CHRISTINE À MAÏA DE DJORN.

«_Il_ a été retenu toute la matinée, et _il_ dîne ce soir chez son

ambassadeur. Si je n'étais allée moi-même à Stockholm, où nous nous

sommes rencontrés _par hasard_ (connais-tu ces _hasards-là_?) je ne

l'aurais pas vu aujourd'hui. Enfin, je l'ai aperçu: ce n'est pas une

journée tout à fait perdue. Toutes mes minutes sont tellement prises,

que je n'ai pas encore eu le temps de t'écrire depuis deux mois, à toi,

ma meilleure, ma seule amie. Je n'ai, du reste, le temps de faire quoi

que ce soit. Rien ne remplit la vie comme le bonheur. Quand il est là,

c'est lui; et, quand il n'y est pas, c'est encore lui! Tu vois que c'est

lui toujours! Le cher tyran m'a prise tout entière, et comme il m'a

prise!

J'habite un véritable paradis terrestre planté par un Anglais, qui ne

s'en jugeait pas digne, puisqu'il l'a vendu. Je n'y ai pas encore

rencontré de serpent, et je ne suis pas femme à l'écouter. Eve n'avait

que seize ans; c'est ce qui a perdu son pauvre Adam. Le mien n'a rien à

craindre. M. de Simiane est le meilleur des hommes. Je ne sais si

l'amour m'aveugle, mais il me semble la perfection en tout: il

m'humilie, et je crois parfois que je le voudrais moins bon. C'est l'âme

la plus tendre et la plus ardente.... et vraie surtout! Il pourra bien

ne plus m'aimer; mais me tromper, jamais il en est incapable comme

d'une lâcheté. Ne plus m'aimer! ah! chère, cette seule pensée, vois-tu,

c'est pour mon âme, au milieu même de son bonheur, comme ce petit grain

noir dans le ciel d'une journée bleue, qui prédi les tempêtes aux

matelots. Quand elle m'arrive, je la chasse; si elle revient encore et

que je m'y abandonne, ma raison s'égare, mon sang court dans mes veines,

bat dans mes tempes, et s'embrase: je deviens folle. Ne plus m'aimer! le

pourrait-il? et ne l'ai-je pas enchaîné dans tous les liens que noue la

tendresse?... C'est maintenant que je me réjouis de n'avoir pas toujours

été heureuse. Je remercie ceux qui m'ont fait souffrir. On dit qu'il

faut payer son bonheur tôt ou tard.... n'ai-je point payé le mien

d'avance? Il y a deux jours, Georges était de charmante humeur, avec

quelque chose d'épanoui sur le visage.... Si tu savais comme la joie lui

va bien! C'était une de ces heures bénies où la confiance est absolue,

et où chacun peut lire dans l'âme de l'autre. Je lui ai demandé son âge,

qu'il m'a toujours caché; il m'a avoué qu'il n'avait que vingt-six ans.

J'en ai trente-quatre. Comprends-tu, Maïa, tout ce que disent ces deux

chiffres? Aujourd'hui, ce n'est rien, et l'on ne voit pas de différence.

Nous n'avons notre âge ni l'un ni l'autre. Je suis plus jeune: il est

plus vieux. Nous avons tous deux vingt-huit ans; mais bientôt il en aura

trente et moi quarante. Est-ce qu'on peut aimer une femme de quarante

ans? C'est malsain de penser à cela. Georges, s'il y pense, dissimule

bien habilement,--mais je crois qu'il n'y pense pas. J'ai son âme comme

il a la mienne.

Hier, nous avons eu un entretien solennel.

«Comtesse, m'a-t-il dit en entrant, vous m'excuserez si je me présente

chez vous en cravate noire et en redingote.

--Mon cher Georges, il me semble que c'est assez votre habitude, quand

nous sommes seuls.

--Oui, m'a-t-il répondu; mais aujourd'hui je vais faire une chose qui

sort un peu de mes habitudes.

--Parlez vite, vous m'effrayez!

--Déjà, comtesse?»

Je te jure, Maïa, que je ne savais pas ce qu'il allait me dire....

j'étais si loin de m'attendre!...

«Eh bien, qu'est-ce? lui ai-je demandé, un peu troublée malgré moi; vous

me faites peur avec vos airs mystérieux!»

Et comme je lui retirais ma main qu'il avait gardée:

«Je viens, m'a-t-il dit, vous demander.... pour toujours.... cette

petite main que vous voulez déjà me reprendre.»

J'ai été saisie, et l'émotion m'a tout d'abord empêchée de répondre. Il

a cru que j'hésitais; il n'a rien dit, mais il est devenu pâle, et j'ai

senti trembler sa main.... O Maïa, que j'ai été heureuse de me voir

aimée ainsi!

«Georges, lui ai-je dit, je vous aime. Vous savez que je vous aime! Mais

votre demande est si soudaine! je ne croyais pas.... vous ne pouvez pas

exiger....

