IX

L'été, puis l'automne, s'écoulèrent au milieu des joies sans mélanges de

l'amour partagé. Ceux-là auront-ils jamais le droit de se plaindre, dont

la vie a compté deux saisons de bonheur? Ils vivaient l'un pour l'autre.

Christine se paraît pour Georges: c'était l'occupation de ses matinées;

elle savait la coiffure qu'il préférait et la robe qui devait lui

plaire. Partout et en tout il retrouvait chez elle sa pensée constante

et cette préoccupation de lui qui est pour les amants comme la douce

flatterie du cœur: c'est à de tels signes qu'on reconnaît l'amour.

Quand on aime moins, on n'aime pas. Quatre années, depuis la trentième,

avaient glissé sur Christine comme les siècles sur le marbre éternel de

ces statues dont ils rendent la beauté plus éclatante encore et plus

accomplie. Parfois, le matin, une petite ride imperceptible plissait la

peau, trop fine, au bord de l'œil; parfois dans le réseau bleu des

veines qui courent sur le front blanc, on eût dit, à l'heure du petit

lever, qu'un rasoir avait promené sa lame mince: c'était tout. Et quand,

pareille à la Vénus-Aphrodite, elle sortait du bain glacé, secouant les

perles liquides de sa chevelure tordue, c'était un printemps de beauté.

Elle avait gardé ses cheveux de quinze ans, si épais, qu'ils

paraissaient bruns, quoiqu'ils fussent blonds, tant l'or se brunissait

dans la profondeur de leur masse; mais cet or, qui se fonçait jusqu'au

bronze, ne cessait pas d'être de l'or. On le voyait bien quand sa tête,

appuyée sur le dossier du fauteuil gothique, recevait le rayon du soleil

qui les traversait, les pénétrait et les faisait rayonner autour de son

front, comme une auréole de lumière vivante; sa bouche, dans le sourire,

avait la fraîcheur d'une bouche d'enfant: elle faisait penser à une

fleur qui s'entr'ouvre. Jeune fille, Christine s'était peu souciée de sa

beauté; je croirais assez volontiers que cette beauté s'ignorait

elle-même. Maintenant elle la connaissait, et elle en était fière, à

force d'en être heureuse. L'émotion surtout la transfigurait: son âme,

devenue visible, se répandait sur ses traits et les animait. Elle

s'exaltait facilement: un souffle de vie la pénétrait alors, et une

sorte de lumière intérieure faisait resplendir son visage, comme ces

beaux vases aux fines sculptures, que l'on éclaire tout à coup par

dedans; son œil un peu allongé, comme la feuille dépliée du pêcher,

si calme et si doux dans le repos, dégageait des effluves magnétiques;

la passion respirait dans son sourire. Alors il s'exhalait d'elle comme

un charme qu'il fallait subir. Mais elle était de celles que l'on

pouvait surprendre à toute heure et voir toujours. Elle n'avait rien à

cacher, parce qu'en elle tout était vrai, noble et grand, et c'était là

le caractère particulier de sa beauté, qu'en la regardant on se sentait

meilleur. Georges, en la tenant par la main, entra donc avec elle dans

un monde dont il ne soupçonnait pas l'existence: ce monde mystique des

races septentrionales, où les femmes savent épurer l'amour en l'élevant.

Elle lui ouvrait des horizons inconnus, et si larges que son regard n'en

sondait point la profondeur. Jamais deux âmes ne s'étaient ni mieux

comprises ni plus pénétrées, et cet accord était si parfait, que, même

éloignées, et par une sorte d'union mystérieuse dont le lien ne se

rompait jamais, elles ressentaient chacune le contre-coup de ce qui

frappait l'autre,--ensemble, malgré la distance.

X

Cependant la Suède frissonnait déjà sous son manteau de neige. L'hiver

ramenait la campagne à la ville; les châteaux se dépeuplaient; on

abandonnait les parcs, les cottages perdus dans les bois et les villas

semées au bord des lacs. Christine revint plus tard que les autres; mais

enfin elle dut revenir. Ce ne fut point sans regrets.

Georges alla passer un dernier jour avec elle. Il avait neigé pendant la

nuit; une nappe blanche couvrait les petits sentiers qui voyaient passer

leur promenade chaque jour. Le bassin était gelé; les sapins secouaient

d'un air mélancolique leur tête poudrée à frimas; les oiseaux consternés

voletaient d'un arbre à l'autre en poussant des cris plaintifs. Georges

et Christine déjeunèrent tous deux au coin du feu, en regardant la

campagne triste. Vers midi, le soleil, entre deux nuages, montra son

sourire pâle. Ils sortirent un instant pour revoir le parc, le bois, le

jardin, tous ces lieux chers où s'étaient écoulés leurs plus beaux

jours. Christine eut froid; ils rentrèrent, et passèrent leurs dernières

heures à recueillir les souvenirs de leur amour. Ils devaient se revoir

le lendemain à Stockholm: ils se quittèrent pourtant avec un serrement

de cœur. Georges s'arrêta, tout hésitant, sur le seuil qu'il avait

franchi tant de fois si joyeux. Les insensibles témoins de notre bonheur

en gardent toujours quelque chose: la nature prend une part de notre

âme: on s'en aperçoit à l'heure des adieux.

