À l'âge d'environ dix-sept ans, nous nous trouvions dans notre maison,

auprès de Belrive, quand vint à éclater l'orage le plus violent et le

plus terrible. Il s'avançait de l'autre côté des montagnes du Jura,

et s'annonçait par les éclats du tonnerre qui retentissait de

plusieurs côtés à la fois avec un fracas effrayant. Je restai, tant

que l'orage dura, à observer ses progrès avec curiosité et plaisir.

Pendant que je me tenais à la porte, je vis tout à coup une traînée

de feu sortir d'un chêne antique et élevé, qui était à peu près à

vingt pas de notre maison; et à peine la lumière cessa de briller, que

le chêne disparut, et il ne restait plus qu'un tronc en ruines. Le

lendemain matin nous allâmes le voir; l'arbre avait été

singulièrement brisé. Il n'était pas fendu par le choc, mais

entièrement réduit en petits éclats de bois. Je n'ai jamais rien vu

qui fût si complètement détruit.

La ruine de cet arbre fut pour moi l'objet d'un vif étonnement; je

questionnai avec empressement mon père sur la nature et l'origine du

tonnerre et des éclairs. «L'électricité», répondit-il, en

décrivant en même temps les différents effets de cette force. Il

construisit une petite machine électrique, et me fit quelques

expériences; il fit aussi un cerf-volant, avec des cordes et un fil de

métal, qui attirait des nuages le fluide électrique.

Ce dernier trait acheva de renverser Cornelius Agrippa, le Grand Albert

et Paracelse, qui avaient si long-temps régné en maîtres dans mon

imagination. Mais, par quelque fatalité, je ne me sentis pas porté à

commencer l'étude d'un système moderne, et ce dégoût eut pour cause

la circonstance suivante.

Mon père avait témoigné le désir que je suivisse un cours de leçons

sur la philosophie naturelle, et j'y avais consenti avec plaisir. Un

accident m'empêcha de suivre ces leçons jusqu'à la fin, et la

dernière que je pris était tout-à-fait inintelligible pour moi. Le

professeur discourait avec la plus grande abondance sur le Potassium et

le Boron, les sulfates et les oxides, termes auxquels je ne pouvais

appliquer d'idée. Je pris en dégoût la science de la philosophie

naturelle, quoique je lusse encore avec plaisir Pline et Buffon, auteurs

qui, suivant moi, étaient d'un intérêt et d'une utilité à peu près

semblables.

Mes occupations, à cette époque, étaient principalement les

mathématiques, et la plupart des branches d'étude qui appartiennent à

cette science. Je m'occupais aussi beaucoup à apprendre les langues; le

Latin m'était déjà familier, et je commençais à lire quelques-uns

des auteurs Grecs les plus faciles sans le secours d'un Lexicon. Je

comprenais parfaitement aussi l'Anglais et l'Allemand. Voilà la

nomenclature de ce que je savais à l'âge de dix-sept ans; et vous

devez penser que mes moments étaient entièrement occupés pour

acquérir et conserver la connaissance de ces différentes

littératures.

J'eus aussi une autre tâche à remplir; je devins l'instituteur de mes

frères. Ernest était de six ans plus jeune que moi et mon principal

élève. Il avait eu une mauvaise santé dans son enfance, pendant

laquelle Élisabeth et moi nous avions eu pour lui des soins assidus.

Son caractère était doux, mais il était incapable de toute

application sérieuse. Guillaume, le plus jeune de la famille, était

encore enfant, et c'était le plus beau petit drôle du monde; ses yeux

bleus et vifs, ses joues ornées de deux fossettes, et ses manières

caressantes inspiraient la plus tendre affection.

Tel était notre cercle domestique, dont les soucis et les chagrins

semblaient bannis pour toujours. Mon père dirigeait nos études, et ma

mère partageait nos plaisirs. Aucun de nous n'avait la plus légère

supériorité sur l'autre, nous ne connaissions pas la voix du

commandement; mais une affection mutuelle nous portait à condescendre

et à obéir au moindre désir de chacun.

