CHRISTINE À MAÏA.

«Le jour des larmes est arrivé: il ne m'aime plus! J'en suis sûre:

l'illusion ne m'est plus permise, et tout est fini. Ne me console pas:

ce serait inutile; ne me dis pas surtout, comme ces égoïstes maladroits,

qui se défendent contre la pitié: «Je te l'avais prédit!» Plains-moi,

pleure avec moi! voilà tout ce que je demande.... ou plutôt je ne

demande rien.... rien ne m'est plus!... Ah! chère, chère amie! où es-tu?

Pardonne-moi! Je t'offense peut-être; mais tu sais bien que ces

mauvaises paroles ne sont pas de moi.... de moi à toi surtout!... Mais,

vois-tu, je souffre cruellement.... et je ne sais pas souffrir....

hélas! je n'apprendrai que trop! Il ne m'aime plus! Maïa, je sens que

c'est la fin de moi! Oh! comme il m'avait cependant rattachée à cette

vie qu'il brise aujourd'hui! Il ne m'aime plus! Depuis deux jours je me

répète ce mot à chaque heure, à chaque minute: il ne m'aime plus!...

C'est pourtant un noble cœur! L'infidélité lui répugne.... il souffre

comme moi!... Il lutte courageusement, généreusement.... Mais tu connais

ton amie, Maïa: tu sais si je suis femme à vouloir cette lutte, ou à

jamais accepter un sacrifice. Oh! comme on est puni de son bonheur! Je

mettais ma joie dans ce cœur qui venait à moi, de lui-même et en

suivant sa pente.... Je repoussais jusqu'à l'idée d'un lien qui lui eût

enlevé, avec le pouvoir de se reprendre, la liberté de se donner à

chaque instant! et maintenant j'en suis à regretter de n'avoir pas même

cette dernière consolation de sa présence assurée.

«Comment cela s'est-il fait?» diras-tu. Eh? que sais-je? Sait-on jamais

comment le malheur vient? On ne le voit que lorsqu'il est venu. C'est

d'ailleurs toujours la même histoire, et il n'y en a qu'une pour toutes

les femmes. Il est arrivé ici une jeune Russe: on l'appelle Nadéje

Borgiloff; ni bien ni mal; plutôt bien: ce que les Français appellent la

beauté du diable.... dix-neuf ans! Ah! sont-elles fières de leur

jeunesse!

Elles ont raison, après tout, puisque rien ne la remplace et qu'avec

elle on se passe du reste.... Ils se sont rencontrés ici ou là; je ne

sais: n'importe! Vois-tu, Maïa, j'avais tort peut-être de vivre ainsi

dans l'isolement; j'aurais dû aller plus souvent dans le monde....

Et quand j'y serais allée?... Ah! ta mère avait raison: on n'évite rien,

et ce qui est écrit est écrit. Il l'a donc aimée, tout d'un coup, comme

il m'avait aimée moi-même.... et voilà le danger et le châtiment de ces

amours soudains; ils s'en vont comme ils viennent: rien avant, rien

après!

Mais moi, chère, le croirais-tu? je l'aime mieux depuis que je ne l'ai

plus; non pas par ce vulgaire sentiment, trop commun chez la femme qui

s'éprend de l'impossible et s'attache à ce qui veut la quitter, mais

parce que, depuis ce moment surtout, j'ai vu combien il était noble et

bon. Si tu savais comme il est déchiré, comme il voudrait m'aimer

encore! J'en suis réduite à l'admirer quand il me blesse! Et pourtant,

si je voulais.... Ah! chère amie, _si je voulais_! C'est ma dernière

consolation, et il ne faut pas que j'en abuse. Oui d'un mot je le

ramènerais à mes pieds; mais je sens que ce ne serait digne ni de lui ni

de moi.... Et puis.... pour combien de temps? L'homme qui s'est une fois

relevé ne reste plus guère à genoux. Qu'il soit donc libre tout à fait,

tout d'un coup, libre sans même un remords!... Je ne te trompais pas

quand je te disais que je l'aimais bien et que je ne voulais être ni un

chagrin ni un obstacle dans sa vie. Je sens maintenant la joie amère du

sacrifice; ce sera sans doute mon dernier bonheur ici-bas!... Une chose

me contriste pourtant: je crains qu'il ne soit point heureux. Si tu

savais que de choses il faut pour qu'il soit heureux, lui! Et il m'a dit

tant de fois qu'il l'était avec moi! Si j'étais sa sœur, à coup sûr

il ne l'épouserait point: elle est ambitieuse et froide, j'ai vu cela

toute de suite: je crois qu'elle n'a de cœur que dans la tête. Le

comte est riche; il a un bel avenir; il la mènera à Paris. Et voilà

comme les mariages se font! Crois-tu, Maïa, qu'il y a bien des hommes

aimés pour eux-mêmes? Et, quand nous les aimons ainsi, comment nous en

récompensent-ils?... Mais adieu, Maïa! même avec toi je ne veux pas une

plainte. Pendant ces rapides instants que le bonheur enchantait pour

moi, je m'étais toujours promis d'être douce au malheur quand le malheur

viendrait; c'est maintenant qu'il faut tenir parole. Adieu.»

Christine(#35766) · 第 30 / 39 题