3° _Discours prononcé par M. Guizot dans le collége électoral
de Lisieux, le_ 3 _mars_ 1839,
_immédiatement après son élection_[38].
[Note 38: M. Guizot venait d'obtenir dans ce collége 477 suffrages sur
525 votants.]
Messieurs,
Vous venez de me faire un grand honneur: je vous en remercie avec
une profonde reconnaissance. J'y vois bien autre chose qu'un succès
personnel; j'y vois la sanction de la conduite que j'ai tenue dans ces
derniers temps, la preuve que j'ai bien jugé et bien agi.
Et ne croyez pas, Messieurs, que j'aie agi légèrement; j'ai beaucoup
délibéré, beaucoup attendu. Ce n'est point à plaisir que je me suis
mis en dissidence avec le gouvernement que j'aime, que j'ai servi, que
j'entends servir encore, aujourd'hui et toujours. Je pressentais les
conséquences de cette dissidence, les mauvaises interprétations, les
injures, les calomnies, et, ce qui me touche bien davantage, peut-être
la désapprobation sincère de quelques-uns de mes anciens amis, gens de
bien avec qui je m'honore d'avoir longtemps marché, et dont la sympathie
me sera toujours chère.
Pourtant, je n'ai pas hésité: je voyais deux choses pressantes,
décisives.
Je voyais au dedans l'affaiblissement du gouvernement représentatif,
spécialement de la Chambre des députés, c'est-à-dire de l'influence de
la France dans ses propres affaires;
Au dehors l'affaiblissement de notre attitude, de nos actes, de nos
alliances; c'est-à-dire l'affaiblissement de l'influence de la France
dans les affaires de l'Europe.
Et à la suite de cette altération prolongée de la politique nationale,
j'entrevoyais une réaction déplorable, dangereuse peut-être.
L'expérience ne nous manque pas, Messieurs; nous savons comment les
gouvernements s'engagent dans une mauvaise voie, et se compromettent de
plus en plus, et finissent par se perdre, toujours entourés d'amis,
mais d'amis aveugles et faibles, qui ne savent ni les avertir, ni les
retenir. Ce n'est point là pour nous une idée générale, un souvenir
vague. Nous l'avons vu. Nous ne le reverrons point. Nous en avons une
double garantie, la sagesse du roi et la sagesse du pays. Mais la
sagesse consiste précisément à remarquer, à signaler de bonne heure la
déviation et le péril. C'est au bord de la pente qu'il faut et qu'on
peut s'arrêter. C'est le mérite des gouvernements libres, c'est le
devoir des bons citoyens dans les gouvernements libres de combattre
le mal dès qu'il paraît, de le repousser avant qu'il s'aggrave. Notre
promptitude à nous inquiéter, à nous prémunir dans le présent, fait
notre sécurité dans l'avenir.
Savez-vous d'ailleurs, Messieurs, qui aurait le plus à souffrir de
la réaction qu'amèneraient nécessairement l'affaiblissement de nos
institutions et l'altération de la politique nationale? le gouvernement,
le pouvoir lui-même. C'est à lui qu'on s'en prendrait, à lui qu'on
en ferait payer le prix. Vous verriez les principes et les moyens de
gouvernement s'affaiblir à leur tour; vous verriez renaître dans le
pays le désir des garanties excessives, des précautions qui énervent et
désarment le pouvoir. Nous avons besoin qu'il soit fort, et je crains
ses fautes au moins autant pour les méfiances qu'elles inspirent que
pour le mal immédiat qu'elles font.
Voilà ce qui m'a décidé, Messieurs; voilà les motifs de ma dissidence
avec le cabinet. Comme j'avais l'honneur de vous le dire tout à l'heure,
je ne me dissimulais point les difficultés d'une telle situation. Je ne
me flattais point qu'elle fût sur-le-champ comprise et universellement
approuvée. Mais j'espérais qu'une longue session, des débats nombreux et
divers répandraient partout la lumière. Il n'en a point été ainsi. Une
dissolution brusque, inattendue, est venue porter tout à coup devant
vous, Messieurs, devant le pays tout entier, des questions à peine
posées et encore mal éclaircies. J'en ai craint, je l'avoue, de
fâcheuses conséquences. J'ai craint l'un ou l'autre de deux maux, tous
deux bien graves, l'irritation du pays ou sa faiblesse. J'ai craint
qu'il ne s'emportât au delà du but ou qu'il ne méconnût le péril.