CHAPITRE II

Je venais d'atteindre ma dix-septième année, quand mes parents prirent

la résolution de m'envoyer étudier à l'université d'Ingolstadt.

J'avais d'abord suivi les écoles de Genève; mais mon père pensa qu'il

était nécessaire, pour le complément de mon éducation, de me faire

connaître d'autres usages que ceux de mon pays natal. Mon départ fut

donc prochainement fixé; et, avant que le jour marqué ne fût venu,

j'éprouvai le premier malheur de ma vie..... présage de ceux qui

m'attendaient.

Élisabeth avait eu la fièvre rouge, mais sans aucun symptôme de

danger. Elle ne tarda pas à recouvrer la santé. Pendant le temps de la

maladie, on avait tout fait pour persuader à ma mère de ne pas la

voir. Elle s'était d'abord rendue à nos supplications; mais,

lorsqu'elle apprit que sa chère nièce se rétablissait, elle ne put se

priver davantage de sa société, et entra dans sa chambre long-temps

avant que l'air ne fut sans danger. Les conséquences de cette

imprudence furent funestes. Le troisième jour, ma mère tomba malade;

sa fièvre prit un caractère de malignité, et nous vîmes sur le

visage de ceux qui la soignaient l'augure du plus triste événement. Au

lit de la mort, le courage et la bonté de cette femme admirable ne

l'abandonnèrent pas. Elle joignit les mains d'Élisabeth et les

miennes: «Mes enfants, dit-elle, j'envisageais dans votre union le plus

ferme espoir de mon bonheur futur. Cette perspective sera maintenant la

consolation de votre père. Élisabeth, mon amie, vous me remplacerez

auprès de vos plus jeunes cousins. Hélas! je regrette d'être

séparée de vous; heureuse et aimée comme je l'étais, comment

n'aurais-je pas quelque peine de vous quitter tous? Mais ces pensées ne

me conviennent point; je lâcherai de me résigner à la mort, et

j'espère que nous nous reverrons dans un autre monde».

Elle mourut avec calme, et en conservant sur son visage inanimé

l'expression de la tendresse. Je n'ai pas besoin de vous décrire les

sentiments de ceux dont les nœuds les plus chers sont rompus par le

plus irréparable des maux, le vide qui est dans le cœur et la douleur

qui est empreinte sur les figures. Il faut tant de temps pour que

l'esprit puisse se persuader que celle que nous voyions tous les jours

et dont existence même semblait liée à la nôtre, est perdue à

jamais...; que l'éclat enchanteur de ses yeux est éteint; et que le

son d'une voix si familière et si chère à l'oreille, est étouffé

pour n'être plus entendu. Telles sont les réflexions auxquelles on se

livre les premiers jours; mais lorsque le laps du temps a prouvé la

réalité du mal, la douleur commence à se faire sentir plus vivement.

Et à qui la main terrible de la mort n'a-t-elle pas enlevé

quelqu'affection bien chère? Pourquoi vous peindre un chagrin que tout

le monde a éprouvé ou doit éprouver? Le temps arrive enfin, où la

douleur est plutôt une consolation qu'un mal; et le sourire n'est pas

banni de nos lèvres, quoiqu'il paraisse un sacrilège. Ma mère

n'était plus, mais nous avions encore des devoirs à remplir; car nous

devons continuer notre vie dans le calme, et nous trouver heureux, tant

qu'il nous reste un être sur qui la faulx de la mort ne s'est pas encore

appesantie.

Mon voyage à Ingolstadt, qui avait été différé par ces

évènements, fut décidé de nouveau. J'obtins de mon père un délai

de quelques semaines. Ce temps se passa fort tristement. La mort de ma

mère et mon prompt départ accablaient nos esprits; mais Élisabeth

cherchait à ramener la gaîté dans notre petite société. Depuis la

mort de sa tante, son esprit avait acquis une nouvelle fermeté et une

nouvelle force. Elle se détermina à remplir ses devoirs avec la plus

grande exactitude, et elle sentit que le devoir le plus impérieux qui

lui était imposé, était de rendre heureux son oncle et ses cousins.

