FRANKENSTEIN,
OU
LE PROMÉTHÉE MODERNE.
DÉDIÉ A WILLIAM GODWIN,
AUTEUR DE LA JUSTICE POLITIQUE, DE CALEB WILLIAMS, etc.
Par Mme SHELLY, sa nièce.
TRADUIT DE L'ANGLAIS PAR J. S.***
Créateur, t'ai-je demandé de me tirer de
l'argile pour me faire homme? T'ai-je
sollicité de m'arracher du néant?
MILTON, _Paradis perdu._
TOME PREMIER
PARIS,
CHEZ CORRÉARD, LIBRAIRE
PALAIS ROYAL, GALERIE DE BOIS, N.° 258.
1821
TABLE
PRÉFACE
LETTRE Ière
LETTRE II
LETTRE III
LETTRE IV
CHAPITRE Ier
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
PRÉFACE
Le fait sur lequel repose cette fiction, n'a point paru impossible au
docteur Darwin, et à quelques-uns des Écrivains physiologiques de
l'Allemagne. Je ne veux pas laisser croire que je suis porté à y
ajouter sérieusement foi. Cependant, en le prenant pour base d'un
ouvrage d'imagination, je n'ai pas voulu simplement offrir une suite
d'histoires effrayantes et surnaturelles. L'événement dont dépend
l'intérêt de cette histoire, sans présenter aucun des défauts d'un
pur conte de spectres ou d'enchantements, se recommande par la
nouveauté des situations qui y sont développées; et, malgré
l'impossibilité du fait matériel, retrace à l'imagination les
passions humaines, d'un point de vue plus étendu et plus élevé que
ceux où l'on peut se placer dans le cours ordinaire de la vie.
Ainsi, j'ai essayé de conserver la vérité des principes
élémentaires de la nature humaine, tandis que je ne me suis pas fait
scrupule d'innover dans leurs combinaisons. Homère, dans l'_Iliade_;
les Poètes tragiques de la Grèce; Shakespeare, dans _la Tempête et le
Songe au milieu d'une nuit d'été_; et plus particulièrement Milton,
dans _le Paradis perdu_, se conforment à cette règle; et le plus
modeste nouvelliste, qui cherche à plaire ou à s'amuser par son
travail, peut, sans présomption, appliquer à ce qu'il raconte, une
licence ou plutôt une règle de l'adoption de laquelle sont résulté
tant de combinaisons profondes des sentiments humains dans les
chefs-d'œuvre les plus sublimes de la poésie.
La circonstance sur laquelle mon histoire est fondée, m'a été
suggérée par hasard dans une conversation. Elle fut commencée en
partie comme source d'amusement, et en partie comme moyen d'exercer les
facultés négligées de l'esprit. D'autres motifs s'y sont mêlés, à
mesure que le travail avançait. Je ne suis nullement indifférent aux
sensations morales dont sera affecté le lecteur sur les sentiments et
les caractères qui y sont tracés; cependant mon premier soin s'est
borné à éviter l'effet énervant que produisent les romans du jour,
et à montrer le charme des affections domestiques ainsi que
l'excellence de la vertu universelle. Les opinions, produites
naturellement d'après le caractère et la position du héros, ne
doivent pas être considérées comme le fruit de ma conviction
personnelle; et rien de ce qui est contenu dans cet ouvrage, ne doit
être regardé comme portant attaque à quelque doctrine philosophique,
de quelque genre que ce soit.
Un autre motif, qui ajoute à l'intérêt de l'auteur, c'est que cette
histoire a été commencée dans le pays majestueux où se passe la plus
grande partie de l'action, et dans une société qu'il ne peut cesser de
regretter.
Je passai l'été de 1816 dans les environs de Genève. La saison était
froide et pluvieuse: nous nous réunissions le soir autour d'un foyer,
et nous nous amusions à lire, de temps en temps, quelques histoires
allemandes d'êtres surnaturels, que le hasard faisait tomber entre nos
mains. Ces contes nous donnaient un vif désir de les imiter. Nous
convînmes avec deux de mes amis (dont l'un composa un roman qui ferait
plus de plaisir au Public que je ne puis l'espérer pour moi-même),
d'écrire chacun une histoire fondée sur quelqu'aventure
extraordinaire.
Cependant le temps devint beau tout-à-coup, et mes deux amis me
quittèrent pour faire un voyage dans les Alpes. Ils perdirent, au
milieu des scènes magnifiques que présentent ces montagnes, tout
souvenir de nos visions spirituelles. Le Roman suivant est le seul qui
ait été achevé.
FRANKENSTEIN
ou
LE PROMÉTHÉE MODERNE.
LETTRE Ière
À MADAME SAVILIE, EN ANGLETERRE.
Saint-Pétersbourg, 11 décembre 17--
«Vous serez bien aise d'apprendre qu'aucun malheur n'a troublé le
commencement d'une entreprise que vous avez envisagée avec de funestes
pressentiments. Je suis arrivé ici hier, et mon premier devoir est
d'informer ma chère sœur que ma santé est bonne, et ma confiance plus
grande dans le succès de mon entreprise.
»Je suis déjà loin au nord de Londres; et, quand je me promène dans
les rues de Saint-Pétersbourg, je sens se jouer sur mes joues la brise
froide du nord qui me resserre les nerfs et me remplit de volupté.