Je suis rassuré, Messieurs, car ce qui se passe dans cet arrondissement,
ce que vous venez de faire ne saurait être un fait isolé; c'est, à coup
sûr, le symptôme, l'image de ce qui se passe, de ce qui se fait dans
toute la France. Une majorité vient de se déclarer, décidée, forte, plus
forte qu'elle n'avait jamais été. Jamais, Messieurs, depuis neuf ans, et
permettez-moi d'en être fier, je n'ai reçu de vous un aussi grand nombre
de suffrages. Et cette majorité si forte n'est point une majorité
passionnée, l'oeuvre d'un ardent esprit de parti; elle est, au
contraire, aussi conciliante que décidée; elle rallie presque tous, je
dirais, si j'osais, tous les amis sincères de notre révolution de 1830,
de notre monarchie de 1830, de la charte et de la dynastie de 1830.
Séparés plusieurs années, ils viennent aujourd'hui de se rapprocher et
de s'unir.
Messieurs, il y a là bien autre chose que ce qui me touche. Quel est le
besoin pressant, évident de notre époque? Quel est le moyen, le seul
moyen de mettre un terme aux embarras et aux dangers de notre situation?
Précisément ce qui se forme, ce qui apparaît en ce moment parmi vous,
une majorité à la fois décidée et point exclusive, forte et conciliante.
Une majorité décidée est indispensable à la force et à la moralité de
nos institutions, à la force et à la moralité du gouvernement lui-même.
Nous souffrons, nous dépérissons depuis cinq ans, chambres et cabinets,
pouvoir et liberté, par ces majorités étroites, flottantes, qui ôtent au
gouvernement toute fixité, toute élévation, tout ascendant, pour donner
à de misérables intrigues et à de chétifs intérêts une déplorable et
ridicule importance.
Depuis cinq ans aussi on a beaucoup parlé de conciliation. C'est un mot
puissant et doux que de toutes parts on a essayé de s'approprier. Moi
aussi, Messieurs, j'aime et je désire la conciliation. C'est pour une
politique modérée, pour une politique qui ménage, qui concilie tous les
droits et tous les intérêts, que j'ai toujours combattu. Et quand je
rentre en moi-même, je n'y trouve rien, absolument rien qui me rende
la conciliation difficile. Je ne porte en moi nul sentiment violent ou
amer. Je n'ai de haine pour personne; je n'ai fait de mal à personne.
Je défie qui que ce soit en France de dire que je l'aie poursuivi de
quelque mauvais vouloir, de quelque ressentiment personnel. J'ai appris
de la vie à beaucoup comprendre, à beaucoup expliquer, et j'ose croire
que l'énergie de la conviction n'exclut point un peu d'impartialité dans
l'esprit et de bienveillance dans le coeur.
Mais, Messieurs, toutes les fois que j'ai entendu parler de
conciliation, j'ai regardé à deux choses, à la sûreté publique et à ma
dignité personnelle.
Tant que l'État m'a paru en danger, tant que j'ai vu le Roi et la charte
menacés, attaqués, et aussi tant qu'on a semblé mettre la conciliation
au prix du désaveu de cette politique de résistance qui les avait sauvés
dans les mauvais jours, je n'ai pas voulu, je n'ai pas dû m'y prêter.
Tel était l'état des choses, Messieurs, en 1834, 1835, 1836. C'est le
temps de Fieschi, d'Alibaud, de Meunier, du complot de Strasbourg; temps
de lutte et de péril, à coup sûr; temps qui commandait une politique
vigilante et forte, la politique du 13 mars et du 11 octobre. Je ne l'ai
point abandonnée. Vous ne me l'auriez pas conseillé, Messieurs. Que
dis-je? vous ne me l'auriez pas pardonné. Vous êtes vigilants pour la
sûreté du gouvernement de Juillet; vous êtes jaloux de l'honneur de
votre député. Je les ai gardés l'un et l'autre. Je suis sûr que vous
m'en approuvez.