--Je n'exige rien, Christine, m'a-t-il répondu d'une voix si douce et si

triste!

--Mon ami, lui ai-je dit alors, je suis prête à tout ce qui vous

plaira.... je veux tout ce que vous voudrez. Vous ne souffrirez jamais

pour moi ni par moi, Georges! Mais, à votre tour, soyez bon, et

donnez-moi huit jours pour réfléchir.... Je vous le demande pour vous

comme pour moi.»

Il y a consenti. Je me suis mise à l'orgue: je ne pouvais plus parler.

J'ai joué les airs qu'il aime. Je crois que j'ai bien joué, car, lorsque

je l'ai regardé, j'ai vu qu'il avait aussi de grosses larmes dans les

yeux. Mais, chère Maïa, je n'avais pas besoin de huit jours. Va! c'est

tout réfléchi. Je ne serai jamais comtesse de Simiane. Il l'a voulu:

c'est assez pour moi.... Oh! ne t'y trompe pas; je n'écris point ce mot

sans une douleur profonde. C'est ma meilleure part de bonheur sur cette

terre à laquelle je renonce; je le sais, mais je sens qu'il le faut....

pour lui! Oh! il ne saura jamais le prix du sacrifice. Mais toi, Maïa,

tu le comprendras et tu me plaindras.... Être la femme de l'homme qu'on

aime, être à lui.... à la vie et à la mort! toujours!--toujours, ce

grand mot de l'éternité humaine,--marcher avec lui, la main dans la

main, sous l'œil des hommes, sous l'œil de Dieu, avec la faveur de

tous! n'avoir plus à craindre, ni la tristesse des cheveux blancs, ni

l'isolement des derniers jours; mais vieillir ensemble, doucement, au

milieu des chers enfants qui vous aiment et vous rendent vos beaux jours

en vous rajeunissant de leur jeunesse! N'est-ce pas là le plus grand

bonheur qui puisse être donné à la femme? et ne sais-tu pas qu'au fond

du cœur, dès que nous aimons, c'est ce bonheur-là que nous désirons

toutes? Crois-tu que rien, même dans les plus heureuses liaisons,

remplace jamais cela?

Et pourtant! ce bonheur qui m'est offert, je le refuse. Je le refuse à

cause de lui.... Je ne veux pas lui ménager de repentirs amers; je ne

veux pas profiter des entraînements de son cœur; je ne veux pas être

dans dix ans la femme d'un jeune mari: je ne veux pas lui forger des

fers qu'il ne pourrait plus rompre quand il en sentirait le poids. Je

sais bien que je me sacrifie; mais le sacrifice, sous une forme ou sous

une autre, n'est-ce point toujours la vertu de la femme? Et puis, s'il

faut tout te dire, à me sacrifier pour lui, j'éprouve je ne sais quel

âpre bonheur et quel contentement douloureux! Oh! je l'aime bien, car il

n'y a pas d'égoïsme dans mon amour. Je me suis promis de le rendre

heureux, et je me tiendrai parole, advienne que pourra! Je crois qu'il

m'aimera longtemps encore, et pourtant, il y a des moments où j'ai peur.

Je ne connais rien de son passé; et, sache-le bien, cette ignorance

absolue, c'est parfois une torture cruelle! Non, je ne sais rien de lui;

mais il me semble que cette nature si délicate doit être terriblement

mobile. Personne, je le crois, personne n'est plus capable d'être

rapidement et fortement ému; mais peut-il garder la même émotion bien

longtemps? Cette facilité d'impression qui le rend si séduisant, ne le

rend-elle point en même temps incapable de constance, et le danger

n'est-il pas, avec lui, tout à côté du charme? Ce qui m'effraye souvent

chez Georges, c'est encore ce sentiment si vif de la beauté, qui le

prédispose à l'enthousiasme pour tout ce qui réalise l'idéal à ses

yeux,--mais qui doit si rapidement l'en détourner, dès que la

désillusion arrive. Croirais-tu qu'il y a telles de ses louanges les

plus exquises et les plus tendres dont je souffre, parce que je me

persuade qu'il ne m'aimerait plus autant si je venais à les mériter

moins?

Ne dis pas que je suis trop subtile; si tu savais comme on le devient

quand on a l'âme tendue vers une seule et unique pensée! Dans ton sage

et calme bonheur, tu trouveras peut-être ces craintes folles et ces

terreurs chimériques. Mais, quand on aime comme j'aime, on a toujours

une inquiétude au fond du cœur. Celles-là n'aiment point qui ne

craignent pas.

Adieu, Maïa; ne prends point garde si cette lettre est un peu triste. Il

pleut et j'ai froid. Demain il reviendra, et avec lui toute ma joie.

Demain le ciel sera bleu, la brise tiède et mon âme en paix. Adieu

encore, garde-moi cette bonne amitié, toujours la même, qui n'a ni

veille ni lendemain.»

Christine(#35766) · 第 24 / 39 题