Elle me consolait, amusait son oncle, instruisait mes frères; jamais

elle ne me parut aussi charmante qu'à cette époque, où elle

s'efforçait continuellement de contribuer au bonheur des autres, en

s'oubliant entièrement elle-même.

Le jour de mon départ arriva enfin. J'avais pris congé de tous mes

amis, excepté de Clerval, qui passa avec nous la dernière soirée. Il

s'affligeait amèrement de ne pouvoir m'accompagner: mais il était

retenu chez son père, dont l'intention était de l'associer dans ses

affaires, et dont le grand principe était que la science est inutile

dans le commerce ordinaire de la vie. Henry avait un esprit plus

élevé: il n'avait, nullement le désir de ne rien faire, et s'il

était bien aise de devenir l'associé de son père, il pensait aussi

qu'on pouvait être un fort bon négociant, et en même temps avoir un

esprit cultivé.

Nous restâmes très-tard à écouter ses plaintes et à faire plusieurs

petits arrangements pour l'avenir. Je partis le lendemain matin de bonne

heure. Des pleurs coulaient des yeux d'Élisabeth; elle ne pouvait les

retenir en songeant que mon départ la laissait dans le chagrin, et que

le même voyage avait été fixé trois mois auparavant, lorsque la

bénédiction d'une mère m'aurait accompagné.

Je me jetai dans la chaise qui devait m'emmener, et me livrai aux

réflexions les plus mélancoliques. J'étais seul maintenant, moi, qui

avais été toujours entouré d'aimables compagnons, dont l'unique soin

était d'être agréables l'un à l'autre. Dans l'université vers

laquelle je me rendais, il fallait me faire mes amis et être moi-même

mon protecteur. Jusqu'ici, ma vie avait été tout-à-fait domestique et

retirée; j'en gardai une répugnance invincible pour les nouveaux

visages. J'aimais mes frères, Élisabeth et Clerval; c'étaient pour

moi _d'anciennes figures qui m'étaient familières_; mais je ne me

croyais nullement fait pour la société des étrangers. Telles étaient

mes réflexions lorsque je commençai mon voyage; mais à mesure que

j'avançais, mon courage et mes espérances se relevaient. J'avais un

vif désir d'apprendre. Souvent, chez mon père, j'avais trouvé

pénible de passer ma jeunesse, attaché à la même place; j'aurais

voulu entrer dans le monde, et prendre ma place parmi les autres hommes.

À présent que mes désirs étaient accomplis, c'eût été une folie

de m'en repentir.

J'eus tout le temps de me livrer à ces réflexions et à bien d'autres

pendant mon voyage à Ingolstadt, qui fut long et fatigant. Enfin,

j'aperçus les clochers blancs et élevés de la ville. Je descendis de

voiture, et je fus conduit dans mon appartement solitaire pour passer la

soirée comme il me plairait.

Le lendemain matin, je remis mes lettres d'introduction; je ne manquai

pas de rendre visite à quelques-uns des principaux professeurs, et

entr'autres à M. Krempe, professeur de philosophie naturelle. Il me

reçut avec politesse, et me fit plusieurs questions sur mes progrès

dans les différentes branches de science qui appartiennent à la

philosophie naturelle. Je lui nommai, non sans crainte et sans

hésitation les seuls auteurs que j'eusse jamais lus sur ce sujet. Le

professeur me regarda fixement: «Avez-vous, dit-il, réellement perdu

votre temps à étudier de pareilles absurdités»?

--«Je vous ai dit la vérité», répondis-je.--«Chaque minute

continua M. Krempe avec chaleur, chaque moment que vous avez passé sur

ces livres est tout-à-fait et complètement perdu. Vous avez chargé

votre mémoire de systèmes repoussés et de noms inutiles. Grand Dieu!

Dans quel désert avez-vous habité, puisque personne n'a été assez

bon pour vous apprendre que ces rêves, dont vous vous êtes pénétré

avidement, sont enfantés depuis mille ans, et sont aussi méprisés

qu'ils sont anciens? Je ne m'attendais guère à trouver dans ce siècle

éclairé et savant, un disciple du Grand Albert et de Paracelse. Mon

cher monsieur, il faut recommencer entièrement vos études».

