Il était accompagné par une sorte de domestique, nommé Antonio, que
George Sand avait chargé de veiller sur son maître pendant le voyage et
qui devait la tenir au courant des incidents de la route. Elle-même
reconduisit Musset jusqu'à Mestre, dit-elle dans son _Histoire de ma
Vie_,--jusqu'à Vicence, d'après une lettre d'elle à Boucoiran[16].--Il
lui écrivit de Padoue et de Genève; elle, de son côté, lui adressa une
lettre à Milan.
Le 12 avril, Alfred de Musset arriva à Paris (le 10, dit Paul dans la
_Biographie_), exténué au physique et au moral. Il s'enferma dans sa
chambre et, pendant plus d'un mois, il ne voulut voir personne.
«Je fus saisi d'une souffrance inattendue, raconte-t-il plus tard dans
son _Poète déchu_[17]; il me semblait que toutes mes idées tombaient
comme des feuilles sèches, tandis que je ne sais quel sentiment inconnu,
horriblement triste et tendre, s'élevait dans mon âme. Dès que je vis
que je ne pouvais lutter, je m'abandonnai à la douleur, en désespéré...
La douleur se calma peu à peu, les larmes tarirent, les insomnies
cessèrent, je connus et j'aimai la mélancolie.»
Ce qui entretenait encore le poète en ce malheureux état, c'était la
correspondance établie entre lui et elle: n'étant plus en contact, ils
renouvelaient leur rêve et poétisaient jusqu'à leurs querelles passées.
En outre des lettres qu'ils s'adressaient tous les trois ou quatre
jours, George Sand lui envoyait ses _Lettres d'un Voyageur_: la
première, le 29 avril; la deuxième, dans les premiers jours de juin (par
l'entremise de Buloz); puis, le 17 juin, «la seconde moitié du second
volume de _Jacques_», avec mission de la lire et d'y faire les coupures
qu'il jugerait nécessaires[18]. C'est Musset qui s'occupait à Paris des
affaires de George Sand, restée à Venise, voyait ses fournisseurs,
s'entendait pour elle avec Buloz et lui faisait expédier par ses
éditeurs les sommes dont ils lui étaient redevables.
D'autre part, il mandait ceci, dès le 30 avril, à son amie: «J'ai bien
envie d'écrire notre histoire; il me semble que cela me guérirait et
m'élèverait le cœur. Je voudrais te bâtir un autel, fût-ce avec mes os;
mais j'attendrai la permission formelle.» Et, le 12 mai, George Sand lui
répondait: «Il m'est impossible de parler de moi dans un livre, dans la
disposition d'esprit où je suis; pour toi, fais ce que tu voudras,
romans, sonnets, poèmes; parle de moi comme tu l'entendras, je me livre
à toi les yeux bandés.» Ce projet, on le sait, est devenu _la Confession
d'un Enfant du siècle_. On a donc eu tort de prétendre que George Sand
avait imaginé _Elle et Lui_ pour répliquer à cette confession[19]. Non
seulement elle était prévenue des intentions d'Alfred de Musset, mais
elle l'autorisait à écrire. Bien plus, la rupture définitive s'étant
consommée dans les premiers jours de mars 1835, et _la Revue des Deux
Mondes_ publiant dès le 15 septembre le deuxième chapitre de la première
partie de _la Confession_, celle-ci fut commencée probablement avant
cette rupture.
Pagello, emporté dans le même tourbillon, écrivait des lettres, lui
aussi; mais il n'osait s'adresser directement à Musset, il s'adressait à
son ami Tattet. Voici la première de ces lettres que nous avons
retrouvées:
«7 giagno 1834, Venezia.
»Mio caro amico,
»Mi sono affrettato di eseguire la vostra commissione, son
assicurato che le duc casse di bottiglie sono già sulla strada
della Francia.--Se niente arrivasse al contrario, scrivetemi, e vi
serviro.--Madame G. vi saluta cordialmente, sta bene e si diverte
abbastanza per questo poco che puo offrire Venezia in confronto di
Parigi.--Addio, buon amico. La nostra amicizia di un giorno sembra
quella di due anni; forse ci vedremo a Parigi.--Non vi so dire nè
il quando nè il corne, so che ci rivedremo.--Se vedete Alfred de
Musset, baciatelo per me.
»Addio, addio, vostro sincero
»PIETRO PAGELLO.»