Comprenez-vous cette sensation? Cette brise, qui est venue des régions
à travers lesquelles je m'avance, me donne un avant-goût de ces
climats glacés. Inspiré par ce vent précurseur, je sens que mes
idées deviennent plus ardentes et plus vives. Je m'efforce en vain de
me persuader que le pôle est le siège de la glace et de la
désolation, il se présente toujours à mon imagination comme le pays
de la beauté et du plaisir. Là, Marguerite, le soleil est toujours
visible; son large disque borde presque l'horizon, et répand un éclat
perpétuel. De là (car, avec votre permission, ma sœur, j'aurai
quelque confiance dans les navigateurs qui m'ont précédé), de là,
dis-je, la neige et la glace sont bannies; et, naviguant sur une mer
calme, on peut être transporté dans une terre qui surpasse en prodiges
et en beauté tous les pays jusqu'ici découverts sur le monde
habitable. Ses productions et ses traits peuvent être sans exemple,
comme les phénomènes des corps célestes le sont, sans doute, dans ces
solitudes inconnues. Que ne peut-on pas espérer dans un pays où brille
une lumière éternelle? J'y découvre la puissance étonnante qui
attire l'aiguille; et je puis fixer une foule d'observations célestes
qui n'ont besoin que de ce voyage pour rendre invariables leurs
excentricités apparentes. Je rassasierai mon ardente curiosité, en
voyant une partie du monde qui n'a jamais été visitée avant moi, et
je puis fouler une terre qui n'a jamais été pressée par les pieds
d'un mortel. Voilà ce qui m'attire, et cela me suffit pour bannir toute
crainte du danger ou de la mort, et m'encourager à commencer ce
pénible voyage avec la joie qu'éprouve un enfant lorsqu'il s'embarque
sur un petit bateau un jour de fête, avec ses camarades, pour
l'expédition d'une découverte sur la rivière qui baigne son pays
natal. Mais, en supposant que toutes ces conjectures soient fausses,
vous ne pouvez contester le service inappréciable que je rendrai à
toute l'espèce humaine, jusqu'à la dernière génération, en
découvrant, près du pôle, un passage à ces contrées, où, pour
arriver, il faut maintenant plusieurs mois; ou bien en constatant le
secret du magnétisme, ce qui, à moins que ce ne soit impossible, ne
peut avoir lieu que par une entreprise comme la mienne.
»Ces réflexions ont calmé l'agitation avec laquelle j'ai commencé ma
lettre, et je sens mon cœur se remplir d'un enthousiasme qui m'élève
jusqu'au ciel; car rien ne contribue tant à tranquilliser l'esprit
qu'un projet bien ferme, sur lequel on puisse fixer son attention. Cette
expédition a été le songe favori de mes premières années. J'ai lu
avec ardeur les récits des différents voyages qui ont été faits dans
le but d'arriver à l'océan pacifique du nord, à travers les mers qui
entourent le pôle. Vous devez vous souvenir, que l'histoire de tous les
voyages entrepris dans l'intention de faire des découvertes, composait
la bibliothèque entière de notre bon oncle Thomas. Mon éducation fut
négligée; cependant j'aimais la lecture avec passion. J'étudiais ces
livres nuit et jour; et la connaissance que j'en eus, augmenta le regret
que j'avais éprouvé, comme un enfant, en apprenant que mon père, au
lit de la mort, avait défendu à mon oncle de me laisser embrasser
l'état de marin.
»Ces visions s'affaiblirent lorsque je lus, pour la première fois, ces
poètes dont les effusions pénétraient mon âme et l'élevaient
jusqu'au ciel. Je devins poète aussi, et pendant une année je vécus
dans un paradis de ma propre création. Je pensais pouvoir obtenir aussi
une place dans le temple où sont consacrés les noms d'Homère et de
Shakespeare. Vous savez combien je me trompai, et quelle peine j'eus à
supporter mon malheur. Mais, justement, à cette époque, j'héritai de
la fortune de mon cousin, et mes pensées se reportèrent à mes
premières inclinations.
»Six ans se sont écoulés depuis que j'ai pris la résolution que
j'exécute en ce moment. Je puis, même à présent, me souvenir de
l'heure où je me suis dévoué à cette grande entreprise. J'ai
commencé par accoutumer mon corps à la fatigue. J'ai accompagné les
pêcheurs de baleine dans plusieurs expéditions à la mer du Nord; j'ai
enduré volontairement le froid, la faim, la soif et l'insomnie;
souvent, pendant le jour, je supportais des travaux plus rudes qu'aucun
des matelots, et je passais mes nuits à étudier les mathématiques, la
théorie de la médecine, et ces branches de science physique dont un
homme ami des entreprises maritimes peut souvent tirer le plus grand
avantage. Deux fois même je me suis engagé comme contremaître, pour
la pêche du Groenland, et je me suis acquitté à merveille de mes
fonctions. Je dois avouer que je sentis un petit mouvement d'orgueil,
lorsque le capitaine m'offrit la seconde dignité du vaisseau, et me
supplia de rester, avec le plus grand empressement, tant il appréciait
mes services.
»Et maintenant, ma chère Marguerite, ne mérité-je pas d'accomplir
quelque grand projet. J'aurais pu passer ma vie dans l'aisance et le
plaisir; mais j'ai préféré ma gloire à tous les attraits que la
richesse plaçait devant moi. Ah! que quelque voix encourageante me
réponde du succès! mon courage et ma résolution sont inébranlables;
mais mes espérances sont incertaines, et mon esprit est souvent
humilié. Je vais entreprendre un voyage long et difficile; les dangers
que je courrai demanderont tout mon courage: j'aurai besoin
non-seulement de relever les esprits des autres, mais quelquefois de
soutenir les miens lorsque les leurs se découragent et s'abattent.
»Cette saison est la plus favorable pour voyager en Russie. On vole sur
la neige dans des traîneaux; le mouvement en est doux, et, à mon avis,
beaucoup plus agréable que celui d'une diligence anglaise. Le froid
n'est pas excessif, lorsqu'on est enveloppé de fourrures; et j'ai
déjà adopté ce costume, car il y a une grande différence de se
promener sur un pont, ou de rester assis pendant plusieurs heures, sans
faire un mouvement et sans qu'aucun exercice n'empêche le sang de se
glacer dans les veines. Je n'ai nullement l'ambition de perdre la vie
sur la grande route entre Saint-Pétersbourg et Archangel.
»Je partirai pour cette dernière ville dans quinze jours ou trois
semaines; et mon intention est d'y louer un vaisseau, ce qui est bien
facile en payant caution au propriétaire, et d'engager autant de
matelots que je croirai nécessaires parmi ceux qui sont accoutumés à
la pêche de la baleine. Je ne compte pas mettre à la voile avant le
mois de juin: et quand reviendrai-je? Ah! ma chère sœur comment
répondre à cette question? Si je réussis, bien des mois, des années
peut-être s'écouleront avant que nous puissions nous voir. Dans le cas
contraire, vous me reverrez bientôt, ou jamais.
»Adieu, ma chère, mon excellente Marguerite, que le ciel verse sur
vous ses bénédictions, et qu'il me conserve, afin que je puisse vous
témoigner sans cesse ma reconnaissance pour toute votre amitié et vos
bontés.
»Votre affectionné frère,
»R. WALTON».
LETTRE II
À MADAME SAVILLE, EN ANGLETERRE.