Le major, revenu de son inspection depuis une semaine ou deux, alla, de

compagnie avec le chevalier de Valborg, chercher Christine au cottage;

tous deux la ramenèrent à la ville. Le major était plus épris que

jamais, et pas le moins du monde découragé; le voyage lui avait fait du

bien; il gardait encore des doutes consolants. «Ces Français ne savent

pas aimer, se disait-il; leurs plus belles flammes ne sont que des feux

de paille: cela brille, mais cela ne dure pas. Mon tour viendra!... et,

s'il ne vient pas, continuait-il avec moins d'assurance, eh bien, je

serai toujours près d'elle pour la défendre ou la consoler: c'est encore

un assez beau rôle.»

La vie à Stockholm fut à peu près ce qu'elle avait été à Haga: la

comtesse retrouva sa société habituelle. Georges, le baron de Vendel et

le chevalier de Valborg en formaient le noyau. Quelques comparses se

groupaient autour d'eux. Les rapports de Georges et du baron dénotaient

la meilleure intelligence; l'œil le plus exercé n'aurait jamais

surpris entre eux la moindre apparence de rivalité. C'était comme un

secret accord de tous deux pour enchanter la vie autour de leur idole:

pour ne pas jeter sur elle l'ombre même d'une préoccupation ou d'une

inquiétude, l'un savait cacher sa joie et l'autre sa tristesse. Tous

deux lui présentaient un visage calme et riant. Vis-à-vis l'un de

l'autre, ils gardaient en sa présence les formes courtoises et polies

des gens du monde; passé le seuil du salon, ils ne se connaissaient

plus, ce qui rendait parfois assez comique l'embarras du chevalier,

quand il se trouvait entre les deux sans savoir auquel parler ou lequel

suivre.

La comtesse sortait peu. Elle dut pourtant se montrer dans quelques

salons, et elle y brilla comme une belle étoile qui traverse la nuit et

l'illumine. Elle s'aperçut bien que Georges l'aimait davantage après ces

rapides éblouissements qu'elle lui donnait dans le monde. D'autres

auraient pu s'en réjouir; elle était plus disposée à s'en affliger. Sa

nature trop délicate ne lui permettait point d'en tirer avantage, même

au profit de son amour: elle se disait que c'étaient là de mauvais

triomphes, qui pouvaient flatter son orgueil, mais qui humiliaient son

cœur. Elle ne voulait point que la vanité enlevât jamais la moindre

part à la tendresse. Georges, cependant, avait des devoirs de position;

elle les comprenait et s'y soumettait avec cette abnégation qui se

retrouve toujours au fond de l'amour vrai. Il fallait qu'on le vît

partout. Mais souvent il commençait et toujours il finissait la soirée

chez elle. Les réunions du grand monde suédois sont dans tout leur éclat

vers dix heures. Georges, après son apparition officielle, pouvait donc,

sans blesser aucune convenance, aller demander une tasse de thé à la

comtesse, qui l'attendait en comptant les minutes. Quand il était trop

en retard, elle arrêtait la pendule.

Le monde avait bien quelque soupçon de leur liaison; mais le monde est

meilleur enfant qu'on ne pense. S'il déchire sans pitié ceux qui

l'offensent ouvertement, il est au contraire tout rempli d'indulgence

pour ceux qui lui montrent quelques égards en observant les convenances,

qui sont sa loi suprême. Christine était adorée, même des femmes, et

aucun souffle n'avait terni le pur diamant de son honneur. Ceux qui ont

du cœur, c'est le petit nombre admiraient de loin, et non sans

quelque secrète envie, ce ciel azuré de leur amour, que ne voilait

jamais aucun nuage. Quelques-uns s'étonnaient qu'un Français pût montrer

tant de constance, et, dans l'attente d'un abandon prochain, ils

avaient la précaution de plaindre Christine par avance. En Suède comme

en Norvége, on nous prend toujours pour les petits-fils des marquis

badins du dix-huitième siècle. La mère de deux ou trois grandes filles,

difficiles à marier, trouvait seule que Christine avait tort d'accaparer

un si bon parti, devenu même inutile entre ses mains; mais elle ne

faisait pas plus la majorité qu'une hirondelle ne fait le printemps.

Christine(#35766) · 第 26 / 39 题