! Il ne m'aime plus! Depuis deux jours je me
répète ce mot à chaque heure, à chaque minute: il ne m'aime plus!...
C'est pourtant un noble cœur! L'infidélité lui répugne.... il souffre
comme moi!... Il lutte courageusement, généreusement.... Mais tu connais
ton amie, Maïa: tu sais si je suis femme à vouloir cette lutte, ou à
jamais accepter un sacrifice. Oh! comme on est puni de son bonheur! Je
mettais ma joie dans ce cœur qui venait à moi, de lui-même et en
suivant sa pente.... Je repoussais jusqu'à l'idée d'un lien qui lui eût
enlevé, avec le pouvoir de se reprendre, la liberté de se donner à
chaque instant! et maintenant j'en suis à regretter de n'avoir pas même
cette dernière consolation de sa présence assurée.
«Comment cela s'est-il fait?» diras-tu. Eh? que sais-je? Sait-on jamais
comment le malheur vient? On ne le voit que lorsqu'il est venu. C'est
d'ailleurs toujours la même histoire, et il n'y en a qu'une pour toutes
les femmes. Il est arrivé ici une jeune Russe: on l'appelle Nadéje
Borgiloff; ni bien ni mal; plutôt bien: ce que les Français appellent la
beauté du diable.... dix-neuf ans! Ah! sont-elles fières de leur
jeunesse!
Elles ont raison, après tout, puisque rien ne la remplace et qu'avec
elle on se passe du reste.... Ils se sont rencontrés ici ou là; je ne
sais: n'importe! Vois-tu, Maïa, j'avais tort peut-être de vivre ainsi
dans l'isolement; j'aurais dû aller plus souvent dans le monde....
Et quand j'y serais allée?... Ah! ta mère avait raison: on n'évite rien,
et ce qui est écrit est écrit. Il l'a donc aimée, tout d'un coup, comme
il m'avait aimée moi-même.... et voilà le danger et le châtiment de ces
amours soudains; ils s'en vont comme ils viennent: rien avant, rien
après!
Mais moi, chère, le croirais-tu? je l'aime mieux depuis que je ne l'ai
plus; non pas par ce vulgaire sentiment, trop commun chez la femme qui
s'éprend de l'impossible et s'attache à ce qui veut la quitter, mais
parce que, depuis ce moment surtout, j'ai vu combien il était noble et
bon. Si tu savais comme il est déchiré, comme il voudrait m'aimer
encore! J'en suis réduite à l'admirer quand il me blesse! Et pourtant,
si je voulais.... Ah! chère amie, _si je voulais_! C'est ma dernière
consolation, et il ne faut pas que j'en abuse. Oui d'un mot je le
ramènerais à mes pieds; mais je sens que ce ne serait digne ni de lui ni
de moi.... Et puis.... pour combien de temps? L'homme qui s'est une fois
relevé ne reste plus guère à genoux. Qu'il soit donc libre tout à fait,
tout d'un coup, libre sans même un remords!... Je ne te trompais pas
quand je te disais que je l'aimais bien et que je ne voulais être ni un
chagrin ni un obstacle dans sa vie. Je sens maintenant la joie amère du
sacrifice; ce sera sans doute mon dernier bonheur ici-bas!... Une chose
me contriste pourtant: je crains qu'il ne soit point heureux. Si tu
savais que de choses il faut pour qu'il soit heureux, lui! Et il m'a dit
tant de fois qu'il l'était avec moi! Si j'étais sa sœur, à coup sûr
il ne l'épouserait point: elle est ambitieuse et froide, j'ai vu cela
toute de suite: je crois qu'elle n'a de cœur que dans la tête. Le
comte est riche; il a un bel avenir; il la mènera à Paris. Et voilà
comme les mariages se font! Crois-tu, Maïa, qu'il y a bien des hommes
aimés pour eux-mêmes? Et, quand nous les aimons ainsi, comment nous en
récompensent-ils?... Mais adieu, Maïa! même avec toi je ne veux pas une
plainte. Pendant ces rapides instants que le bonheur enchantait pour
moi, je m'étais toujours promis d'être douce au malheur quand le malheur
viendrait; c'est maintenant qu'il faut tenir parole. Adieu.»