Archangel, 28 mars 17--
«Que le temps passe lentement ici, entouré comme je suis par la glace
et la neige! Cependant, j'ai fait un second pas dans mon entreprise;
j'ai loué un vaisseau, et je suis occupé à rassembler mes marins,
ceux que j'ai déjà engagés paraissent être des hommes sur lesquels
je puis compter, et sont doués, sans en pouvoir douter, d'un courage
intrépide.
»Mais il est un objet, un seul objet dont je n'ai pu encore jouir, et
l'absence de ce bien est pour moi le plus grand des maux. Je n'ai pas
d'amis, Marguerite: si je suis animé par l'enthousiasme du succès, je
n'aurai personne pour partager ma joie; si je tombe dans le
découragement, personne n'essaiera de relever mon courage. Je confierai
mes pensées au papier, il est vrai; mais c'est une triste ressource
pour l'épanchement de ce qu'on éprouve. Je voudrais avoir pour
compagnon un homme capable de sympathiser avec moi, dont les yeux
répondissent aux miens. Vous pouvez me croire romantique, ma chère
sœur; mais je sens cruellement le manque d'un ami. Que n'ai-je auprès
de moi une personne qui soit en même temps douce et courageuse, douée
à la fois d'un esprit cultivé et capable, dont les goûts ressemblent
aux miens, et qui puisse approuver ou corriger mes plans. Combien un
semblable ami réparerait les fautes de votre pauvre frère! Je suis
trop ardent dans l'exécution, et trop impatient des difficultés: mais
ce qui est pour moi un malheur encore plus grand, c'est que je n'ai
reçu qu'une demi-éducation; car pendant les quatorze premières
années de ma vie, je courais dans les bois çà et là, et ne lisais
que les livres de voyages de notre bon oncle Thomas. À cet âge je
devins familier avec les poètes célèbres de notre patrie; je sentis
aussi la nécessité d'apprendre d'autres langues que celle de mon pays
natal; mais cette conviction fut chez moi trop tardive pour que je pusse
en recueillir les plus précieux avantages. J'ai maintenant vingt-huit
ans, et suis en vérité plus illettré que bien des écoliers de quinze
ans. Il est vrai que j'ai réfléchi davantage, et que mes idées sont
plus étendues et plus grandes; mais, comme disent les peintres, elles
manquent de fond, et j'ai bien besoin d'un ami qui ait assez de bon sens
pour ne pas me regarder comme un romantique, et qui m'affectionne assez
pour essayer de régler mon esprit.
»Plaintes inutiles! ce n'est certainement pas sur le vaste Océan que
je trouverai un ami, non plus qu'à Archangel au milieu des marchands et
des marins. Cependant il y a place, dans ces cœurs, à des sentiments
qui semblent ne pouvoir s'allier avec l'écume de la nature humaine. Mon
lieutenant, par exemple, est un homme d'un grand courage et d'une audace
étonnante. Il aime la gloire avec passion. C'est un Anglais; et au
milieu des préjugés de son pays et de son état, qui ne sont pas
adoucis par la culture, il conserve quelques-unes des plus nobles
qualités de l'humanité. J'ai fait autrefois sa connaissance à bord
d'un bâtiment destiné à la pèche de la baleine; je l'ai retrouvé
dans cette ville sans occupation, et je l'ai facilement engagé à
m'assister dans mon entreprise.
»Le maître est un homme d'un talent très-distingué, et se fait
remarquer sur le vaisseau par sa modération et la douceur de sa
discipline. Il est vraiment d'un naturel si bon, qu'il ne chassera pas
(amusement favori, et presque le seul qu'on trouve ici), parce qu'il ne
peut souffrir de verser le sang; en outre, il est d'une générosité
héroïque. Il y a quelques années qu'il était amoureux d'une
demoiselle Russe, qui n'avait qu'une fortune médiocre. Possesseur d'un
capital considérable, amassé dans ses courses maritimes, il obtint
sans peine que le père de la jeune fille consentît au mariage. Il la
vit une fois avant le jour de la cérémonie: elle était baignée de
larmes; elle tomba à ses pieds, le supplia de l'épargner, et lui avoua
en même temps qu'elle aimait un jeune Russe, mais qu'il était pauvre,
et que son père ne voudrait jamais les unir. Mon généreux ami rassura
cette malheureuse personne, s'informa du nom de son amant, et abandonna
de suite toute prétention. Il avait déjà acheté, de son argent, une
ferme dans laquelle il avait le dessein de passer le reste de sa vie;
mais il donna tout à son rival, et pour qu'il pût acheter du bétail,
il joignit à son premier don le reste de ses profits dans les prises.
Il sollicita lui-même le père de la jeune fille, pour qu'il consentît
à l'unir avec celui qu'elle aimait; mais le vieillard se croyant
engagé d'honneur avec mon ami, refusa obstinément. Celui-ci, pour
fléchir l'inexorable père, quitta son pays, et n'y revint que
lorsqu'il apprit que sa maîtresse était mariée suivant son
inclination. «Quel noble compagnon»! vous écrierez-vous. Tel est son
caractère; mais il a passé sa vie entière à bord d'un vaisseau, et
à peine a-t-il une idée hors des cordages et d'un hauban.
»Mais si je me plains un peu, ou si je puis concevoir dans mes travaux
une consolation que peut-être je ne connaîtrai jamais, ne croyez pas
que je sois incertain dans mes résolutions; elles sont invariables
comme le destin; et mon voyage n'est maintenant différé, que jusqu'à
ce que le temps me permette de mettre à la voile. L'hiver a été
horriblement dur; mais le printemps s'annonce favorablement, et cette
saison parait même fort avancée. Ainsi, je m'embarquerai peut-être
plutôt que je ne m'y étais attendu. Je ne ferai rien avec témérité;
vous me connaissez assez pour avoir confiance en ma prudence et en ma
circonspection, toutes les fois que la sûreté des autres est commise
à mes soins.
»Je ne puis vous dépeindre tout ce que j'éprouve en me voyant si
près de mettre mon entreprise à exécution. Il est impossible de vous
donner une idée de cette sensation incertaine, agréable et pénible à
la fois, qui m'agite au moment de mon départ. Je vais dans des régions
inconnues, _dans la patrie des brouillards et de la neige_; mais je ne
tuerai aucun albatros[1], ne soyez donc pas alarmée sur mon sort.
