15° _Le baron de Bourqueney au maréchal Soult_.
Londres, 23 juillet 1839.
Monsieur le maréchal,
Je viens de communiquer à lord Palmerston les deux dépêches
télégraphiques que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'adresser
sous la date d'hier; elles ont naturellement produit une très-pénible
impression sur son esprit, et il n'a pas été maître de contenir une
exclamation de dépit contre l'aveuglement qui a jeté Mahmoud et son
empire au-devant d'un événement aussi désastreux.
Toutefois, Monsieur le maréchal, en reportant plus froidement
ses regards sur la situation générale, et partant de la donnée
qu'Ibrahim-Pacha n'aura pas suivi ses succès jusqu'à une extrémité
inquiétante pour le salut même de l'empire ottoman, lord Palmerston a
été peu à peu ramené à une conclusion analogue à celle de ses premiers
raisonnements au moment où je lui portai la nouvelle de la mort du
sultan. Le second événement, comme le premier, trouve, selon lui, les
grandes puissances à peu près fixées sur les moyens de prévenir
toute complication européenne; l'échange entre nos deux cabinets des
déclarations relatives au maintien de l'intégrité et de l'indépendance
de l'empire ottoman est même un pas de plus dans cette voie salutaire;
en y persévérant, lord Palmerston espère qu'on préviendra toute
catastrophe.
Ce n'est pas certes que son esprit ne soit en même temps frappé du
déplorable abaissement de la puissance ottomane, au moment où elle vient
de passer dans les mains d'un prince de seize ans; et cet abaissement
ne saurait être qu'une cause sérieuse de regrets et d'alarmes pour les
puissances protectrices désintéressées de la Porte. Cette réflexion est
même accompagnée chez lord Palmerston d'un penchant naturel au soupçon
que la Russie, qui ne veut pas d'une complication européenne actuelle,
mais qui juge l'affaiblissement de la puissance ottomane favorable à
sa politique d'avenir, a poussé sous main la Porte et l'Égypte à la
dernière collision; et ce soupçon est confirmé chez lui par les efforts
récents du cabinet russe pour enfermer la lutte dans de certaines
limites, et tracer au vainqueur présumé, à Ibrahim-Pacha, la route vers
le Diarbekir, c'est-à-dire dans une direction qui ne forcerait pas la
Porte à réclamer l'exécution du traité d'Unkiar-Skelessi, exécution pour
laquelle la Russie ne se croit pas prête.
Passant de ces considérations générales au côté pratique de la question,
j'ai demandé à lord Palmerston si la nouvelle de la défaite de l'armée
turque lui semblait devoir apporter quelque modification aux mesures
déjà adoptées par nos deux cabinets dans la prévision seule de
l'événement qui vient de se réaliser. Lord Palmerston m'a répondu qu'il
n'y voyait jusqu'ici aucune nécessité: «Nos amiraux, m'a-t-il dit, ont
dans leurs instructions de quoi faire face à l'événement du 24 juin;
Ibrahim-Pacha aura vraisemblablement arrêté de lui-même ses premiers
succès; s'il les poursuivait, les commandants de nos escadres ont leur
conduite tracée; si, d'un autre côté, la terreur avait jeté de nouveau
la Porte dans les bras de la Russie, nos premières instructions aux
ambassadeurs leur indiquent péremptoirement la demande qu'ils auront
à adresser à la Porte pour l'admission de nos escadres dans la mer de
Marmara. C'est à Vienne qu'il faut redoubler d'efforts et d'activité
pour presser la conclusion de l'arrangement permanent dont les bases
générales ont déjà été mises en avant par les autres puissances comme
limites entre lesquelles devra se mouvoir la négociation. L'Égypte
sera devenue sans doute plus exigeante; mais un concert européen saura
triompher de tous ces obstacles.»
Tel est, Monsieur le maréchal, le résumé des points principaux de la
conversation de lord Palmerston.......Je puis ajouter en toute
confiance que, si le gouvernement du Roi entrevoyait la nécessité d'une
modification à la marche suivie jusqu'à ce jour, toute ouverture de lui
à ce sujet sera reçue ici avec une véritable déférence.
Lord Palmerston a voulu que je remerciasse en son nom Votre Excellence
de l'activité et de l'exactitude de ses communications.
Veuillez agréer, etc.
BOURQUENEY.
16° _Le maréchal Soult au baron de Bourqueney_.
Paris, 26 juillet 1839.
La réponse faite par lord Palmerston à la déclaration dont je vous avais
chargé de lui remettre copie est de tout point satisfaisante.