Après avoir ainsi parlé, il se mit à l'écart, et écrivit une liste

de plusieurs livres qui traitaient de la philosophie naturelle. Il

m'invita à les acheter; et il prit congé de moi, en me prévenant

qu'au commencement de la semaine suivante, il ouvrirait un cours sur la

philosophie naturelle dans ses rapports généraux, et que M. Waldman,

son collègue, en ferait un sur l'alchimie, alternativement avec le

sien.

Je retournai chez moi sans être désappointé, car il y avait longtemps

que je regardais comme passés de mode, les auteurs que le professeur

avait réprouvés avec tant de force; mais je ne me sentis pas

très-porté à étudier les livres dont j'avais fait emplette à sa

recommandation. M. Krempe était un petit homme ramassé, dont la voix

était rude, et la figure repoussante; ainsi le maître ne me disposait

pas, en faveur de la doctrine. Du reste, j'avais du mépris pour les

usages de la philosophie naturelle du jour. Quelle différence avec les

maîtres de la science, quand ils cherchaient l'immortalité et le grand

secret! Leurs vues étaient grandes, quoique futiles. Mais depuis, la

scène était changée; l'ambition des nouveaux savants semblait se

borner à détruire ces visions qui me portaient vers la science, avec

le plus d'intérêt. Il fallait changer des chimères d'une grandeur

sans bornes, contre de misérables réalités.

Telles furent mes réflexions pendant les deux ou trois premiers jours

que je passai presque dans la solitude. Mais au commencement de la

semaine suivante, je pensai à ce que M. Krempe m'avait dit sur les

cours. Et, quoique je ne pusse consentir à aller entendre ce petit

pédant débiter des sentences dans une chaire, je me rappelai ce qu'il

avait dit de M. Waldman, qui avait été absent jusqu'alors, et que je

n'avais jamais vu.

Soit par curiosité, soit par oisiveté, j'allai dans la salle des

cours: M. Waldman y entra un instant après. Ce professeur ne

ressemblait pas à son collègue. Il paraissait avoir environ cinquante

ans, et portait sur son visage l'expression de la plus grande bonté:

quelques cheveux gris couvraient ses tempes; des cheveux presque noirs

garnissaient le derrière de sa tête. Il était petit, mais

très-droit, et doué du plus doux organe. Il commença son cours par un

précis de l'histoire de l'alchimie et des différentes découvertes

dues à plusieurs savants, prononçant avec chaleur les noms de ceux qui

s'étaient le plus distingués par ces découvertes. Il fit alors un

tableau rapide de l'état actuel de la science, et expliqua plusieurs

termes élémentaires. Après avoir fait quelques expériences

préparatoires, il termina par un panégyrique de l'alchimie moderne, en

des termes que je n'oublierai jamais.

«Les anciens maîtres en cette science, dit-il, promettaient des choses

impossibles, et n'accomplissaient rien. Les professeurs modernes

promettent très-peu: ils savent qu'on ne peut changer les métaux, et

que l'élixir de vie est une chimère. Mais ces philosophes, dont les

mains ne semblent faites que pour tremper dans la boue qui semblent

n'avoir des yeux que pour observer au travers d'un microscope ou dans le

creuset, ont en effet produit des miracles. Ils pénètrent les secrets

de la nature, et montrent ses effets dans les endroits les plus cachés.

Ils pénètrent jusqu'aux cieux; ils ont découvert la circulation du

sang, et analysé l'air que nous respirons. Ils ont acquis des pouvoirs

nouveaux et presqu'illimités; ils commandent aux foudres du ciel,

imitent les tremblements de terre, et bravent même les ombres du monde

invisible».