»Vous reverrai-je encore, après avoir traversé des mers immenses, et
après avoir doublé le cap le plus au sud de l'Afrique ou de
l'Amérique? Je ne puis m'attendre à un pareil bonheur; et cependant je
n'ose regarder le revers du tableau. Continuez à m'écrire par toutes
les occasions: je puis recevoir vos lettres (quoique la chance soit fort
douteuse) au moment où j'en aurai le plus besoin pour soutenir mon
courage. Adieu, adieu, je vous aime bien tendrement. Souvenez-vous de
moi avec affection, dussiez-vous même ne plus entendre parler de votre
affectionné frère.
»ROBERT WALTON».
[Note 1: Oiseau de mer.]
LETTRE III
À MADAME SAVILLE, EN ANGLETERRE.
7 juillet 17--
Ma chère sœur,
«Je vous écris quelques lignes à la hâte, pour vous dire que je suis
en bonne santé, et fort avancé dans mon voyage. Cette lettre
parviendra en Angleterre par la voie d'un marchand qui retourne
d'Archangel dans sa famille; il est plus heureux que moi, qui, pendant
quelques années, ne pourrai peut-être revoir ma patrie. Je suis
cependant dans de bonnes dispositions: mes hommes sont courageux et
semblent fermes dans leurs projets. Ils ne paraissent pas découragés
par les bancs de glaces que nous rencontrons continuellement, et qui
nous indiquent les dangers du pays vers lequel nous nous dirigeons. Nous
avons déjà atteint une latitude très-élevée, mais nous sommes dans
le fort de l'été, et quoiqu'il ne fasse pas aussi chaud qu'en
Angleterre, les vents du sud qui nous portent avec vitesse vers les
rives où je désire si ardemment arriver, renouvellent sans cesse une
chaleur à laquelle je ne m'étais pas attendu.
»Jusqu'ici nul événement qui soit digne d'être rappelé. Un ou deux
coups de vent et un mât brisé, sont des accidents dont un navigateur
expérimenté se souvient à peine de faire mention; et je serai bien
heureux, s'il ne nous arrive rien de pire pendant notre voyage.
»Adieu, ma chère Marguerite. Soyez sûre que, par amour pour vous et
pour moi-même, je n'irai pas témérairement au-devant du danger. Je
serai froid, persévérant et prudent.
»Rappelez-moi à tous mes amis d'Angleterre.
»Votre très-affectionné,
»ROBERT WALTON».
LETTRE IV
À MADAME SAVILLE, EN ANGLETERRE.
5 août 17--
«Nous venons d'être témoins d'un événement si étrange, que je ne
puis m'empêcher de vous en faire part, quoiqu'il soit très-probable
que vous me voyez avant que ce journal ne puisse vous parvenir.
»Lundi dernier (31 juillet), nous étions presque renfermés par la
glace qui entourait le vaisseau de tous côtés, et lui laissait à
peine un espace dans lequel il flottait. Un brouillard épais, dont nous
étions enveloppés, rendait notre situation assez dangereuse. Nous
n'eûmes rien de mieux à faire qu'à rester en place, jusqu'à ce qu'il
y eût un changement dans l'atmosphère et le temps.
»Vers deux heures, le brouillard se dissipa, et nous vîmes flotter, de
toutes parts, des îles de glace immenses et irrégulières, qui
paraissaient n'avoir pas de bornes. Quelques-uns de mes compagnons se
lamentaient, et mon esprit commençait à être agité d'inquiètes
pensées, lorsque tout à coup notre attention fut attirée par un objet
singulier, qui fit diversion à l'inquiétude que nous inspirait notre
situation. Nous vîmes un chariot bas, fixé sur un traîneau et tiré
par des chiens, passer au nord, à la distance d'un demi-mille: un
être, qui avait la forme d'un homme, mais qui paraissait d'une stature
gigantesque, était assis dans le traîneau et guidait les chiens. Nous
observâmes, avec nos télescopes, la rapidité de la course du
voyageur, jusqu'à ce qu'il fût perdu au loin parmi les inégalités de
la glace.
»Cette vue excita parmi nous un étonnement dont nous ne pûmes nous
rendre compte. Nous pensions être éloignés de terre de plusieurs
cents milles; mais cette apparition sembla prouver que la distance
n'était réellement pas aussi grande que nous avions pu le croire.
Cependant, cernés par la glace, il nous fut impossible de suivre la
trace de ce que nous avions observé avec la plus grande attention.
»Environ deux heures après cette rencontre, nous entendîmes le
craquement de la mer; et avant la nuit la glace se rompit, et
débarrassa notre vaisseau. Néanmoins, nous restâmes en place jusqu'au
matin, dans la crainte de choquer, dans l'obscurité, contre ces grandes
masses détachées qui flottent de tous côtés après la rupture de la
glace. Je profitai de ce moment pour me reposer pendant quelques heures.
»Dans la matinée, cependant, dès qu'il fut jour, je montai sur le
pont, et trouvai tous les matelots rassemblés d'un seul côté du
vaisseau, et ayant l'air de parler à quelqu'un qui était dans la mer.
En effet, un traîneau semblable à celui que nous avions vu auparavant,
s'était dirigé vers nous, pendant la nuit, sur un large morceau de
glace. Il était conduit par un seul chien en vie, et portait un homme
auquel les matelots tâchaient de persuader d'entrer dans le bâtiment.
Ce n'était pas, comme l'autre voyageur le paraissait, un habitant
sauvage de quelqu'île inconnue, mais un Européen. Lorsque je parus sur
le pont, le contre-maître lui dit: «Voici notre capitaine, il ne vous
laissera pas périr au milieu de la mer».
»En me voyant, l'étranger m'adressa la parole en anglais, quoiqu'avec
un accent étranger. «Avant que j'entre à bord de votre bâtiment,
dit-il, voulez-vous avoir la bonté de m'informer de quel côté vous
vous dirigez»?
»Vous devez concevoir mon étonnement, de m'entendre adresser une
semblable question par un homme qui était sur le bord de l'abîme, et
à qui mon vaisseau devait paraître un bien plus précieux, que tous
ceux dont on puisse jouir, sur la terre. Je répondis cependant que nous
faisions un voyage de découverte vers le pôle du nord.
»Il parut alors satisfait, et consentit à venir à bord. Bon Dieu!
Marguerite, si vous aviez vu l'homme qui capitulait ainsi pour son
salut, vous n'auriez pu revenir de votre surprise. Ses membres étaient
presque gelés, et son corps horriblement maigri par la fatigue et la
souffrance. Je n'ai jamais vu d'homme dans un état aussi pitoyable.
