MONSIEUR ALFRED TATTET

_À Baden, poste restante._

«Votre lettre, mon cher Alfred, est arrivée comme je n'étais pas à

Paris, ce qui l'ait que ma réponse est en retard de quelques jours.

Pour répondre d'abord à votre question sur ce qui regarde madame...

(Affaire personnelle à Alfred Tattet)... je crois que ce que je

puis vous dire de mieux, c'est qu'il y a tantôt huit ou neuf mois,

j'étais où vous êtes, aussi triste que vous, logé peut-être dans la

chambre où vous êtes, passant la journée à maudire le plus beau, le

plus bleu ciel du monde et toutes les verdures possibles. Je

dessinais de mémoire le portrait de mon infidèle; je vivais

d'ennuis, de cigares et de pertes à la roulette. Je croyais que

c'en était fait de moi pour toujours, que je n'en reviendrais

jamais. Hélas! hélas! comme j'en suis revenu! Comme les cheveux

m'ont repoussé sur la tête, le courage dans le ventre,

l'indifférence dans le cœur, par-dessus le marché! Hélas! à mon

retour, je me portais on ne peut mieux; et si je vous disais que le

bon temps, c'est peut-être celui où on est chauve, désolé et

pleurant!... Vous en viendrez là, mon ami. Je vous plains

aujourd'hui bien sincèrement parce que vous souffrez. Quand vous

serez guéri, vous n'en serez pas fâché, soyez-en sûr. Tout ce qui

fait vivre est bon et sain. Je vous promets de vous tenir au

courant de tout ce que je pourrai savoir.

»Je travaille à force. Combien de temps comptez-vous rester à

Baden? Adieu, je suis à vous.

»ALFRED DE MUSSET.»

Hélas! non, Alfred de Musset «n'en était pas revenu...» Quelque chose

s'était brisé en lui, laissant une plaie qui saigna jusqu'à sa mort.

Alfred de Musset et George Sand dessins par Alfred de Musset · 第 28 / 98 题