Je me retirai enchanté du professeur et de sa leçon; j'allai le soir

même lui rendre visite. Ses manières chez lui étaient encore plus

douces et plus attrayantes qu'en public; car, pendant son cours, il y

avait sur son visage une certaine dignité qui, en particulier, faisait

place à la plus grande affabilité et à beaucoup de politesse. Il

écouta avec attention la petite histoire de mes études, et sourit aux

noms de Cornelius Agrippa et de Paracelse, mais sans le mépris qu'avait

montré M. Krempe. Il me dit que, «c'était au zèle infatigable de ces

hommes, que les philosophes modernes étaient redevables de la plupart

des principes de leur science; qu'ils nous avaient laissé la tâche

plus facile, de donner les noms, et de classer avec ordre les faits

qu'ils avaient puissamment contribué à mettre au grand jour. Les

travaux des hommes de génie, quoiqu'erronés, finissent toujours par

tourner au profit de l'espèce humaine». J'écoutais son raisonnement,

qui était prononcé sans orgueil ni affectation; j'ajoutai alors, que

sa leçon avait dissipé mes préjugés, contre les alchimistes

modernes; et en même temps, je lui demandai ses conseils sur les livres

que je devais me procurer.

«Je suis heureux, dit M. Waldman, de m'être fait un élève; et si

votre application égale votre habileté, je ne doute pas que vous ne

réussissiez. L'alchimie est la branche de la philosophie naturelle dans

laquelle on a fait et pourra faire le plus de progrès. Voilà pourquoi

j'en ai fait mon étude particulière, mais en même temps je n'ai pas

négligé les autres branches de cette science. On ne serait qu'un bien

médiocre alchimiste, si l'on ne s'adonnait qu'à cette partie seule des

connaissances humaines. Si vous avez le désir de devenir vraiment un

savant, et non simplement un petit faiseur d'expériences, je vous

engagerai à cultiver toutes les branches de la philosophie naturelle,

ainsi que les mathématiques».

Il m'introduisit alors dans son laboratoire, et m'expliqua l'usage de

ses différents instruments; il me montra tous ceux que je devais avoir,

et me promit de me prêter les siens, lorsque j'aurais assez

d'expérience pour ne pas en déranger le mécanisme. Il me donna aussi

la liste des livres que j'avais demandés, et je pris congé de lui.

Ainsi finit cette journée mémorable pour moi; elle décida de mon

avenir.

CHAPITRE III

Depuis ce jour, je me livrai presqu'exclusivement à l'étude de la

philosophie naturelle, et surtout de l'alchimie, dans le sens le plus

étendu de ce mot. Je lus avec ardeur les ouvrages qui ont été

composés sur cette science par les observateurs modernes, et où

brillent à un haut degré leur génie et leur discernement. Je suivis

les cours, je fréquentai les savants de l'université; et je reconnus

même en M. Krempe beaucoup de bon sens et un vrai savoir, joints, il

est vrai, à une physionomie et à des manières repoussantes, mais qui

ne diminuaient pas le mérite de ses connaissances. Je trouvai un

véritable ami dans M. Waldman. Sa douceur n'était jamais altérée par

un ton tranchant; il donnait ses leçons avec un air de franchise et de

bonté qui éloignait toute idée de pédanterie. Ce fut, peut-être,

l'aimable caractère de cet homme qui m'entraîna le plus vers la partie

de philosophie naturelle qu'il enseignait, qu'un goût intime pour la

science même. Mais cette disposition d'esprit ne dura que dans les

premiers moments de mes études: car, plus je pénétrais dans la

science, et plus je la poursuivais exclusivement pour elle-même. Cette

application, qui d'abord avait été un devoir et un ordre, devint

alors si ardente et si vive, que souvent les étoiles avaient disparu

devant la clarté du matin, que j'étais encore à travailler dans mon

laboratoire.

Avec une application aussi opiniâtre, il est facile de concevoir que je

fis de rapides progrès. Mon ardeur faisait l'étonnement des

étudiants, et mes succès celui des maîtres. Le professeur Krempe me

demandait souvent, avec un sourire moqueur, comment allait Cornelius

Agrippa; tandis que M. Waldman se réjouissait hautement de mes

progrès. Deux ans se passèrent ainsi, sans que j'allasse à Genève;