Nous essayâmes de le porter dans la chambre; mais dès qu'il eut
quitté le grand air, il s'évanouit. Nous le reportâmes donc sur le
pont, et le rendîmes à la vie en le frottant d'eau-de-vie et en le
forçant d'en avaler un peu. Dès qu'il montra signe de vie, nous eûmes
soin de l'envelopper dans des couvertures, et de le placer auprès de la
cheminée du poêle de cuisine. Il recouvra lentement connaissance, et
mangea une petite soupe qui le restaura merveilleusement.
»Deux jours se passèrent ainsi, sans qu'il fût capable de parler; et
je craignais souvent que ses souffrances ne l'eussent privé de la
raison. Lorsqu'il fut un peu rétabli, je le mis dans ma chambre, et eus
pour lui autant de soin que mes devoirs purent me le permettre. Je n'ai
jamais vu un être plus intéressant: ses yeux ont ordinairement une
expression de fureur, et même de folie; mais, dans certains moments,
quand on a une attention pour lui, ou qu'on lui rend le plus léger
service, toute sa figure est adoucie, et sa physionomie respire un
sentiment de bienveillance et de douceur tel que je n'ai jamais vu. Il
est ordinairement plongé dans la mélancolie et le désespoir;
quelquefois même il grince les dents, comme s'il n'était plus capable
de supporter le poids des malheurs qui l'accablent.
»Lorsque mon hôte fut un peu rétabli, j'eus beaucoup de peine à
éloigner ceux qui voulaient lui faire une foule de questions; car je ne
voulais pas le laisser tourmenter par leur inutile curiosité, dans un
état de corps et d'âme dont l'amélioration dépendait évidemment
d'un entier repos. Une seule fois, cependant, le lieutenant lui demanda
pourquoi il était venu si loin sur la glace, dans un équipage si
singulier.
»Sa figure prit aussitôt l'expression du plus profond chagrin; et il
répliqua: «Afin de poursuivre quelqu'un qui me fuyait.--Et l'homme que
vous poursuiviez, voyageait-il de la même manière?--Oui,
dit-il.--Alors je crois que nous l'avons vu; car, la veille du jour où
nous vous avons rencontré, nous avions aperçu quelques chiens tirant
à travers la glace, un traîneau dans lequel était un homme».
»Ce peu de mots éveilla l'attention de l'étranger; et il fit une
multitude de questions pour savoir la route qu'avait tenue le démon
(c'est ainsi qu'il l'appelait). Bientôt après, lorsqu'il fut seul avec
moi, il me dit: «J'ai, sans doute, excité votre curiosité, aussi bien
que celle de ces braves gens; mais vous êtes trop délicat pour me
faire des questions.
»--Certainement; il serait très-indiscret et très-inhumain de ma part
de vous faire de la peine pour satisfaire ma curiosité personnelle.
»--Et cependant vous ni avez tiré d'une position étrange et
dangereuse; vous m'avez généreusement rendu à la vie».
»Ensuite il me demanda si je croyais que la rupture de la glace eût
anéanti l'autre traîneau. Je lui dis que je ne saurais répondre avec
certitude; car la glace ne s'était guère brisée avant minuit, et le
voyageur pouvait être arrivé ayant ce temps en lieu de sûreté; mais
que je n'en pouvais juger.
»Depuis ce temps, l'étranger paraissait très-empressé à être sur
le pont, pour épier le traîneau qu'on avait vu auparavant; mais je
l'ai engagé à rester dans la chambre, car il est beaucoup trop faible
pour soutenir la rigueur de l'atmosphère. J'ai promis que l'on
observerait pour lui, et qu'il serait averti sur-le-champ, si quelque
nouvel objet s'offrait à la vue.
»Voilà mon journal jusqu'aujourd'hui, sur ce qui a rapport à notre
étrange rencontre. L'étranger a insensiblement recouvré la santé,
mais il est très-silencieux, et parait embarrassé lorsqu'un autre que
moi entre dans sa chambre. Cependant, ses manières sont si engageantes
et si douces, que les matelots s'intéressent tous à son sort,
quoiqu'ils aient eu très-peu de communication avec lui. Pour moi, je
commence à l'aimer comme un frère; et son chagrin profond et continuel
m'attire vers lui, et m'inspire de la compassion. Il faut qu'il ait
été un homme bien remarquable dans des jours plus heureux pour lui,
puisque dans le malheur il est encore si attrayant et si aimable.
»Je disais dans une de mes lettres, ma chère Marguerite, que je ne
trouverais pas d'amis sur le vaste Océan, et pourtant j'ai trouvé un
homme que mon cœur aurait été heureux d'aimer comme un frère, avant
que son âme eut été brisée par le malheur.
»Je continuerai de temps en temps mon journal sur cet étranger, si
j'ai quelque chose de nouveau à vous apprendre».
13 août 17--
«Mon affection pour mon hôte augmente de jour en jour. Il excite du
moins mon admiration et ma pitié d'une manière étonnante. Comment
pourrai-je voir un être aussi noble abîmé par le malheur, sans
éprouver la plus vive douleur? Il est si doux et si sage à la fois;
son esprit est si cultivé; et lorsqu'il parle, ses paroles, quoique
choisies avec l'art le plus délicat, coulent avec une rapidité et une
éloquence incomparables.
»Il est maintenant très-bien rétabli, et il se tient continuellement
sur le pont, pour épier sans doute le traîneau qui a précédé le
sien. Cependant, quelque malheureux qu'il soit, il n'est pas si
entièrement occupé de sa propre infortune, qu'il ne s'intéresse
vivement aux occupations des autres. Il m'a fait beaucoup de questions
sur mon projet, et je lui ai raconté franchement ma petite histoire. Il
a paru charmé de la confidence et a fait sur mon plan plusieurs
observations dont je pourrai faire mon profit. Il n'y a pas de
pédanterie dans ses manières, et tout ce qu'il fait semble ne provenir
que de l'intérêt qu'il prend naturellement au bien-être de ceux qui
l'entourent. Il est souvent abattu par le chagrin, et alors il s'observe
beaucoup, et cherche à chasser tout ce qu'il y a de sombre ou
d'insociable dans son humeur. Ces paroxysmes fuient devant lui comme un
nuage devant le soleil, quoique sa tristesse ne l'abandonne jamais. J'ai
tâché de gagner sa confiance, et je crois y avoir réussi. Je lui
parlais un jour du désir que j'avais de trouver un ami qui pût
sympathiser avec moi et me diriger de ses conseils. Je lui dis que je
n'appartenais pas à cette classe d'hommes qui s'offensent d'un avis.