Les temps sont changés. La sûreté de l'État n'est plus menacée. La
résistance a porté ses fruits. Le Roi et la charte respirent à l'abri
des lois et du sentiment public. Des questions se sont élevées,
étrangères à nos anciens débats, relatives à la réalité de nos
institutions, à la dignité de notre politique extérieure, à la bonne
conduite de nos affaires: questions qui ne me donnent rien à désavouer;
terrain libre et élevé sur lequel peut s'accomplir une conciliation
vraie et honorable. Je m'y prête avec empressement. Là est le principe
d'une majorité large et conciliante, qui peut rallier les amis sincères
du gouvernement de Juillet, sans imposer à aucun d'eux ni faiblesse ni
mensonge. On parle beaucoup de la coalition: Messieurs, regardez ce qui
se passe au milieu de vous, dans cet arrondissement, dans ce collége.
Quelqu'un de vous a-t-il renié ses opinions, ses antécédents, ses amis?
Vous sentez-vous coupables de défection ou d'hypocrisie? Non, certes,
vous êtes conséquents avec vous-mêmes, fidèles à tout ce que vous avez
pensé, fait, aimé, servi. Et pourtant, vous vous êtes rapprochés les uns
des autres; vous pensez, vous votez ensemble sous l'empire d'une même
idée, d'un même sentiment, l'attachement au gouvernement représentatif,
à sa dignité, à sa vigueur, le désir de le voir vrai et efficace. Voilà
la coalition, Messieurs; il n'y en a pas d'autre; celle qui s'accomplit
parmi vous, naturellement, utilement et moralement, c'est la même
qui s'est accomplie dans la Chambre. Partout également légitime et
honorable, elle sera partout, je l'espère, également salutaire; elle
rendra partout à nos institutions leur vérité et leur énergie; elle
deviendra partout la source de vraies majorités parlementaires, en nous
laissant à tous l'honneur de notre passé, la liberté de notre avenir.
Messieurs, dans ce que je fais et demande aujourd'hui, il n'y a rien
d'étrange, rien de nouveau pour moi. Je suis fidèle, étroitement fidèle
à ce que j'ai fait et demandé de tout temps. Il y a bientôt trois ans,
en août 1836, dans cette même enceinte, beaucoup d'entre vous me firent
l'honneur de m'inviter à un banquet. J'y prononçai un discours dont la
presse et la tribune ont bien voulu s'occuper souvent. Je saisis avec
bonheur cette occasion de rendre hommage à la sagesse du Roi, de
rappeler les services éminents, immenses, que le Roi a rendus à la
France, à la cause de l'ordre et de la paix. Ce que j'ai dit alors, je
le répéterais, je le répète encore avec la même conviction, la même
reconnaissance. Et alors je disais aussi:
«Soutenir le Roi, ce n'est pas lui laisser tout à faire. Notre adhésion
ne doit pas être une adhésion passive, inefficace, une adhésion de
spectateurs. Le Roi ne peut rien sans le pays; sa fermeté a besoin de
notre fermeté; sa sagesse puise sa force dans notre sagesse. Que la
majorité nationale, qui a si bien soutenu le Roi dans la politique du
juste-milieu, ne se laisse donc jamais ralentir, ni décourager, ni
désunir; qu'elle manifeste hautement sa pensée, qu'elle exerce fermement
son influence. La clairvoyance, la vigilance, la persévérance,
l'énergie, sont pour elle d'impérieux devoirs: qu'elle les accomplisse.
Les périls du Roi s'éloigneront de plus en plus comme ceux de la France.
La liberté, la liberté réelle et générale ira toujours se développant,
et nous verrons s'affermir ensemble la sécurité du peuple et du trône,
la dignité du pays et du pouvoir.»
Que faisais-je par ces paroles, Messieurs, sinon réclamer la réalité,
l'énergie du gouvernement représentatif, l'influence de la Chambre des
députés dans les affaires du pays, l'influence d'une majorité forte,
active, digne, dans la Chambre des députés? Jamais, Messieurs, pas une
minute, je n'ai déserté cette grande cause; jamais je n'ai accepté
que nos institutions fussent énervées, éludées, abaissées, qu'une
administration sans principes, sans vigueur, fût le vrai gouvernement du
pays. Je ne reconnais point à de tels traits ce gouvernement libre et
fier que nous avons conquis en 1830. Je le veux complet, aussi complet
que régulier. Je crois que sa sûreté comme son honneur résident dans
le développement énergique, dans le constant équilibre de tous ses
éléments. Je veux les voir grandir et se fortifier tous, et tous
ensemble. Aujourd'hui, Messieurs, comme en 1836, comme toujours, je
crie: _Vive le Roi! vive la Charte!_ c'est le cri du pays.