j'étais attaché, de cœur et d'âme, à la poursuite de quelques

découvertes que je désirais faire. Il n'y a que ceux qui en ont fait

l'épreuve, qui puissent comprendre les attraits de la science. Dans des

études quelconques on peut atteindre ceux qui nous ont précédés,

mais on ne peut guère les surpasser; dans l'étude des sciences, au

contraire, il y a un aliment continuel pour les découvertes, et des

sujets toujours nouveaux d'étonnement. Un esprit d'une capacité

ordinaire, qui se renferme strictement, dans une seule étude, doit

infailliblement y faire de grands progrès; j'avais constamment cherché

à atteindre l'objet que j'avais en vue; je n'étais uniquement occupé

que de cet objet; aussi, je me signalai par des progrès si rapides,

que, deux ans après, je fis plusieurs découvertes pour perfectionner

quelques instruments d'alchimie, ce qui me valut beaucoup d'estime et de

considération dans l'université. Parvenu à ce point, et devenu aussi

habile dans la théorie et dans la pratique de la philosophie naturelle

qu'il dépendait des professeurs d'Ingolstadt, je jugeai que ma

résidence dans cette ville n'était plus nécessaire à mes progrès.

Je pensais à retourner au milieu de mes amis et dans ma ville natale,

lorsqu'un événement m'obligea de rester.

Un des phénomènes qui avaient particulièrement attiré mon attention,

était la structure du corps humain, et même de tout être animé. Je

me demandais même souvent, d'où pouvait procéder le principe de la

vie. Cette question était hardie: c'était même un mystère aux yeux

du monde; et, cependant, que de choses nous pourrions apprendre, si la

lâcheté ou l'insouciance n'arrêtaient pas nos recherches. Ces

pensées s'agitèrent dans mon esprit, et me déterminèrent à étudier

désormais plus particulièrement les parties de la philosophie

naturelle qui ont rapport à la physiologie. Sans un enthousiasme

presque surnaturel, mon application à cette étude eût été pleine de

dégoûts, et presque insupportable. Pour examiner les causes de la vie,

nous devons d'abord avoir recours à la mort. J'appris l'anatomie: mais

cette science ne suffisait pas; il fallut aussi que j'observasse la

décomposition naturelle et la corruption du corps humain. En

m'élevant, mon père avait pris les plus grandes précautions, pour

qu'on ne remplit pas mon esprit d'horreurs surnaturelles. Je ne me

souviens pas d'avoir jamais frissonné au récit d'un conte

superstitieux, ou d'avoir eu peur de l'apparition d'un fantôme.

L'obscurité ne faisait aucun effet sur mon imagination; et un

cimetière n'était pour moi que le réceptacle des corps privés de la

vie, qui, après avoir été le siège de la beauté et de la force,

étaient devenus la pâture des vers. Je me mis à examiner la cause et

les progrès de cette décomposition, et je fus forcé de passer des

jours et des nuits au milieu des tombeaux et dans des charniers. Je

portais mon attention sur tous les objets les plus désagréables à la

délicatesse des sensations humaines. J'examinai combien la belle forme

de l'homme était dégradée et ravagée; je vis la corruption de la

mort remplacer l'éclat d'un visage animé, et les vers hériter des

merveilles de l'œil et du cerveau. Je m'arrêtais à observer et à

analyser toutes les minuties de notre être, dévoilées dans le passage

de la vie à la mort, lorsque, du milieu de cette obscurité, une

lumière soudaine vint éclairer mon esprit. Elle était si brillante,

si merveilleuse, et pourtant si naturelle, que je fus à la fois ébloui

par l'immense clarté qu'elle répandait, et surpris que, parmi tant

d'hommes de génie dont les recherches avaient eu pour but la même

science, je fusse le seul destiné à découvrir cet étonnant secret.

Rappelez-vous que je ne rapporte pas la vision d'un fou: ce que

j'affirme est aussi vrai que le soleil brille dans les cieux. Que ce

soit par un miracle, il n'en est pas moins vrai que les progrès de la

découverte sont distincts et probables. Après des jours et des nuits

d'un travail et d'une fatigue incroyables, je parvins à connaître la

cause de la génération et de la vie; je devins même capable d'animer

une matière inerte.

Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 1 (of 3) · 第 2 / 6 段