«Je n'ai reçu qu'une demi-éducation, et je ne puis avoir assez de
confiance en mes propres moyens. Je désire donc que mon compagnon soit
plus sage et plus expérimenté que moi, afin de m'affermir et de me
soutenir; je n'ai pas cru qu'il fût impossible de trouver un véritable
ami».
«Je conviens avec vous, répliqua l'étranger, que l'amitié est
non-seulement un bien désirable, mais possible. J'eus autrefois un ami,
dont l'âme était la plus noble qui fut sous le ciel: il m'est donc
permis de juger de la véritable amitié. Vous avez l'espérance et le
monde devant vous: ne désespérez de rien. Mais moi.... j'ai tout
perdu, et je ne puis recommencer une nouvelle vie».
»En disant ces paroles, sa figure prit l'expression d'un chagrin calme
et profond, qui me toucha le cœur. Il se tut et se retira bientôt dans
sa chambre.
»Malgré l'abattement de son esprit, personne ne peut jouir plus
vivement que lui des beautés de la nature. Un ciel étoilé, la mer et
toutes les vues que présentent ces régions étonnantes semblent encore
avoir le pouvoir d'élever son âme au-dessus de la terre. Un tel homme
a une double existence: il peut supporter le malheur et être accablé
par les revers; quand il est rentré en lui-même, on dirait d'un esprit
céleste, entouré d'un nuage au travers duquel le chagrin ou la folie
ne peuvent pénétrer.
»Si vous riez de l'enthousiasme avec lequel je m'exprime sur cet
aventurier extraordinaire, vous devez avoir certainement perdu de cette
simplicité qui était autrefois votre charme caractéristique.
Cependant, si vous le voulez, souriez de la chaleur de mes expressions,
tandis que j'ai tous les jours de nouveaux sujets de les répéter».
19 août 17--
«L'étranger me dit hier: «Vous pouvez voir facilement, capitaine
Walton, que j'ai éprouvé de grands et incomparables malheurs. J'étais
décidé d'abord à ensevelir avec moi le souvenir de ces maux, mais
vous avez changé ma résolution. Vous cherchez les connaissances et la
sagesse; moi aussi j'ai cherché ces biens. J'espère avec ardeur que
l'accomplissement de vos vœux ne deviendra pas pour vous, comme pour
moi, une cause de douleur. Je ne sais si l'histoire de mes infortunes
vous sera utile; mais si vous le désirez, je vous en ferai le récit.
Je crois que les événements étranges qui se lient à ma destinée,
vous feront envisager la nature sous un point de vue capable d'agrandir
vos facultés et votre intelligence. Vous entendrez parler de puissances
et d'aventures que vous êtes habitué à croire impossibles. Mais je ne
doute pas que mon histoire ne porte avec elle l'évidence de la vérité
des événements qui la composent».
»Vous devez concevoir facilement que je fus enchanté d'une offre de ce
genre. Cependant je craignais qu'il ne renouvelât sa douleur par le
récit de ses infortunes. Je sentis le plus vif empressement d'entendre
l'histoire qu'il m'avait promise, tant pour satisfaire ma curiosité,
que par un grand désir d'améliorer son sort, s'il était en mon
pouvoir. Je lui exprimai ces sentiments dans ma réponse.
»Je vous remercie, répliqua-t-il, de votre bonne volonté, mais elle
est inutile; ma destinée est presque accomplie. Je n'attends plus
qu'une chose, et alors je reposerai en paix. Je vous comprends,
continua-t-il, en s'apercevant que je voulais l'interrompre; mais vous
vous trompez, mon ami, si vous me permettez de vous appeler ainsi; rien
ne peut changer ma destinée: écoutez mon histoire, et vous verrez
qu'elle est irrévocablement fixée».
»Il me dit alors qu'il commencerait le lendemain son récit, lorsque
j'en aurais le temps. Cette promesse me fit faire de profondes
réflexions, et j'ai résolu de consacrer mes loisirs du soir à écrire
ce qu'il m'aura raconté pendant le jour, en rapportant autant que
possible, ses propres expressions. Si je n'en ai pas le temps, je
prendrai du moins des notes. Ce manuscrit vous fera sans doute le plus
grand plaisir: mais pour moi, qui le connais, et qui apprendrai cela de
sa bouche, avec quel intérêt et quelle émotion je le relirai un
jour»!
CHAPITRE Ier
Je suis né à Genève, et ma famille est une des plus considérables de
cette république. Mes ancêtres avaient été, depuis bon nombre
d'années, conseillers et syndics; et mon père avait rempli des
fonctions publiques avec honneur et distinction. Il était respecté de
tous ceux qui le connaissaient, à cause de son intégrité, et de son
application infatigable à veiller aux intérêts de l'État. Il passa
les années de sa jeunesse continuellement occupé des affaires de son
pays, et il n'attendit pas le déclin de sa vie pour penser à se
marier, et à laisser à l'État des fils qui pussent transmettre à la
postérité ses vertus et son nom.
Comme les circonstances de son mariage font honneur à son caractère,
je ne puis m'empêcher de les rapporter. Il comptait parmi ses plus
intimes amis un négociant qui, d'un état brillant, tomba dans la
pauvreté, après toutes sortes de malheurs. Cet homme, qui se nommait
Beaufort, était d'un caractère orgueilleux et facile à se
décourager. Il ne put soutenir l'idée de vivre pauvre et oublié dans
le même pays où il avait brillé par son rang et sa magnificence.
Ayant donc payé ses dettes de la manière la plus honorable, il se
retira avec sa fille dans la ville de Lucerne, où il vécut inconnu et
malheureux. Mon père aimait Beaufort de l'amitié la plus vraie; et il
fut profondément affligé d'une retraite à laquelle des circonstances
malheureuses avaient donné lieu, et qui le privait d'une société qui
lui était chère. Il résolut d'aller le chercher et de l'engager à
recommencer le commerce, en profitant de son crédit et de son
assistance.