Les importantes nouvelles arrivées depuis quelques jours de l'Orient ont
donné à l'état des choses un aspect tout nouveau. Quelque inquiétude
qu'ait fait concevoir sur l'avenir la gravité des périls auxquels
la politique adoptée en dernier lieu par le sultan Mahmoud exposait
l'empire ottoman, l'événement a dépassé toutes les conjectures. La mort
du sultan, la défaite complète de l'armée turque en Syrie, la défection
de la flotte, ont mis cet empire dans une telle situation que désormais
la protection de l'Europe et la prudence de Méhémet-Ali sont les seules
garanties qui restent au trône du jeune Abdul-Medjid.
.....La Porte, peu de jours après la mort du sultan Mahmoud, lorsqu'elle
ignorait encore la défection de la flotte, mais lorsque sans doute
elle était déjà informée de la défaite d'Hafiz-Pacha, a annoncé
officiellement aux représentants des grandes puissances l'intention de
se réconcilier avec le vice-roi et de lui faire des concessions à ce
sujet, Méhémet, exalté par le sentiment de la supériorité que lui
donnent les circonstances nouvellement survenues, se montrait disposé à
de grandes exigences.
La rapidité avec laquelle marchent les événements peut sans doute faire
craindre que la crise ne se dénoue par quelque arrangement dans lequel
les puissances européennes n'auront pas le temps d'intervenir et où par
conséquent les intérêts essentiels de la politique générale ne seraient
pas pris en considération suffisante. Ce danger est une conséquence
inévitable de la distance où nous sommes de Constantinople, et il n'y a
pas moyen d'y remédier d'une manière absolue. Je pense néanmoins qu'il
convient de persister dans la marche suivie jusqu'à présent et qui
consiste à subordonner, à un concert aussi intime et aussi soutenu que
possible entre les cabinets, l'action que plusieurs d'eux sont en mesure
d'exercer dans la question d'Orient. Pour l'Angleterre comme pour
la France, pour l'Autriche aussi, bien qu'elle ne le proclame pas
ouvertement, le principal, le véritable objet de ce concert, c'est de
contenir la Russie et de l'habituer à traiter en commun les affaires
orientales. C'est assez dire que dans les conjonctures actuelles il y a
lieu plus que jamais de travailler à se resserrer, et Vienne en pense
absolument de même. M. de Metternich laisse même voir à ce sujet une
extrême préoccupation.
Cela posé, je crois que les puissances, tout en donnant une pleine
approbation aux sentiments conciliants manifestés par la Porte, doivent
l'engager à ne rien précipiter, et à ne traiter avec le vice-roi
que moyennant l'intermédiaire et le concours de ses alliés, dont la
coopération serait sans doute le meilleur moyen de lui ménager des
conditions moins désavantageuses et mieux garanties.
Je crois qu'à Alexandrie ces mêmes puissances doivent tenir au vice-roi
un langage propre à lui faire sentir que, quels que soient les avantages
qu'il croit obtenir, il risquerait de les compromettre en voulant les
pousser trop loin, et que s'il prétendait, sous quelque forme ou quelque
prétexte que ce fût, arracher au sultan des conditions incompatibles
avec la dignité et la sûreté de son trône, l'Europe entière
interviendrait pour s'y opposer. Pour qu'un tel langage ait l'efficacité
désirable, il faut que les consuls soient mis en mesure de le tenir
simultanément et en termes qui prouvent leur parfait accord. Il faut
aussi que la fermeté, j'ai presque dit la sévérité des conseils qu'il
exprimera, soit tempérée par un ton de modération et de bienveillance
qui, tout en arrêtant la hardiesse de Méhémet-Ali, ne blesse pas trop
fortement son orgueil et son ambition. Il y aurait certainement de
l'affectation à paraître croire qu'après les succès que vient de lui
procurer la folle agression de la Porte, il n'a rien à attendre de
plus que ce qu'il était en droit de demander auparavant. Ce serait
méconnaître l'empire des faits, les nécessités de la situation. Si le
vice-roi acquérait la conviction qu'il ne doit rien espérer de l'équité
des puissances, il se révolterait contre leurs représentations
impérieuses, et son irritation pourrait amener d'un moment à l'autre des
conséquences dont la seule possibilité est de nature à effrayer tout
esprit prévoyant.
Voilà, Monsieur, les premières impressions que le gouvernement du Roi
a reçues des dernières nouvelles de l'Orient. Veuillez en faire part à
lord Palmerston et lui demander si elles sont conformes à la manière de
voir du cabinet britannique.
Vous remarquerez dans la dépêche de l'amiral Roussin, où il rend compte
des propositions adressées par la Porte à Méhémet-Ali, celle qui
concéderait à ce pacha l'investiture, _seulement viagère_, de l'Egypte.
Notre ambassadeur avait mal saisi la pensée de Nourri-effendi. Il
s'agissait d'une investiture héréditaire, comme cela résulte évidemment
de deux documents joints au rapport de l'internonce autrichien sur la
conférence où ces rapports ont été communiqués aux représentants des
puissances, et de la lettre même par laquelle le grand vizir les a
transmises au vice-roi.