Beaufort avait pris toutes les mesures pour se cacher, et ce ne fut que
dix mois après que mon père découvrit sa demeure. Charmé de cette
découverte, il se rend à sa maison, qui était située dans une petite
rue près le Reuss; mais lorsqu'il entra, il eut sous les yeux le
spectacle de la misère et du désespoir. Beaufort avait sauvé des
restes de sa fortune, une très-petite somme d'argent, mais qui était
suffisante pour le soutenir pendant quelques mois; il espérait alors
obtenir un emploi respectable dans la maison d'un négociant. En
attendant, il n'avait pas d'occupation; et, se livrant, dans son loisir,
aux plus tristes pensées, il fut en proie au chagrin le plus profond et
le plus cruel, et tellement accablé d'esprit, que trois mois après, il
fut sur un lit de douleur, incapable d'aucun mouvement. Sa fille le
soignait avec la tendresse la plus touchante; mais elle voyait avec
douleur que leur petite somme diminuait rapidement, et qu'ils n'avaient
plus d'autre ressource. Caroline Beaufort avait une âme d'une trempe
peu commune, et elle s'arma de courage pour se soutenir dans son
adversité. Elle se procura une occupation honnête, tressa de la
paille, et, par différents moyens, tâcha de gagner de quoi subvenir
aux premiers besoins de la vie.
Plusieurs mois se passèrent ainsi. Son père devint plus mal; son temps
était plus occupé à le soigner; ses moyens de subsistance
diminuaient; et, en dix mois, son père mourut dans ses bras, la
laissant orpheline et sans ressources. Ce dernier coup l'accabla; et
elle était à genoux devant le cercueil de Beaufort, pleurant à
chaudes larmes, lorsque mon père entra dans la chambre. Il arriva comme
un ange protecteur pour cette pauvre jeune fille, qui se confia à ses
soins; après l'enterrement de son ami, il la conduisit à Genève et la
confia à une de ses parentes. Deux ans après cet événement, Caroline
devint sa femme.
Lorsque mon père fut devenu époux et père, il se trouva tellement
occupé par les devoirs de sa nouvelle position, qu'il abandonna
plusieurs de ses fonctions publiques pour se vouer à l'éducation de
ses enfants. J'étais l'aîné, et je devais lui succéder dans tous ses
travaux et dans ses fonctions. Personne n'eut de plus tendres parents
que les miens. Mon éducation et ma santé étaient l'objet de leur
sollicitude continuelle, et d'une sollicitude d'autant plus vive, que
pendant plusieurs années je fus leur unique enfant. Mais, avant de
continuer mon récit, je dois rapporter un événement qui eut lieu
lorsque j'étais âgé de quatre ans.
Mon père avait une sœur qu'il aimait tendrement, et qui avait
épousé, très-jeune, un gentilhomme Italien. Peu de temps après son
mariage, elle avait accompagné son mari dans son pays; et, depuis
quelques années, mon père n'avait eu que très-peu de rapport avec
elle. Elle mourut vers l'époque dont j'ai parlé; et, peu de mois
après, il reçut une lettre de son mari. Celui-ci lui faisait part de
son intention d'épouser une Italienne, et priait mon père de se
charger de sa fille Élisabeth, seul enfant qu'il eut eu de sa sœur.
«Je désire, dit-il, que vous la considériez comme votre propre fille
et que vous l'éleviez de même. La fortune de sa mère lui est
assurée, et je vous en remettrai les titres. Réfléchissez à cette
proposition, et choisissez si vous voulez que votre nièce soit élevée
par vous-même ou par une belle-mère».
Mon père n'hésita pas, et alla aussitôt en Italie pour accompagner la
petite Élisabeth dans sa nouvelle demeure. J'ai souvent entendu dire à
ma mère, qu'elle était alors le plus bel enfant qu'elle eut jamais vu,
et qu'elle montrait même un caractère doux et aimant. Ces
dispositions, et le désir de resserrer aussi étroitement que possible
les nœuds de l'amour domestique, déterminèrent ma mère à regarder
Élisabeth comme ma femme future, projet dont elle n'eut jamais à se
repentir.
Dès-lors Élisabeth Lavenza devint ma compagne de jeu; et lorsque nous
avançâmes en âge, elle fut mon amie. Elle était douée d'un
excellent naturel, aussi gaie et aussi folâtre qu'un papillon.
Quoiqu'elle fut vive et animée, ses sensations étaient fortes et
profondes; son caractère prodigieusement aimant. Personne ne savait
mieux qu'elle jouir de sa liberté, personne aussi ne se soumettait avec
plus de grâce à la nécessité et au caprice. Son imagination était
brillante quoiqu'elle fût capable d'une grande application. Ses traits
étaient l'image de son âme; ses yeux bruns, quoiqu'aussi vifs que ceux
d'un oiseau, avaient une douceur attrayante; sa figure était vive et
animée. Capable de supporter une grande fatigue, elle avait l'air de la
femme la plus délicate du monde. Plein d'admiration pour son
intelligence et son esprit, j'aimais à la suivre, comme j'aurais pu le
faire pour un animal favori; et je n'ai jamais vu tant de charmes dans
la personne et dans l'esprit unis à si peu de prétention.
Tout le monde adorait Élisabeth. Si les domestiques avaient quelque
chose à solliciter, c'était toujours par son intercession. Nous
étions étrangers à toute espèce de désunion et de dispute; il
existait, il est vrai, une grande différence dans nos caractères, mais
il y avait même de l'harmonie dans cette opposition. J'étais plus
calme et plus réfléchi que ma compagne; cependant mon caractère
n'était pas aussi doux. Mon application durait plus long-temps; mais
elle était moins opiniâtre pendant sa durée. J'aimais à rechercher
les faits qui ont rapport au monde physique; elle se plaisait à suivre
les inspirations hardies des poètes. Le monde était pour moi un secret
que je désirais pénétrer; pour elle, c'était un vide qu'elle
cherchait à peupler d'êtres de sa propre imagination.
Mes frères étaient bien plus jeunes que moi; mais j'avais dans un de
mes condisciples un ami dont l'âge répondait au mien. Henry Clerval
était fils d'un négociant de Genève, intime ami de mon père.
C'était un enfant d'un talent et d'une imagination extraordinaires. Je
me souviens, qu'à l'âge de neuf ans, il composa un conte de fées, qui
faisait les délices et l'étonnement de tous ses camarades. Son étude
favorite était celle des romans et des livres de chevalerie; et,
lorsque nous étions fort jeunes, je me rappelle que nous jouions des
pièces qu'il composait lui-même d'après ses livres, dont les
principaux personnages étaient Roland, Robin Hood, Amadis, et
Saint-George.
Personne n'a pu passer une jeunesse plus heureuse que la mienne. Mes
parents étaient indulgents et mes camarades aimables. Nos études
n'étaient jamais forcées; et, par quelques moyens, nous avions
toujours devant nous un but qui nous excitait à les poursuivre avec
ardeur. Ce fut de cette manière, et non par l'émulation, que nous
prîmes goût au travail. Ce n'était pas la crainte d'être surpassée
par ses compagnes, qui excitait Élisabeth à s'appliquer au dessin;
mais le désir qu'elle avait de plaire à sa tante, en lui mettant sous
les yeux quelque joli paysage qu'elle avait fait elle-même. Nous
apprîmes le latin et l'anglais, afin de pouvoir lire les auteurs de ces
deux langues; et, au lieu de nous rendre l'étude odieuse par les
punitions, nous ne cessions d'aimer l'application; nos distractions
eussent été des travaux pour d'autres enfants. Peut-être n'avons nous
pas lu autant de livres, ou n'avons nous pas appris les langues aussi
promptement que ceux qui sont enseignés d'après les méthodes
ordinaires; mais ce que nous avons appris nous est resté plus
profondément gravé dans la mémoire.
Je place Henri Clerval dans la description de notre cercle domestique,
car il était constamment avec nous. Il allait à l'école avec moi, et
passait chez nous presque tous les après-midi; son père qui n'avait
que ce fils, était bien aise qu'il trouvât dans notre maison les
camarades qu'il ne pouvait lui donner chez lui; aussi nous n'étions
jamais tout-à-fait heureux lorsque Clerval était absent.
J'ai du plaisir à m'arrêter sur les souvenirs de mon enfance, avant
que le malheur n'eût atteint mon esprit et changé ses idées
lumineuses sur l'utilité générale en des réflexions sur moi-même,
profondes et rétrécies. Mais, en traçant le tableau de mes jeunes
années, je ne dois pas omettre ces événements qui me conduisirent
insensiblement au dernier degré du malheur: car, lorsque je me rends
compte de la naissance de cette passion qui régla ensuite ma destinée,
je la vois sortir de sources impures et presqu'oubliées, comme un
fleuve qui sort des flancs d'une montagne; mais, en croissant
insensiblement, elle est devenue le torrent, qui, dans sa course, a
détruit toutes mes espérances et mon bonheur.
La philosophie naturelle est le génie qui a réglé ma destinée; je
désire donc, dans ce récit, établir les faits qui m'ont inspiré une
prédilection pour cette science. J'avais treize ans, lorsque nous
fîmes tous une partie de plaisir, aux bains près de Thonon: le mauvais
temps nous obligea de rester toute une journée renfermés dans
l'auberge, et le hasard fit tomber entre mes mains, dans cette maison,
un volume des œuvres de Cornelius Agrippa. Je l'ouvris avec
indifférence; la théorie qu'il cherche à démontrer et les faits
étonnants qu'il rapporte, changèrent bientôt ce sentiment en
enthousiasme. Une nouvelle lumière sembla éclairer mon esprit; je
bondis de joie, et fis part de ma découverte à mon père. Je ne puis
m'empêcher de faire remarquer ici les nombreuses occasions qu'ont les
instituteurs, pour diriger les idées de leurs élèves vers des
connaissances utiles, et qu'ils négligent entièrement. Mon père
regarda avec indifférence le titre de mon livre, et dit: «Ah!
Cornélius Agrippa! Mon cher Victor, ne perdez pas voire temps
là-dessus, c'est une triste occupation».
Si, au lieu de cette remarque, mon père eût pris la peine de
m'expliquer que les principes d'Agrippa avaient été tout-à-fait
rejetés, et qu'on avait introduit un nouveau système de science, basé
sur des raisonnements plus puissants que l'ancien, parce que ceux-ci
étaient chimériques, tandis que les autres étaient réels et mis en
usage; oh! alors, j'aurais certainement jeté Agrippa de côté, et,
avec une imagination échauffée comme la mienne, je me serais
probablement appliqué à la théorie d'alchimie, la plus raisonnable
qui soit résulté des découvertes modernes. Il est même possible que
le cours de mes idées n'eussent jamais reçu la funeste impulsion qui
m'a conduit à ma perte. Mais le mépris vague que mon père avait
montré pour mon livre, ne me prouvait nullement qu'il connût ce qu'il
contenait, et je continuai de le lire avec la plus grande avidité.
Lorsque je fus de retour à la maison, mon premier soin fut de me
procurer tous les ouvrages de cet auteur, et ensuite ceux de Paracelse
et du Grand Albert. Je lus et j'étudiai avec délices les rêves
ténébreux de ces écrivains; ils me parurent des trésors connus à
peu d'autres personnes que moi; et, quoique je désirasse souvent faire
connaître à mon père ces secrètes profondeurs de la science,
j'étais toujours retenu par la critique indéterminée qu'il avait
faite de mon auteur favori. J'appris ma découverte à Élisabeth, sous
le sceau du secret le plus strict; mais elle ne prenait pas d'intérêt
à mon travail, et elle me laissait poursuivre seul mes études.
Il peut sembler très-étrange de voir dans le 18e siècle un disciple
du Grand Albert; mais notre famille n'était pas scientifique, et je
n'avais pas suivi les lectures recommandées aux écoles de Genève. Mes
rêves n'étaient donc pas troublés par la réalité; et je me livrai
avec ardeur à la recherche de la pierre philosophale et de l'élixir de
vie. Ce dernier objet obtint toute mon application: je le préférai à
la richesse; et quelle gloire suivrait ma découverte, si je
réussissais à chasser la maladie du corps humain, et à ne rendre
l'homme accessible qu'à une mort violente!
Mes idées ne se bornèrent pas là. L'apparition des esprits et des
démons était généreusement promise par mes auteurs favoris: je
cherchais avec ardeur l'accomplissement de cette promesse; et, si mes
enchantements restaient toujours sans succès, j'en attribuais la faute
plutôt à mon inexpérience et à mon ignorance, qu'à un défaut
d'habilité ou de bonne foi dans mes maîtres.
Les phénomènes de la nature qui s'offrent tous les jours à nos yeux,
n'échappèrent pas à mes recherches. La circulation et les effets
surprenants de la respiration, dont mes autorités ignoraient
entièrement la cause, excitèrent mon étonnement; mais, ce qui
m'étonna le plus, ce furent quelques expériences d'une pompe d'air,
que je vis employée par une personne que nous avions l'habitude devoir.
L'ignorance des anciens philosophes sur ces points et sur d'autres,
servit à leur faire perdre leur crédit auprès de moi; mais je ne
pouvais les quitter entièrement, avant qu'un autre système ne les eût
remplacés dans mon esprit.